Plutôt que de vous pondre un énième live-report complet et circonstancié (ce qui aurait été aussi pénible pour vous que pour moi) et toujours plus loin dans la déglingue, l’exploration du réseau SNCF en Île-de-France et le journalisme non-accrédité en short, on s’est lancé dans un comparatif entre deux grands événements de la scène festivalière française (grands chacun à leur manière), complètement antagonistes et absolument non-concurrentiels.

À ma gauche, du 15 au 18 juin, la 3e édition française du Download Festival, orchestrée par le mastodonte Live Nation. 40 000 spectateurs par jour, plus de 70 groupes, et une programmation rock/metal mainstream qui réserve quand même quelques surprises (Blink-182 et Rise of the Northstar côtoient Dinosaur Jr. ou Skinny Puppy, les Guns N’ Roses et Iron Maiden partagent l’affiche avec Ghost, The Inspector Cluzo ou des groupes locaux…). Soit le nouveau rendez-vous du grand public metal qui a la flemme d’aller au Hellfest, pour résumer très grossièrement.

down

À ma droite, les 6 et 7 juillet, la 9e édition de La Ferme électrique. Quelques centaines de spectateurs, deux jours, une trentaine de groupes. Et le secret le mieux gardé de la scène bricolo-expérimento-noiso-dingo, né comme Jésus dans une étable (enfin, un corps de ferme) du 77 sous l’impulsion de l’association Fortunella et du collectif La Ferme de la justice, dans lequel tout le gotha indé se retrouve (Cheveu, Frustration, JC Satàn, Infecticide, Movie Star Junkies, Blurt, Jean-Louis Costes, Balladur, Usé, Cocaine Piss, etc.). Soit le rendez-vous du public connoisseur qui n’a jamais eu l’intention d’aller au Hellfest, pour résumer très grossièrement.

De l’énorme cash-machine venue d’Angleterre catapulter ses grosses têtes d’affiche en terres françaises ou de « la ferme des non-célébrités » (comme l’a qualifiée Le Monde), qui va gagner ? Tout de suite, le match en 8 rounds.

Le lieu

Download : Comme Disneyland Paris, le Download Paris, contrairement à ce que son nom pourrait laisser supposer, ne se trouve pas à Paris. C’est l’ancienne base 217 de l’Armée de l’air à Brétigny-sur-Orge (Essonne), fermée en 2011, qui accueille les cinq scènes du grand raout, dont deux mainstages lardées d’écrans géants. Une fois sur place, on se rend vite compte que c’est comme Burning Man : un festival construit de toutes pièces sur une vaste étendue de rien. Ici, on n’est pas chez Koh-Lanta ou au Hellfest : pas de torches, pas de tyrolienne, pas de statue de Lemmy, bref, pas de bullshit. La décoration est assez sobre, avec quelques carlingues d’avions posées sur des containers devant lesquels, surprise, les gens se prennent en photo. Le lieu est accessible depuis Paris par le RER C et une navette. Un voyage relativement long et chiant, surtout au retour, avec tous les gus bourrés qui s’invectivent d’un wagon à l’autre (mais c’est pas pire que prendre le car de la Fête de l’Humanité avec l’Internationale en fond sonore). Préférez la voiture, même si une fois au parking, il y a plus de queue qu’au Auchan de Vélizy-Villacoublay un samedi midi.

La Ferme : Ben, la Ferme du Plateau de Tournan-en-Brie (Seine-et-Marne), c’est pas non plus la porte à côté. Une fois descendu du Transilien ou du RER E, en voyant le cours sinueux de la Marsange, les tours centenaires et le centre-ville resté dans son jus, on se croirait bien plus loin qu’à 40 km de Paris. Située à quelques minutes à pied de la gare, la Ferme s’avère un cadre idyllique. Un havre de bière et paix parfait pour chiller autour de l’arbre à palabres en rotant ses frites maison, avec une déco weirdo dépareillée, de récup’ et sans chichis – fauteuils et tapis de grand-père, mannequins en pleine séance BDSM, vitraux-radios, cabine téléphonique, fresques monstrueuses, chapelle hantée d’orgues et poupées… Ici, pas de mainstages mais deux scènes : la grange et l’étable, qui sont exactement ce que leur nom laisse supposer, plus quelques concerts en extérieur. Et Dieu merci, parce que dans l’étable, il faut bien dire qu’on sue comme des bœufs.

