Samplé - dépouillé ? - par RJD2, Amon Tobin, Avalanches et même Jennifer Lopez, Enoch Light portait mal son nom. Inventeur de l’audiophilie au service de l’art et inversement, mais aussi des pochettes "Gatefold", le roi Enoch est cet homme qui régna des années 50 au début du disco sur la musique dite invisible. De Waldorf Music Hall à Grand Award en passant par Command Records, Rubin Steiner retrace l'histoire unique de ce musicien qui sut élever la muzak et l’easy-listening au rang de septième Art.

Waldorf Music Hall

L’histoire de Command Records est indissociable de celle de son créateur, le visionnaire Enoch Light, et commence au début des années 50, lorsque la petite histoire de la musique populaire américaine découvrait l’exotisme et rêvait de Tiki, de Polynésie, de Cuba, d’Haiti ou de Brésil. Nous sommes aux Etats-Unis, juste avant l’invention du rock, de la jeunesse et des disques comme objets pop. Et tout commence précisément avec le label américain Waldorf Music Hall Records, co-fondé par Enoch Light, musicien et chef d’orchestre passionné de son et plutôt bon en affaires et en communication. Le label était reconnaissable par exemple à son logo en diamant « FDR » (Full Dynamic Range) collé sur les pochettes de ses disques, logo qui, dans l’esprit des gens, se substituait d’ailleurs souvent au vrai nom du label – la qualité du son comme argument de vente. Bien joué Enoch.Principalement spécialisé dans des 10’ (vinyles 25 cm) de pop music dans l’air du temps, joué par des orchestres anonymes qui imitaient tous les styles en vogue (jazzy, swing etc), Waldorf mettait surtout en avant ce « full dynamic range » – synonyme de « haute fidélité ». Car au fond, ce n’était qu’une sorte de label de « disques de tous les jours », vendus dans une seule enseigne de magasins de soldes de 1954 à 1959 (Woolworth, équivalent de nos boutiques type Foirefouille ou « tout à 1€ »), sans réelle ambition artistique, sinon celle de surfer sur la mode en reprenant les hits du moment. Un label de « hit parade » comme on les appelait à l’époque : aujourd’hui on trouve ce genre de disques dans les stations services, mais c’est une autre histoire… Malgré cela, Waldorf Music Hall Records connut un (gros) succès notable, « Knuckles O’Toole », qui était une série de disques de piano Honky Tonk grâce à laquelle un certain nombre de vieux pianistes se refirent une santé financière. Si Billy Rowland revendique la paternité de « Knuckles O’Toole », c’est le fameux Dick Hyman, compagnon de jeu de Enoch Light entre autre (et sur lequel nous reviendrons peut-être un jour) qui assura le succès de la série à la fin des années 50. Aujourd’hui, les disques Waldorf se trouvent principalement sur les vide-greniers, mais certaines galettes s’échangent à prix d’or sur le marché des collectionneurs.

Grand Award Records

Enoch Light, entrepreneur et visionnaire dans l’âme, finit par vendre Waldorf pour fonder un nouveau label, Grand Award Records, avec un slogan sans équivoque : « Great Music – Great Art ». Jusqu’au début des années 60, Grand Award sortait en effet des disques « avec des belles pochettes reconnaissables entre mille » dont l’illustration centrale était entourée d’un large cadre noir et blanc. On  pourrait dire qu’Enoch Light inventa la première véritable identité visuelle forte proposée par un label alors, mais je n’ai pas vérifié donc inutile d’affirmer cela dans une thèse sur les grands labels américains des années 60, merci. Quoi qu’il en soit, Light travailla autant avec des « vrais » musiciens qu’avec des « vrais » illustrateurs : alors que la série de musique classique était illustrée par des artistes européens, les disques de « musique de salon » avaient quant à eux les honneurs d’illustrateurs américains en vogue (Tracy Sugarman, Elmer Wexler, Arthur Shilstone, David Stone). En parallèle à son boulot de directeur artistique, Enoch Light conduisit à cette époque le Charleston City All Star Band qui s’illustra dans la série « Roaring Twenties », et était l’occasion de donner du boulot à des grands musiciens au chômage (enfin, j’imagine).

En 1959, fort du succès de Grand Award, il lança un sous-label « visionnaire », le fameux Command Records dont les pochettes ultra stylisées firent sensation, grâce au flair du directeur artistique Charles E. Murphy. De nombreuses pochettes furent en effet réalisée par Jesef Albers, et Enoch Light en fut le principal producteur / musicien. Les grandes heures de Command durèrent quelques années, jusqu’à ce que Grand Award soit racheté par ABC en 1966, qui continua d’utiliser Command pour rééditer en quadriphonie des albums sortis sur d’autres labels jusqu’à la fin des 70’s, mais cela ne nous intéresse moins pour cette fiche utile que l’étonnant parcours d’Enoch.

