Lassé par Christophe Maé mais aussi par les labels indépendants traditionnels, un jeune autiste asocial a rameuté les vingt-deux musicien(ne)s les plus cramé(e)s du pays pour participer à  une expérience satanique sans limites qui s’est conclue par un cadavre exquis de 37 minutes aux propriétés mortelles. Ce dernier aurait déjà tué plus d’une centaine d’auditeurs.

Comme dans toutes les bonnes histoires de rock’n’roll, comme dans celle de la mort de Buddy Holly, l’histoire du Noise Kollectief et de son bébé « Capharnaum » est liée à un amour de la machine à laver.

Après avoir lancé cette bande de bras cassés dans le sillage de la startup de teenagers workaholics 1 EP/jour Records en 2019, Hugo Riché décide un beau matin d’enregistrer sa laveuse de fringues, alors qu’il se fait chier à crever dans son appartement où il est enfermé comme près de huit milliards de connards. Sans le savoir, il vient de donner naissance à l’un des projets artistiques les plus fous de ces dernière années. L’idée finale (et géniale) vient d’un homonyme à qui il a filé sa piste inécoutable, Hugo Carmouze, dont la vie a été sauvé des eaux par la musique : « j’avais pas vraiment d’amis à l’école, ils s’en foutaient de moi et je m’en foutais d’eux. Je voulais juste faire de la musique ». De là à convaincre vingt-deux autres autistes drogué(e)s aux particules amplifiées, il n’y a qu’un pas.

La scène se passe durant le deuxième confinement, avec des musicien(e)s esseulé(e)s en manque cruel d’émotions partagées :  « Je voulais des gens qui aiment bien faire du bruit, je m’attendais à ce que personne ne réponde et finalement tout le monde était chaud ». Sans aucune autre contrainte esthétique que celle de créer dans l’instant en faisant confiance à son instinct, une vingtaine de musicien(e)s dopé(e)s à la magie noire du coup d’éclat dadaïste accepte de rentrer en transe en écoutant d’abord un putain de bruit de machine à laver puis rapidement un énorme nuage de bruit apocalyptique: « Ca a commencé avec trois minutes de bruit de machine à laver, j’ai fait une boucle de 11 minutes et j’ai renvoyé ça à tout le monde. Dès que je recevais une piste, je mixais ça en un soir et je renvoyais le bordel». Pendant que notre chef de projet aux faux-airs de savant fou s’agite tout seul derrière son laptop, une double dizaine de musicos éparpillé(e)s aux quatre coins de la Gaule répondent à l’appel du diable et torchent à la vitesse du son les pistes les plus bizarres, les plus crades, les plus noires et les plus angoissantes jamais entendues : machine à laver, larsens en pagaille, drones, câbles jack, guitare noise et glitch, synthé torturé, violon romantique, pédale fuzz, guimbarde indienne, manipulation de bruits chelous, field-recordings, sample ASMR, scie, bruits d’insectes, glitch sur synthé semi-modulaire, bruits texturés, enregistrement de machines d’usine, exposé sur la sexualité des patients en psychiatrie.. Absolument tout y passe, histoire de faire flipper la terre entière avec une « musique mortelle » et de se faire ultra plaisir en improvisant avec n’importe quoi pour créer un truc qui ne ressemble à rien de tout ce qui a déjà été composé.

« Je voulais que ma voix sonne comme de l’arsenic et provoque des douleurs létales ».

Parmi les vingt-deux cas sociaux qui s’affichent fièrement sur la pochette tels des criminel(le)s recherché(e)s par les autorités, on retrouve des têtes bien connues comme celle de Raphael Balzary de We Hate You Please Die qui a sorti la scie pour l’occasion ou encore Sylvain Palis aka « Siz » qui s’est chargé de faire gronder des ronronnements de basse. Songwriter accompli, son frangin Thoineau Palis aka Th Da Freak a sauté dans le vide avec un réel plaisir: « J’étais seul, le mix avait déjà dix pistes, j’ai mis ma guitare par terre et j’ai tapé dessus avec des baguettes de batterie ! Ensuite j’ai foutu des trucs entre mes cordes pour faire un son chelou, ça a duré dix minutes. J’étais déçu que ça se finisse aussi vite, j’étais vraiment bien dans le son ». Comme ses potos accros au bordel, il rentre en transe jusqu’à en perdre la raison, totalement égaré dans cet amas de bruits à la puissance cosmique. Le coup de grâce est porté par le meilleur pote d’Hugo Carmouze, un certain Alexis qui règle ici quelques comptes avec son passé: « C’était inutile de rajouter une guitare de plus, j’ai décidé de déclamer du Antonin Artaud, un surréaliste qui aimait beaucoup les cadavres exquis. J’avais fait ma déclaration d’adieu à la littérature, j’ai décidé de rendre un dernier hommage tel William Burroughs récitant des vers sur du Kurt Cobain, un petit ego-trip ! Quand ça devenait angoissant, j’intensifiai le truc ! ». Bien décidé(e)s à faire passer au futur auditeur une sale demi-heure (le « morceau » dure 37 minutes), Hugo, Thoineau, Alexis et les autres repoussent la noirceur et l’angoisse dans ses ultimes retranchements, jusqu’à imprimer une réelle odeur de mort à ce cadavre exquis qui n’a jamais aussi bien porté son nom: « je voulais que ma voix sonne comme de l’arsenic et provoque des douleurs létales ».

