Lecteur, si tu considères Fauve comme la révélation des temps modernes, augmente la dose de nicotine de ta nouvelle cigarette électronique, et passe ton chemin. En revanche, si l’association des mots rock-punk-garage-électro-psyché ne te fait pas peur et que la nuit tu rêves de frites maisons accompagnées d'une Chimay : la Ferme Electrique est faite pour toi.

Le 4 et 5 juillet 2014 se déroulera la cinquième édition du festival Tournanais à Tournan-en-Brie en Seine et Marne. Pendant deux jours, la Ferme du Plateau va ainsi s’emplir et déborder de sueur et cries loufoques, accueillant la fine fleur de label tel Born Bad ou autres consorts. La programmation 2014 ne déroge pas à la règle : éclectisme, qualité et prise de risque sont de rigueur. On pourra ainsi admirer des projets mythiques à l’instar de Charles De Goal, dont l’album « Algorythmes », sorti en 1981, à influencé durablement punk et new wave ; mais aussi des projets émergents comme Noir Boy George, et ses textes fragiles et profonds (blague désespérée) ; et enfin, des nouveaux venus, comme les Oiseaux-Tempête, qui nous distillent leur post-rock expérimental tinté de free jazz.
Après une relation épistolaire des plus sulfureuses, j’ai pu causer un peu avec Guillaume, programmateur à la Ferme (et non, ceci n’est pas le titre du dernier Xavier Dolan).

La Ferme Electrique, c’est tout une équipe, dont tu fais bien sûr partie. Est ce que, pour commencer, tu peux revenir un peu sur les bases du projet ?

L’idée de la ferme électrique c’était de faire l’événement auquel on aurait nous-mêmes voulu participer, à la fois en tant que spectateurs et également en tant que musiciens. Nous sommes effectivement toute une équipe dont la plupart des membres jouent dans des groupes, sonorisent, enregistrent, organisent des soirées, écoutent beaucoup de disques et voient beaucoup de concerts, et on avait envie de faire quelque chose de différent de ce qui était proposé dans le coin. En 2010, on a donc décidé de nous organiser une belle fête qui mêlerait un peu tout ce qu’on faisait et qu’on aimait sur un même espace un même instant. Tout ça s’est articulé autour de l’association Fortunella du point de vue de la structuration, de sa forte implantation dans le tissu musical local, du lien avec la ville de Tournan-en-Brie qui soutient l’action de Fortunella, et de la Ferme de la Justice, un collectif de groupes punk hybrides, rock’n’roll, pop et bizarreries, avec lequel on agit depuis le début. À l’époque de la première édition, nous étions à la recherche d’un lieu plus intéressant que la salle des fêtes où on organisait déjà pas mal de petits concerts avec Fortunella. D’où l’idée d’investir une étable de la Ferme du Plateau. On n’a pas construit La Ferme Électrique avec un modèle de festival en tête, d’autant plus que les gens de la bande sortent assez peu en festival. On a créé notre modèle, pensant faire au début une sorte d’anti-festival, un truc totalement autocentré sur nos groupes et les groupes de nos amis.

C’est clair que la Ferme Électrique est un festival engagé, aussi bien dans la programmation que dans son fonctionnement. Tout y tourne et y existe par amour de la musique et d’une conception participative de l’évènement qui nous unit. L’affiche de la première Ferme Électrique, c’était donc uniquement nos groupes de rock, You Do Right ! TuePogoE64 et Tchiki Boum, représentants de la ferme de la justice, le big band jazz expérimental du conservatoire, et déjà les installations et performances du GRT qui ont trouvé un nouveau terrain de jeu à La Ferme Électrique, une compagnie qui opérait jusqu’ici au CAES à Ris Orangis, un lieu auto-géré qui proposait tout un tas de trucs peu communs. Le principe de l’avalanche de concerts qui s’enchaînent était déjà là, la bonne bouffe locale, la conception, la décoration à base de récupération et de détournement de trucs trouvés dans la rue aussi. Les éditions passant, nous avons développé notre modèle, sans quitter les bases qui l’ont vu naître. Aujourd’hui, nous sommes un petit noyau à nous impliquer tout au long de l’année sur la Ferme Électrique et l’équipe compte jusqu’à 80 bénévoles sur l’événement en lui-même.

“Les étiquettes, c’est bon pour le supermarché, pas pour la ferme”

Au niveau de la programmation, vous faites jouer des groupes à la renommée déjà bien établie, parfois considérés comme mythiques à l’instar des Olivensteins l’an dernier, ou encore Charles De Goal pour l’édition 2014 : comment vous arrivez à vous en sortir d’un point de vue financier, et à proposer une programmation de qualité qui soit éclectique, pour un prix dérisoire, face aux gros bedons des festivals ultra subventionnés ?

Dans la réalité du financement du festival, nous avons très peu de budget et à tous les niveaux. On fait les choses nous-mêmes et bénévolement, du son à la déco en passant par une partie du merch. C’est aussi ce qui fait que c’est bien ! Un exemple concret bien à l’image du festival : nos frites. On les fait nous-mêmes avec les patates du coin. Elles sont meilleures, moins chères que du surgelé, l’équipe est fière de ses frites et, à juste titre, les festivaliers apprécient énormément un bon cornet de frites maison. À côté des dépenses inévitables, nous n’avons aucun frais de location de site ou d’énergie, les locaux sont municipaux, prêtés par la ville. Notre équipe s’implique bénévolement sur tous les postes clef et pas mal de tournanais viennent prêter main forte sur l’événement en lui-même, ce qui apporte aussi à cet aspect kermesse de village conviviale. On a un petit peu de fonds propres avec les subventions de Fortunella pour son action annuelle mais pour le reste, on doit compter sur la billetterie et le bar/snack. Il faut donc réduire les coûts au maximum et faire les choses par nous-mêmes pour réserver le plus d’argent possible pour l’artistique. Je pense que les groupes invités ressentent ce parti pris et c’est pour ça qu’ils jouent le jeu en acceptant nos modestes conditions financières. C’est d’autant plus logique de la part de groupes qui se revendiquent du punk ou d’un esprit DIY. Pour te dire un mot sur les deux exemples que tu cites, il s’agit précisément de programmations qui se sont faites à travers des rencontres, copinages, discussions, entre personnes de la bande.