Ray of Enoch Light

Enoch LigthA l’origine, Enoch Light était un violoniste classique, chef d’orchestre, ingénieur du son / producteur et A&R (directeur artistique). De 1927 à 1940, on le croise à Paris avec son orchestre, il joue pour des vedettes, mais on n’en sait pas plus et ce n’est pas trop grave. Car ce qui nous intéresse vraiment, c’est lorsqu’il fonde Command Records en 1959 et qu’il invente l’audiophilie au service de l’art, ou l’art au service de l’audiophilie. Passionné de son, Enoch Light avait en effet en tête de s’adresser aux audiophiles de l’époque, en leur servant la musique la mieux enregistrée possible, à l’aide de techniques révolutionnaires pour la fin des années 50 et l’invention pure et simple de l’enregistrement de disques en STEREO (un son différent à gauche et à droite, sur deux enceintes, qui spatialise la musique, technique utilisée uniquement pour la musique de film, au cinéma), quand la norme était le MONO (le son qui sort d’un seul haut-parleur, du pick-up ou du poste radio en bakélite si vous voulez).
De plus, Light était tellement passionné de « son » qu’il imprimait sur les pochettes de longues descriptions prosaïques pour décrire chaque son des morceaux ainsi que les techniques d’enregistrement. D’ailleurs pour faire tenir tout ce texte, il doubla la surface des pochettes et inventa ce que nous appelons aujourd’hui les « gatefold », c’est-à-dire les belles pochettes de vinyle qui s’ouvrent en deux comme un livre. Ce packaging fut très populaire dans les décennies qui suivirent, tout le monde lui chipa l’idée. Les meilleurs exemples étant, à mon avis, le « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band » des Beatles en 1967, ou la fameuse pochette de « Stand Up » de Jethro Tull en 1969, avec le pop up intérieur (entre autres bien sûr). Et puis les pochettes, mon dieu les pochettes… encore une fois, Enoch Light soigna les yeux des audiophiles et embaucha Josef Albers (dont le minimalisme n’est pas sans rappeler les pochettes Blue Note de Reid Miles à la même époque). Josef Albers, maître au Bauhaus dans les années 20, artiste, peintre et designer focalisé sur l’effet optique de la couleur (et précurseur de l’Op Art) aura, grâce à ses fameux « carrés », et ses pochettes Command donc, marqué sérieusement l’avant-garde américaine des années 60 et  70. Josef Albers a surtout offert à Command des pochettes cultes que les collectionneurs accrochent aux murs de leur salon aujourd’hui, comme de véritables oeuvres d’art (qu’elles sont.)

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Techniques d’enregistrement

Enoch Light a sorti tout un tas d’albums dans des styles et sous des pseudos différents dans les années 50 et 60, chez Grand Award Records, pour les « vieux » dirons-nous (enfin, pas du rock pour les jeunes quoi, pensez plutôt « musique de salon », danses exotiques et musique populaire d’orchestre), albums sur lesquels il inventa des techniques avant-gardistes d’enregistrement. Son plus grand fait d’arme fut l’utilisation des bandes 35mm utilisées pour la musique de film (en stéréo) au lieu des bandes magnétiques traditionnellement utilisées pour l’enregistrement de musique « pour disque », en mono. Non seulement la qualité du son était meilleure et réduisait considérablement les effets de « wow & flutter » (les scintillements et le pleurage, vous savez, ce qui fait le charme de vos vieux disques et de vos cassettes), mais les possibilités d’enregistrement étaient également tout à fait novatrices. Alors que l’industrie du disque avait fait de la bande magnétique le support standard pour l’enregistrement en studio d’enregistrement (pour l’enregistrement de musique destinée à être gravée sur disque vinyle), les albums Command étaient enregistrés en « optique » sur bandes 35mm de film. La technique avait déjà été développée dans les années 20 (pour les musiques de films et le son diffusé dans les cinémas), mais Light utilisa toute la largeur de la bande et créa l’enregistrement multi-pistes, alors que les studios de l’époque étaient limités à seulement deux ou trois pistes maximum en même temps. Cette technique permit à Light de pouvoir enregistrer les instruments individuellement, pouvant ainsi ajuster leur volume ainsi que leur position dans l’espace (plus ou moins à droite ou à gauche). Révolutionnaire à l’époque, et quasi suicidaire dans le sens ou ni la radio ni les équipements domestiques n’étaient stéréo… Les albums sortaient sous le nom de 35MM ou STEREO 35MM. Pour accompagner l’arrivée de la « stéréo domestique » (les premières chaînes hi-fi stéréo), Light, toujours la bonne idée au coin de l’oreille, sortit le fameux disque « Command Test record » (Stereo Check Out) en 1960, un album conçu pour « tester » et régler (au sens propre) son équipement hi fi. Comme tous les disques Command, le disque sortit en gatefold avec de longs textes techniques et explications en tout genre sur la fée stéréo et la manière d’obtenir un son optimal. Par la suite, de nombreux disques de ce type sortirent, souvent même produits par les fabricants de tourne disques ou d’ampli de salon.