Le public

Download : « J’ai vu une cinquantaine de concerts dans ma vie, et crois-moi, Rammstein, ça envoie du bois. »

Ferme : « Résultat : on m’a traité de Deuleuzien, et même de postmoderne. »

Ça va, on rigole. Le public du Download vient de région parisienne, de province, d’Angleterre et bien sûr, de Bretagne. Il se laisse volontiers aller à un mosh pit ou à un circle pit s’il le faut. Mais il fait aussi des cœurs avec ses doigts quand il est devant l’hénaurme Dave Grohl. (Pendant deux heures et demie. Ouais. Même quand il massacre Under Pressure. Ouais.) Il accourt pour voir Ultra Vomit, les affreux Patrick Sébastien du metal, chante à tue-tête sur le rock FM de The Hives, mais est aussi curieux d’entendre les néo-Led Zeppelin de Greta Von Fleet. Bref, le public, plutôt trentenaire en moyenne, est pluriel. À noter : malgré la présence de Turbonegro, on n’a pas vu la nuée de Turbojugend qui va habituellement avec (l’équivalent des Juggalos d’Insane Clown Posse, mais pour Turbonegro – sauf que les Turbojugend ne vivent pas dans un trailer park, pour ce qu’on en sait).

(C) Eleonore Quesnel
(C) Eleonore Quesnel

À la Ferme, on vient aussi du coin et de plus loin, volontiers en covoiturage. Si chacun a forcément ses chouchous (il a bien fallu faire un choix entre le supergroupe Francky Goes to Pointe-à-Pitre et les excellents Montreuillois « mega-wave » Bracco), tout le monde est plutôt enclin à découvrir de nouvelles têtes – ce qui arrivera obligatoirement, étant donné que souvent, on ne connaît même pas la moitié de la programmation. Et encore, ça, c’est quand on suit. D’ailleurs, le public est tellement fidèle et confiant que si l’année prochaine, le festival annonçait une liste d’artistes fictifs, c’est sûr que ce serait complet quand même : les gens viendraient les yeux fermés, et ils auraient raison. Ici, pas de mosh pit mais des bonnes vibrations, comme dirait l’autre, et des furieux qui seraient prêts à danser autour des synthés jusqu’à ce que mort s’ensuive, si c’était possible.

Le dress code

Download : Alors là, très surprenant. On imaginait avoir un échantillon représentatif du défilé habituel de pittoresques scenesters qu’on rencontre communément dans les festivals metal : les patchos en rangeos (porteurs d’une fameuse veste à patchs), les crust-punks à crête, les néo-thrashers qui ressemblent aux fans de Justice, les Vikings qui tètent leur binche à même la corne à boire en plastique achetée sur Boutique-médiévale.com… Eh bien non, non, non. Ce serait oublier un peu vite que le Download n’est pas un festival metal. 90 % du public, hommes et femmes, arborait une dégaine qu’on pourrait qualifier de normcore casual metal : t-shirt random de vieilles éditions du Sziget ou de groupes qui passaient ce jour-là, short voire pantacourt, et, kirsch sur la cerise sur le gâteau, des sneakers plus que des rangers. Le reste ? Des uniformes licornes, évidemment. Damn !

(C) Eleonore Quesnel
(C) Eleonore Quesnel

Ferme : Était-ce dû à la présence exotique de Francky Goes to Pointe-à-Pitre, ses colliers de fleurs, ses cocotiers gonflables, ses chemisettes hawaïennes et son zouk math-rock coupé-décalé chaloupé qui sent le monoï ? Toujours est-il que la pièce la plus répandue, dans le vestiaire masculin comme féminin, était l’imprimé floral. À noter cependant : zéro couronne de fleurs (fraîches ou made in China) à déplorer, ce qui est de plus en plus rare, d’autant plus qu’on était à la campagne. Bah ouais mon con, on n’est pas à TINALS !