Si l’expérience vécue par les musicien(e)s est extrêmement puissante, celle de l’auditeur l’est tout autant. Dès les premières minutes, on est saisi par une angoisse de mort imminente d’une violence terrifiante qui ne nous quittera plus jusqu’à la fin de ces trente-sept minutes. Les bruits sont lourds, perfides, stridents, et vous enveloppent de leur anxiété maladive : « tu vas mourir à nouveau, tu vas mourir ! » hurle un Alexis totalement possédé par ce texte ultra toxique d’Artaud. C’est la seule trace d’humanité encore présente dans cette œuvre bruitiste, surréaliste et noire où les mélodies, les refrains-couplets et les structures habituelles et rassurantes de la musique « classique » ont été définitivement bannies du jeu. Alors le cerveau erre, sans but, dans une lande apocalyptique où les êtres agonisent, étouffés par un bordel assourdissant d’où jaillissent de rares morceaux de langue française pas vraiment joyeux qui finissent de vous scotcher la gueule à la cave: «cette suffocation, ce désespoir, ce silence ». Hypnotisé par ce chant du diable, les neurones voyagent dans les méandres de l’infini, là où la réalité n’est plus qu’un lointain souvenir : «le réel n’étant qu’une des faces les plus transitoires de l’infini réalité. ». A mesure que le morceau progresse, notre esprit s’échappe définitivement dans l’au-delà, sans peur, acceptant le destin mortel qui est le sien depuis son apparition sur Terre : «ses membres se détendent. Il retire son âme avec brutalité». Le temps a disparu, seul le bruit sourd subsiste.

Le second morceau est tout aussi (dé)foncé. Un autre voyage en enfer, en plus court, fait de bruits de chocs assourdissants et menaçants qui n’en finissent pas. La nappe est dense, comme la robe d’un vin périmé, criblée de voix diaboliques, malades et impénétrables dignes d’un film noir de science-fiction. Alors qu’on ne s’y attendait plus, des bruits d’oiseaux qui chantent et quelques douces notes de violons nous ramènent finalement à la réalité, alors qu’on était sur le point de crever. Le rêve de mort est terminé, l’énergie vitale nous inonde à nouveau, presque plus forte qu’avant l’écoute.

Cette idée punk de balancer une angoisse mortelle aux auditeurs et de « les tuer » avec un nuage toxique est venue comme ça, sans réfléchir: « Plus je recevais de pistes, plus le disque devenait menaçant, mais en vrai j’ai jamais pensé à la mort en le faisant, le concept était totalement libre, on a aucun message à faire passer ». Celui qui s’imagine « en train de se baigner dans une piscine de bruit » en l’écoutant voulait juste créer une expérience à vivre pour les musiciens mais aussi les auditeurs: « Personne ne va ressentir la même chose en l’écoutant. Certains ont adoré, d’autres se sont sentis agressés. L’auditeur est un acteur de l’album, un artiste à part entière du projet ». Un volet interactif plutôt (très) réussi, la moitié des gens ayant écouté le disque étant portés disparus depuis la sortie officielle vendredi dernier.

Avec ce disque révolutionnaire et bordélique justement nommé «Capharnaum», Hugo Carmouze débarque dans le grand monde de l’industrie discale en défonçant violemment la porte d’entrée : comme personne ne voulait de lui, il a créé sa propre maison de fous. Nom de code : Nothing is Mine. Objectif : « faire des trucs qui sortent du cadre classique en hébergeant tous les gens qui ne trouvent pas leur place, et faire des choses sincères qui viennent du cœur». Comme pour ce premier projet apatride, il veut défricher tous les recoins de la musique, du bruit et de l’expérimentation, une déclaration d’intention qu’il résume ainsi sur son Bandcamp avec une « description façon secte » : « Pas de limites, pas de genres, pas de fins ». Des idées infinies fourmillent déjà dans sa tête, avec d’abord une version piste par piste de « Capharnaum » et un autre projet dingo nanti non pas de vingt-deux mais cinquante musiciens, histoire de remettre Steve Reich à sa place. Fidèle à sa ligne de conduite qui est de ne pas avoir de ligne de conduite, il ne sait pas à l’heure où l’on tapote ces lignes à quoi ça ressemblera. Seule certitude, il s’agira de musique, son amie éternelle: «même si on meurt, la musique restera, c’est pour ça que je préfère la musique à la vie ».

Noise Kollectief // Capharnaum – Music for 22 musicians // Nothing is Mine
https://nothingismine.bandcamp.com/releases

 

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