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Les adieux en mono

Musicalement, les fans de cha-cha-cha, de bossa, d’exotica et de musique de danse en auront pour leur bonheur. Des standards enregistrés en mutlipistes avec un son phénoménal, des jeux de ping-pong stéréo (les instruments « jouent » avec la stéréo, se répondant souvent un coup à droite, un coup à gauche), une gamme d’instruments larges et pourquoi pas exotiques, des rythmes endiablés et des mélodies légères, de longs textes à lire et des pochettes « oeuvre d’art » : la joie de la musique, la qualité du son, le plaisir du texte et l’émotion des yeux, chaque disque Command est une petite oeuvre d’art totale. Anecdote délicieuse : le fabuleux « Persuasive Percussion » fut le premier gros hit de l’industrie du disque de l’époque vendu uniquement chez Woolworth (comme si le numéro un aujourd’hui était un album de reprises de Daft Punk par un orchestre de bal vendu uniquement chez Leader Price) ! Et le plus incroyable, c’est que Persuasive Percussion ne bénéficia d’aucun passage radio car la bande FM était alors encore en MONO et ne pouvait pas jouer de disques en STEREO. On pourrait dire que Enoch Light a inventé le son que nous écoutons aujourd’hui, et cette fiche est donc un petit hommage à une chouette histoire trop peu connue à mon goût. Dur d’imaginer en effet, pour les mélomanes audiophiles, que ces avancées techniques révolutionnaires proviennent du milieu de la petite variété populaire « bas de gamme », de la muzak et de l’easy-listening.

En 1965, Light vendit Command à ABC records, qui arrêta les « gatefold » et les longs textes sur les pochettes, changea les pochettes et pressa les disques sur des vinyles recyclés : la fin d’une histoire artistique, stoppée définitivement en 1975. Enoch Light continua la musique avec un nouveau label, Project 3, mais arrêta de travailler sur la stéréo et enregistra des disques de reprise à succès avec ses Light Brigade, son orchestre de toujours, jusqu’à fricoter avec le Disco, et plutôt bien en plus. Il arrêta la musique en 1974 et mourut l’année d’après, en même temps que Command Records.

Une mine de samples

Les disques Command ont un son incroyable, des rythmiques d’enfer, et sur les « Persuasive Percussion », chaque instrument joue individuellement son petit solo à droite ou à gauche à un moment ou un autre : autant dire la plus belle des mines de sample du monde dont les producteurs hip-hop ou big-beat ont fouillé tous les recoins. Des noms ? Let’s go : La version de Autumn Leaves de Enoch Light a été samplée par RJD2 pour son morceau A Beautiful Mine, connu surtout car c’est le générique de la série Mad Men. Les australiens Avalanches avaient quant à eux samplé sa version de My Way Of Life pour leur tube Frontier Psychiatrist et on ne compte pas les millions de secondes samplées d’Enoch Light dans la discographie de Ninja Tune, Amon Tobin en ayant fait même une de ses marques de fabrique (même s’il ne l’a jamais avoué, mais c’est tellement énorme que ça ne vaut même pas le coup qu’on lui demande d’avouer son crime !) Et puis parce que cette fiche ne serait pas ce qu’elle est si elle n’était pas quasi exhaustive, citons en vrac plein de gens qui ont samplé ce brave Enoch : The Beatnuts, Jennifer Lopez (Jenny From The Block, et oui, avec un sample de Hi jack), Jens Lekman, Bonobo, Arrested Development, DJ Premier, Kings Of Tomorrow, Tipsy ou Christian Marclay, pour les plus connus (et moi et moi et moi…).

Papier initialement paru sur le blog de Rubin Steiner

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