Traduire les grands chapitres du rock'n'roll dans la langue de Michel Sardou, tel est le périlleux exercice auquel Antoine Jobard se livre pour nous aider à décrypter les tablettes. Aujourd'hui, il traduit pour nous une lettre ouverte écrite par Tom Waits en 2002, en réponse à l'article de John Densmore paru en juillet de la même année, où le batteur des Doors expliquait pourquoi il venait refuser les quelques 1.5 millions de dollars proposés par Apple. Treize ans plus tard, et alors que l'utilisation de chansons dans la pub n'a cessé d'augmenter, une piqûre de rappel salvatrice.

Woodland Hills, Californie,

Merci à la très claire « diatribe » de John Densmore des Doors à propos des artistes permettant que leurs chansons soient utilisées à des fins publicitaires [« Riders on the Storm, » 8 juillet 2002]. Je n’ai jamais hésité à intervenir sur le sujet, même avant l’affaire Frito Lay [qu’il avait poursuivi en justice en 1992], alors qu’ils avaient utilisé un simili de ma chanson Step Right Up d’une manière si convaincante que j’avais bien cru que c’était vraiment moi. Au final, après pas mal de procès et procédures, nous l’avons emporté et la cour en a conclu que ma voix était bel et bien ma propriété.

Rappelez-vous que quand vous vendez vos chansons à des publicitaires, vous leur vendez aussi votre public.

Les chansons véhiculent une émotion et certaines d’entre elles nous renvoient à des lieux, des instants ou événements poignants de notre vie. Ça n’est pas étonnant qu’une entreprise cherche à grimper sur leur magie pour vous encourager à acheter quelque boisson gazeuse, sous-vêtement ou bagnole pendant que vous êtes en pleine transe. Les artistes qui font des pubs pour l’argent empoisonnent et pervertissent leurs chansons. Ils les transforment en les réduisant au niveau d’un simple jingle, d’un mot renvoyant au tintement de la monnaie dans votre poche. Rappelez-vous que quand vous vendez vos chansons à des publicitaires, vous leur vendez aussi votre public.

Les entreprises espèrent pirater les souvenirs d’une culture, au service de leurs produits.

Quand j’étais gamin, si je voyais un artiste que j’admirais faire une pub, je me disais : « Mince, il doit vraiment avoir besoin d’argent. » Mais maintenant, c’est si répandu… C’est un virus. Les artistes font la queue pour faire des pubs. L’argent et la couverture médiatique sont trop alléchants pour que la plupart des artistes puissent refuser. Les entreprises espèrent pirater les souvenirs d’une culture, au service de leurs produits. Ils veulent d’un artiste son public, sa crédibilité, sa bonne volonté et toute l’énergie des chansons qu’il a accumulées et transmises à travers les années. Ils sucent leur vie et leur sens. Ils les engrossent avec les promesses d’un produit rendant la vie meilleure.
Éventuellement, les artistes finiront par monter sur scène comme des pilotes de Formule 1, recouverts par des centaines de logos. John, reste pur. Ta crédibilité, ton intégrité et ton honneur sont des éléments qu’aucune entreprise ne devrait être capable d’acheter.

TOM WAITS

  • 62
    Partages

2 commentaires

  1. Je pense que c’est porter beaucoup trop d’importance à la publicité. Certes, c’est réducteur pour une chanson, mais le public de ces groupes n’est pas con, il ne va pas automatiquement « se vendre » à la marque ni tourner le dos à leur groupe… Ca s’appelle faire la part des choses. Puis pour le non-public, ca fait toujours une musique de découverte pour les curieux (je ne parle pas des plagiats bien sûr). Par exemple, la première chanson que j’ai entendu des Strokes (j’étais jeune) était The End Has No End dans la pub EDF-GDF. C’est pas pour autant que je me suis mis à apprécier EDF-GDF plus que ça. En revanche, cette pub m’a sûrement permis de gagner quelques années d’écoute des Strokes, sans en enlever leur essence et leur energie (que j’ai retrouvé en live quelques années plus tard du reste)

    Tout ça pour dire qu’au final, la culture « piratée » continue d’exister, elle, et c’est ca qui est important.

    PS: Concernant la traduction, je comprends que ce soit un « périlleux exercice », mais quand même… Traduire « Eventually » par « Eventuellement », ça craint un peu hein.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.