La prog

Download : Difficile de cerner la ligne éditoriale de ce festival. En voyant les têtes d’affiche, on croit d’abord à un truc mainstream et cynique qui allierait les vieilles gloires du hard rock (Guns N’ Roses), du nü metal (Jonathan Davis de Korn), du glam FM (Marilyn Manson), du punk à roulettes pour quadragénaires attardés (NOFX, The Offspring) ou du stadium rock de bourrins (Foo Fighters) pour ramener un maximum de monde et de pognon. Et là, on constate en plus qu’il y a aussi de nombreux représentants de la scène française, hardcore, punk, metalcore (ils se reconnaîtront), et on se dit « Aïe aïe aïe, merde in France, ils ont voulu faire une édition française vraiment française ». Enfin, on voit quelques noms de groupes généralement admis par les milieux autorisés, comme Treponem Pal, Slaves, Converge ou Meshuggah et là, on est encore plus perdu qu’au début, aussi pantois que devant le line-up du Lollapalooza. Normal : c’est aussi Live Nation qui est derrière le coup.

Ferme : Au bout de neuf éditions, le succès aidant, le festival a-t-il choisi, par flemme, de programmer des nobodys qui ne tournent que dans les SMAC, ou par facilité, des têtes d’affiche fédératrices ? Bien sûr que non. Toujours défricheuse, la Ferme a opté comme d’habitude pour les chemins escarpés de l’underground (à part peut-être Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp) : l’excellent duo transe Me Donner, les ex-I Love UFO, White Heat, les noiseux londoniens d’USA Nails, les punks minimalistes génèvois de The Staches, les hyper bruitistes Sister Iodine, quelques vieux de la vieille que tout le monde ou presque avait oubliés (les pas très réveillés The Monochrome Set), et des tas d’autres groupes géniaux comme Club Cactus dont votre concierge, votre conseiller bancaire et probablement votre conjoint n’entendront jamais, jamais, JAMAIS parler.

Ferme
(C) Eleonore Quesnel

« L’expérience festivalier »

Au Download, rien n’est gratuit. L’inévitable carte cashless, un fléau que même Philip K. Dick n’avait pas vu venir, est payante, la consigne Ecocup (que vous finirez de toute façon inévitablement par péter en mille morceaux quand vous rattraperez un gougnafier qui vous slamme dessus avec ses gros pieds) coûte la bagatelle de 1,70 euro, les douches du camping payant sont payantes (on y reviendra)… Un bon point : il y a autre chose à lamper que de la Pils d’âne, avec quelques bières belges ou IPA (8 euros). En ce qui concerne la bouffe, il y a le mérite d’avoir le choix. De manière générale, le festival est une machine bien huilée, à l’américaine, qui a ses bons côtés : il n’y a jamais la queue aux toilettes, c’est pas des Pélicab de chantier, il y a toujours du savon et du papier toilette. En revanche, si vous restez statique 2 secondes dans un périmètre de 200 mètres aux abords de l’entrée du festival, vous vous ferez déloger par un vigile fissa. On ne barguigne pas et no loitering

Ferme : Bien sûr, il n’y a pas de cashless à la Ferme, les bouteilles d’eau sont gratuites, il y a de la bonne bière de la Brie (7 euros). Le choix de la bouffe est certes limité mais c’est fait maison et très bon. Les toilettes sont en dur (un luxe !) et toujours pourvues en papier et savon (le détail qui fait la différence). Bémol : à la toute fin, il semblerait qu’il y ait eu un bug généralisé de machine CB, ce qui a engendré une certaine panique et conduit plusieurs festivaliers à se rendre précipitamment au beau milieu de la nuit à la tirette du centre-ville de Tournan. À part ça, difficile de trouver un meilleur accueil qu’à la Ferme : vous y serez sûrement mieux reçu que chez la plupart de vos potes, qui ne lèvent même plus les yeux de la PS4 quand vous débarquez chez eux avec un pack de bière tiède.