Dans ce cas précis, et quoi qu’on puisse avoir parfois quelques mauvaises surprises, l’argent est rarement un problème. En règle générale, les groupes d’expérience respectent notre travail et sont contents de s’impliquer sur une base activiste, au même titre que nous. Nous ne faisons pas non plus la chasse aux groupes « mythiques », certains autres se sont proposés, nous avons décliné la proposition, c’est vraiment encore une fois une affaire de musique. Copinage et projet musical ambitieux aidant, on a eu la chance d’accueillir une tripotée de groupes d’envergure qui ont dit du bien de la ferme. Pour n’en citer que quelques uns importants dans l’histoire du truc et qui, a priori, ne faisaient pas directement partie de la bande : Crash Normal, Wall Of Death, We Insist !, Frustration, JC Satàn, ou des gars comme Elzo Durt et Froos de Teenage Menopause… À partir de là, le bouche à oreille fait son effet, et on arrive chaque année à renouveler le line-up grâce à notre réseau. Concernant l’éclectisme, c’est déjà une volonté personnelle de ne pas enfermer la Ferme Électrique dans un genre identifiable, de faire sauter les barrières et surtout ne pas nous en imposer. Les étiquettes, on laisse ça de côté, c’est bon pour le supermarché, pas pour la ferme. Après, on fait la programmation avec ce qui est à notre portée et avec nos oreilles. On aime autant les belles chansons que le bruit, la douceur et l’excès, les expériences, les trucs profonds, mais pas que, faut que ça soit drôle aussi, puis dansant et excitant, mais faut aussi qu’on puisse aussi se reposer, bref, on aime tout… sauf tout ce qui serait peut-être trop attendu, qui sonne faux, d’une authenticité douteuse ou enfermés dans trop de clichés, tout ceci restant bien sûr également subjectif, mais, en tous cas, on sait ce qu’on aime.

“Dans une ferme, bien obligé de savoir bricoler!”

Au delà des concerts, la Ferme propose aussi un panel d’installations, performances et autres expériences sonores. Pourquoi ne pas se limiter à la production scénique ? Est-ce une volonté de se démarquer des nombreux festivals déjà établis ? Ou est ce une manière plus globale de concevoir la musique aujourd’hui ?

Encore une fois, notre ouverture aux installations, performances et autres expériences tient aux grandes compétences de notre équipe. Les constructions nous permettent d’aménager le site de la ferme que nous utilisons à l’année avec Fortunella, et comme nous travaillons depuis toujours avec le GRT, toute l’équipe prend beaucoup de plaisir à développer sa créativité en construisant des trucs, en faisant de la peinture, ou en découpant des bandes magnétiques ou en ramassant des télés pour en faire un décor. Et puis quand tu bosses dans une ferme, bien obligé de savoir bricoler ! En tous cas, on n’a pas vraiment le temps de s’occuper de savoir ce que font les autres festivals et comment…

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Justement, ce côté « Do It Yourself », le choix du lieu, et l’idée de le transformer totalement pour le faire vivre au rythme de la musique pendant deux jours : est-ce qu’on peut dire que la Ferme Électrique est une sorte de festival ”éthique”. Quels genres de valeurs vous avez envie de faire passer à travers tout ça ?

Quelques trucs qui nous tiennent à cœur : l’amour de la musique et des gens qui la font, le sens de l’accueil et du partage, dépasser les communautés et les clivages esthétiques, peut-être raviver l’idée du pop art qui dit que n’importe qui peut s’adonner à l’art et faire de grandes choses, montrer que la musique est une passion de la vie quotidienne avant d’être un métier, un gagne-pain ou un truc pour devenir connu, garder la passion, et surtout, savoir se rappeler de tout ça pour continuer à faire la Ferme Électrique comme elle doit être faite.

La plupart des noms sont déjà annoncés pour l’édition 2014, mais il nous reste quelques surprises. Quelques exclus peut-être ?

Les 22 noms sont annoncés depuis quelques jours. Je ne te dévoilerai pas tout, d’autant plus qu’on fait les choses aussi sur le tas et qu’on ne sait pas encore nous-mêmes ce qui va se passer exactement, mais il y aura probablement une pièce contemporaine écrite pour deux guitares électriques jouée au balcon de la grange, l’intervention d’un duo de country blues dans une calèche, des animations sur le camping, et une flopée de films inédits diffusés dans notre petit cinéma. Comme on a récupéré beaucoup de bois, la ferme devrait prendre des allures de ranch avec une attention particulière sur le camping de plus en plus fréquenté par nos spectateurs…

Une programmation éclectique de haute voltige, mais aussi des installations, des performances diverses, des expériences sonores participatives, des expositions en liens avec la musique ou encore des projections de films musicaux, la Ferme Electrique, c’est tout ça, et pour la maudite somme de 25 euros. Toutes les infos sur le site officiel.

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