Traduire les grands chapitres du rock'n'roll dans la langue de Michel Sardou, tel est le périlleux exercice auquel Antoine Jobard se livre pour nous aider à décrypter les tablettes. Aujourd'hui l'inspecteur/traducteur Jobard trace les origines macabres du "Quadrophenia" des Who en traduisant l'enquête de Simon Wells.

Au Printemps 1964, un ancien comptable stagiaire de 17 ans, Barry Prior, fait une chute mortelle à Saltdean. Il était descendu de Londres à Brighton, avec une bande de potes, pour se jeter dans ce que l’histoire définit dorénavant comme « les émeutes entre Mods et Rockers » du début des années 60. Que ce soit à dessein ou suite à un sinistre concours de circonstances, le voyage de Barry résonne dans le classique hymne à l’angoisse adolescente composé par Pete Townshend : l’album/film Quadrophenia. Le fait que le protagoniste, un Londonien employé de bureau du même âge, fasse face à sa « disparition » au sommet d’une falaise de Brighton me hante. Pour autant que ça me concerne, ces similarités sont bien trop extraordinaires pour n’être qu’un enchaînement de coïncidences.

J’ai retrouvé la photocopie d’un article sur la mort de Barry, découvert un peu par hasard il y a quelques années. Ça vient du Brighton Evening Argus, un quotidien local aussi emblématique que la promenade et la jetée. Je trouve ça plutôt incongru que l’histoire tragique de Barry ait été reléguée à la section « naissances, décès et mariages », mais en voyant le genre de sujets traités à la une, ça n’est probablement pas si surprenant. À côté du titre, « Un Mod fait une chute mortelle des falaises de Brighton », il y a la photo du scooter de Barry devant un lugubre groupe de jeunes, en bord de falaise. J’imagine que la célébrité acquise pendant les émeutes du weekend s’est rapidement effacée devant l’horreur qui s’est déroulée sous leurs yeux.

Comme on pouvait s’y attendre d’un journal local, le style dramatique du reportage est plutôt affecté. De plus, l’Argus apparaissant chaque jour, le contenu a probablement été balancé rapidement pour apparaître avant la deadline de mi-journée. L’article nous informe qu’après une journée pleine de péripéties à Brighton, ce groupe de Mods assoiffé de sensations fortes serait arrivé à Saltdean vers 3h du matin.

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Ce qui s’est passé les heures suivantes reste un mystère. Tout ce que l’on sait, c’est que le cadavre de Barry fut découvert peu après sept heures du matin, étendu à une trentaine de mètres plus bas, sur la plage. Colin Goulden, une connaissance de Barry se souvient du moment où ils se sont rendus compte que Barry n’était plus avec eux : « Un des mecs disait qu’il avait disparu, alors on a commencé à le chercher, » dit-il, médusé. « Quelqu’un a regardé par la falaise et l’a vu gisant, là en bas. Il a hurlé, mais au début on a cru qu’il déconnait, juste pour nous bouger. » Fred Butler, un autre ami de Londres, évitant péniblement de regarder le scooter de Barry, répond aux journalistes : « Je ne sais pas ce qui a pu se passer. Il n’y a eu ni problème ni bagarre. On est venu jusqu’ici pour sortir un peu de la route. Peut-être qu’il s’est levé dans la nuit et est parti se balader. Personne n’a rien vu et rien entendu… »

En essayant de trouver une explication, j’ai d’emblée pensé que dans un état vaporeux, Barry serait parti pisser ou s’occuper à quelque autre ablution, et ayant mal évalué les distances, aurait basculé dans l’inconnu. La clôture est sans doute une récente acquisition ; si elle avait été en place à cette époque-là, l’histoire aurait sûrement été bien différente. L’article signale que l’aube éclairant l’évidence, le groupe entra dans une panique aveugle : « On a fait le tour des maisons de l’autre côté de la route pour appeler la police, » se rappelle un des gamins. « Mais au début, personne ne voulait nous ouvrir. Ils pensaient qu’on était venu causer des problèmes : vous savez comment c’est… »

Un autre des jeunes, trop secoué ou effrayé pour donner son nom à l’Argus, raconte la scène macabre à l’approche du corps de Barry : « C’était horrible, dit-il. Il était allongé là, avec son anorak vert et ses chaussettes mais sans chaussures. Il était horriblement amoché. »

L’article conclut qu’après l’évacuation du corps en ambulance, la police embarqua quelques Mods jusqu’à Brighton pour enregistrer leurs témoignages. Après s’être occupés de la paperasse, ils furent relâchés. Ça a dû être un bien triste et sombre retour à Londres, l’horreur prochaine d’annoncer la mort de Barry à sa famille pesant lourdement sur leurs épaules.

SIMON WELLS traduit par Antoine Jobard

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