Le camping

Download : L’emplacement est payant (5 euros), et ce, même si vous louez une Festitent de richard flemmard (110 euros pour deux personnes, soit à peu près trois fois le prix d’une chambre double au Formule 1 de Tours Nord, dans la zone industrielle. On parle bien d’une tente, hein, pas d’un tipi de gyp-setter à Coachella en lin avec du parquet en pin massif et le granola matinal qui va avec). Cinq boules auxquels il faudra donc ajouter 2 euros pour la douche… Exactement comme chez Neoness, la salle de sport low-cost, quoi.

Ferme : Faut-il le préciser ? Le camping dans le champ d’à côté est gratuit, mais la playlist de la nuit, aléatoire, en fonction de vos voisins, capables du meilleur comme du pire (pareil que partout ailleurs).

Le merch’ 

Download : Un besoin impérieux de canne-épée gothique à tête de dragon ? En plus des stands de merch officiels disséminés ça et là dehors, un « Metal Market » a été installé. Si Mad Max et l’Oktoberfest de Munich avaient décidé d’ouvrir conjointement un pop-up store sous une tente géante avec des centaines de pélos qui piétinent dans les allées à la recherche d’une furieuse paire de lunettes steampunk à piques à assortir à leur robe de pin-up vintage, probable que ça aurait ressemblé à ça. À noter néanmoins, la présence de l’excellent duo de sérigraphes Arrache-toi un œil, coincé dans la terrible tente à tattoos (on y reviendra).

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Ferme : Des sérigraphies, des distros de vinyles, de fanzines, des graphzines, des psychozines… C’est un peu comme si le Festival de l’édition à 5 exemplaires avait décidé de s’implanter au Tapette Fest sans payer la TVA. Parfait.

Les à côtés

Download : Comme tous les gros événements de ce type, le Download a plus de stands de marques venues faire de la réclame à coups d’animations à la mord-moi-le-nœud (concours de cris chez une entreprise de boissons énergisante, ce genre) que de guérites culturelles. Ce n’est pas là qu’on va trouver une bibliothèque, hein. Le ciné-club Panic! Cinéma a quand même projeté des films au camping, comme À la recherche de l’ultra-sexe. Dans une tente dédiée de toute évidence à la beauté, on a aussi pu trouver des tatoueurs (et même des faux tatoueurs qui vendaient un intrigant concept de décalcomanies), ainsi que le désormais traditionnel barbier/coiffeur rétro, le nouvel homme indispensable du XXIe siècle, semble-t-il.

Ferme : Exposition de sérigraphies, atelier fanzine DIY collectif, atelier gravure de plexidisques artisanaux, Stratocaster suspendue à un portique dont on peut jouer avec une sorte de commande manuelle à distance, vieux vélo qui fait défiler une carte quand tu pédales… Non, ce n’est pas la kermesse hebdomadaire de l’école Montessori, mais quelques-uns des trucs qu’on peut faire à la Ferme. Et c’est cool.

Le bilan 

Le Download est un festival encore jeune, relativement bien huilé techniquement, mais qu’on pourrait qualifier de sans âme : on n’est pas là pour ça. Il est assez cher (de l’ordre de 70 balles par jour), mais il faut bien payer le cachet d’Axl Rose, ma bonne dame. Des grosses têtes d’affiche qu’il peut être amusant de voir, des groupes moins gros sympas… et après tout, pourquoi pas ? On ne peut pas dire que c’était affreux, c’est pas non plus les Solidays ou le Reggae Sun Ska (à part les 2h30 du concert des Foo Fighters, évidemment. Ça, c’était vraiment dur).

Quant à la Ferme, avec une programmation aux petits oignons, aussi surprenante qu’éclectique, et sans cesse renouvelée année après année, une jauge très limitée dans un endroit à taille humaine, un esprit à la cool, une organisation DIY au taquet, et tout le monde affreusement sympa et bonne ambiance, elle est devenue une valeur sûre, qu’on ne raterait pour rien au monde.

Cela dit, ces deux évènements ne sont pas si éloignés que ça. La preuve : The Experimental Tropic Blues Band, Pogo Car Crash Control et Jean Jean ont joué dans l’un comme dans l’autre…

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