À la Gaîté Lyrique, comme son nom l’indique, il y a une grande place faite au moi, mais il y a aussi un hall, un auditorium, une salle d’exposition, un espace jeux vidéo – car c’est un centre numérique –, des baffles blanches dans tous les angles et à tous les étages (quatre je crois) diffusant de la musique concrète ou  industrielle, ou peut être est-ce autre chose ? Paris en toutes lettres par exemple ?

À la Gaîté Lyrique, comme son nom l’indique, il a une grande place faite au moi et l’ensemble des dimensions est laqué de blanc, sols, murs, plafonds. La sonorisation fielleuse bave  des cliquetis de jungle et de ressorts, c’est anxiogène, tout en suçotant le périphérique c’est anxiogène. Au quatrième étage on découvre la grande salle (c’est écrit dessus) toute recouverte d’un aluminium moulé en forme de capitons de cellule d’isolement, c’est anxiogène. À la Gaîté Lyrique, comme son nom l’indique, il y a une grande place faite au moi et, pour patienter, il y a une petite expo avec de tous petits ordinateurs, de toutes petites platines vinyles, de toutes petites guitares, tous démontés, mais que l’on peut observer à la loupe enfermé sous un dôme de verre. Il y a aussi cette longue queue qui fait l’angle, blottie contre ces capitons en aluminium qui feraient frémir un Beckett en promenade et, dans cette queue, il y a un homme avec une veste pied-de-poule, un nez absent et une poche pectorale garnie de stylos. Il n’écrit plus que des aphorismes, parle de Jung et conseille Quelque Chose Noir de Jacques Roubaud. Il l’aurait croisé récemment dans un café. Puis, il présente la femme d’une cinquantaine d’année qui a fait l’effort de l’accompagner, d’enfiler une robe à pois et une chevelure peroxydée. Notre homme l’a bien compris puisqu’il est écrivain, à la Gaîté Lyrique, comme son nom l’indique, il y une grande place faite au moi. Il enchaîne :

– « Je te présente Céline, agent de moi, protectrice de mes nuits d’errances »….

On manque de pouffer, on se contient, c’est que l’on ne sait pas encore  ce que cet être nous réserve. « Patience et longueur de temps font mieux que force et que rage ». Les portes s’ouvrent, on prend place sur de raides gradins ; sur la scène, un guéridon, une bouteille de vin, un pichet d’eau, trois verres, un piano, un basson, trois tabourets. À ma droite, une grosse femme très sympathique me prête son édition originale du Bestiaire de Paris – le texte  de Bernard Dimey. On découvre quelques bribes : des quatrains en rimes embrassées. Cette femme qui m’assure avoir connu Dimey est une survivante, une survivante de l’après-guerre et de son optimisme en forme de fuite éthylique. Un temps à la fois béni et maudit où l’on bouffait du sauciflard en buvant du bo, du bon, Dubonnet sur les pentes encore boueuses de la Butte Montmartre, le tout en écrivant pour Greco, Aznavour et les Frères Jacques entre autres… Où  « l’on pouvait avoir l’air d’un voyou sans en être un »  dixit Mouloudji à propos de notre homme. Et dire que ce sont les assassins contraints de cette innocence qui vont lui rendre hommage ce soir.

Les retardataires s’installent en faisant vibrer toute la salle, apparemment bâtie en suspension sur des vérins hydrauliques.

Lever de rideau.

Christophe entre en premier, redingote à brandebourgs pailletés, il s’installe sur un tabouret au piano ; il n’en bougera plus. Puis Darc,  le crâne rasé, bossu comme une gargouille, croix huguenote et biker boots, un carnet noir à la main, suivi par une grande jeune femme dans une robe noire, une certaine Loane (ou Soane) qui prononcera au cours de sa lecture « Ça va Bernard » quand le texte indique « Sarah Bernhardt », on ‘en demande pas plus, tout est presque dit.

Soyons graduel, commençons par celle que nous appellerons désormais Loane. Loane superpose, encastre les vers comme un enfant qui joue aux Duplos, sans pause ni exigence, enrobée dans une satisfaction sensuelle d’autiste. Comme un diamant qui ripe sur le sillon usé d’un vinyle, elle  relève systématiquement la dernière syllabe vers les aigus, laissant sa voix traîner avec un érotisme affecté et hors de propos. Parfois Loane, comme femme, varie et halète comme une biquette rigide ; derrière elle apparaît la photo d’une vierge noire, c’est le bon goût qui sanglote et le public qui souffre.

Darc s’avance vers elle, se blottit dans son cou, joue les félins… Il nous distrait, tombe à genoux, tourne les yeux vers le ciel, coince sa tête entre ses coudes calleux, funambule dansant sur un fil de plomb. Enfin un peu de savoir-faire. Nasillard, gouailleur, tendre, il griffe, feule, éructe, il en fait trop mais avec une telle candeur !.. Tout est pardonné.

Mais à la Gaîté Lyrique, comme son nom l’indique, il y a une grande place faites au moi et l’homme au nez absent et à la veste pied-de-poule dont la poche pectorale est garnie de stylos l’a bien compris. Alors que Darc achève la phrase « Et parfois il vaudrait mieux se taire ! », le pied-de-poule se dresse et hurle « Exactement ! ».  Darc sourit, sans cynisme ni sursaut d’orgueil, une preuve d’humanité. On sent la honte la plus mesquine venir nous brûler les joues, l’empathie fonctionne, c’est notre drame à tous, qu’a-t-il à l’esprit ? Comment va-t-il mourir ? Pense-t-il rejouer Hernani ? Vaincre son inexistence ? Nous ne le saurons jamais et je ne pense pas que ce soit tant mieux, il nous privera de la réponse en faisant lever toute sa rangée, claquant des pieds vers la sortie avec son nez absent, ses pieds de poules, ses stylos et sa grande place faite au moi, qui comme son nom l’indique est en bonne place à la Gaîté Lyrique.

Et au delà, il y a Christophe. Sa voix est courte, brisée à l’envol, toujours juste dans la respiration. Un léger voile est jeté sur son larynx, il va s’éteindre comme une vielle braise. Il ménage le vide et laisse à la musique – une évocation de Satie recouverte d’un glaçage de réverbération – le soin de venir se lover contre le calme de sa diction. Puis, entre les différents tableaux, il va fredonner des mélodies étranges en forme de berceuses yiddish. Christophe soupire comme un Robert Wyatt dénué de fausse tendresse, Darc le rejoint à l’unisson, sommes-nous en train de veiller un mort ?

Rideau.

Hommages, remerciements, mais tout le monde a compris que Bernard Dimey n’était devenu rien d’autre qu’une créature de son propre bestiaire, à la fois contingent et total, une relique d’un temps où Paris n’excluait pas l’optimisme ; on peine sincèrement à l’imaginer. Si loin, si proche.

http://www.gaite-lyrique.net/

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