Charlie Feathers est un de ces personnages cultes dont on ne sait pas grand chose. Même s'il est aujourd'hui reconnu comme une légende, il a traversé les époques sans aucun succès commercial. Pourtant sa musique est sauvage, pure, honnête. Il n'y a pas d'autres mots. Comment un chanteur et guitariste aussi puissant n'a-t-il pas percé chez Sun en 1954 ? Pourquoi est-il passé à coté de la gloire tout en continuant le long de sa vie à se produire dans les petites salles des banlieues du Sud ?

R FIl affirmait qu’il avait créé le style d’Elvis et fait les arrangements de Blue Moon Of Kentucky. Il affirmait aussi qu’il était le bras droit de Sam Phillips, en l’aidant à développer le son rockabilly. Ces affirmations ne sont confirmées que par Charlie lui-même. Mais véritable héros rockabilly pour sûr, Charlie Feathers était installé chez Sun bien avant que le King arrive, où il fréquentait les bluesmen, qui enregistraient alors. Son histoire avec la maison de Memphis est l’histoire de deux visions différentes de la musique. Charlie voulait faire ce qu’il aimait, c’est-à-dire sa musique, apprise avec des metayers noirs des environs d’Holly Spring, Mississippi. « Il suffisait qu’ils trouvent une guitare, qu’elle soit accordée plus grave, et qu’ils tapent dessus. Mec, ils grattaient, jouaient et lançaient les dés toute la journée, et même toute la nuit. » Sam Phillips, lui, trouvait que Charlie était un artiste secondaire sans personnalité aucune. Comme quoi même les grands visionnaires peuvent se tromper. Pourtant le premier disque de Charlie est sorti sur Flip, une filiale de Sun, huit mois après le premier Elvis. Puis enfin un single sur Sun, Defrost Your Heart, de la country un peu pleurnicharde. Loin de ce que pouvait faire le premier des rockabillies. Il a entre temps écrit I Forgot to Remember to Forget, le premier gros succès d’Elvis en 1955.

Sam Phillips

Quand il a proposé à Sam Phillips Tongue-Tied Jill, Sam a refusé le titre. Sa relation avec LE producteur est étrange. Charlie lui reconnait pourtant des talents, mais le fait qu’il ait voulu le cantonner à être un simple chanteur country lui reste quelque peu en travers de la gorge. Le slapback ? Il faut écouter Charlie parler : « Beaucoup de gens pensent que c’est Sam Phillips qui a créé le son Sun. » En fait, ce sont les artistes eux-mêmes : « Sam Phillips n’était pas du tout dans le coup. Il ne pouvait plus rien faire quand les gens qui savaient comment obtenir ce son n’ont plus été là. »  Il y a une certaine vérité touchante et aussi de l’amertume envers ceux qui l’ont empêché de trouver le grand public. Même à l’égard des autres artistes. Il a aussi dit qu’il a donné à Jerry Lee Lewis l’idée de son Pumping piano. On comprend ce qui a pu se passer dans le tête de Charlie, qui était là depuis le commencement, en voyant tous ces nouveaux succès arriver. Tous sauf lui. Fatalement en 1956, il quitte Sun pour Meteor où il enregistre Tongue-Tied Jill. Enfin du rockabilly digne de ce nom. Des bégaiements et des gémissements sans jamais tomber dans la caricature. Le ridicule Greil Marcus l’a décrit comme « un chanteur country sans talent particulier ni même tellement de dynamisme. » Alors que la force de Charlie est qu’il peut s’approprier n’importe quelle chanson pour en faire une pépite rockabilly. La preuve avec Folsom Prison de Johnny Cash, déjà monstrueuse à l’origine. Et bien Charlie la transforme en une sauvagerie venue du fin fond de la campagne. Alors comment se fait-il que le succès et le jackpot lui soit passés sous le nez ?

Le vrai wild cat

C’est un homme plein de contradictions, borné, têtu. Avec Sam Phillips il ne s’est jamais plié à sa vision de génial producteur et faiseur de tubes. Il préférait que les choses ne se fassent pas plutôt que de les faire à la manière d’un autre. C’est un garçon du Sud, peu doué pour la conversation. C’est ce qui en fait le vrai wild cat. Il donnait tout dans ses enregistrements. Quitter le plus grand label rockabilly du monde, peu importe ! Il claquera même la porte de Meteor pour aller chez King Records, chez qui il enregistrera de grandes choses. Des perles comme Bottle To The Baby, When You Come Around ou Can’t Hardly Stand It, du Cramps avant l’heure pour ce dernier titre. Des hoquètements d’outre-tombe. On sait d’où vient le psychobilly. Peut être trop novateur et violent pour son époque. C’est pour King, le label de Cincinnati, la réponse à Elvis Presley. Il gravera 8 faces là-bas entre 1956 et 1957. Puis il est retourné chez Sun faire du travail de studio, des démos.

Pendant quinze ans, il a écumé tout un tas de labels improbables et de troisième zone, avec des chansons toujours aussi terribles. Il existe trois compilations. Des enregistrements rares ou jamais sortis qui regroupent tout son travail : Wild Side Of Life, Honky Tonk Kind et Long Time Ago. Un beat simple, une caisse claire et une basse rythmique imparable. Le son est plus sale que jamais, brut, c’est l’essence même du rockabilly. On y trouve surtout le mystique Mound Of Clay. Un son tellement moderne que ça ne vieillit pas. Sur I Forgot to Remember to Forget il surpasse le King. On se demande comment on peut louper sa carrière avec des chansons de ce calibre (Frankie and Johnny ou Jungle Fever). En 1974, il sortira un titre affolant, That Certain Female, une bombe intemporelle dans un monde dominé par le style countrypolitain imposé par Nashville. Charlie, lui, continue de jouer son rockabilly. Devenu un artiste underground, ce qu’il préférait était la route. Pendant l’âge d’or il tournait avec Carl, Elvis et les autres. Quand les uns sont devenus célèbres, empochaient des dizaines de milliers de dollars, faisaient du cinéma, Charlie se présentait dans les bouges. Il est resté en retrait. Il ne voyait plus les anciennes stars de Sun, même pas Cash. Il se disait qu’ils n’avaient plus rien à faire ensemble, un monde les séparait. Le monde de la réussite.

Honky Tonk Man

Pendant les années 70 et 80, le bon vieux Charlie jouait dans des endroits aussi fantasques que la chaine de restaurants Hilltop Lounge sur Lamar Avenue, Memphis, ou qu’une salle de Pontault Combault en 1987 pour une prestation mémorable devant tous les rockabillies français. Toujours ce circuit parallèle dans lequel, finalement, il se sentait bien. Sur la fin, le groupe était composé du fils de Charlie, parfois de sa fille et de son gendre. Ce dernier était sur scène comme à la maison. Comme si le fait d’être passé à côté du succès le confortait dans sa position de taulier des honky tonks. Parce qu’il est, comme beaucoup de chanteurs du sud, honnête et sincère. Sur la route et dans les bars on joue avec son coeur. Il paraitrait que c’est là, dans le sud des Etats-Unis, dans ces bars, qu’on entend la meilleure musique du monde. Et puis il faut souligner le complicité qui l’a toujours eu avec son ami d’enfance, « le plus grand chanteur de blues, [qui] n’a rien à envier à Chuck Berry » d’après Charlie : Junior Kimbrough. Il le considérait même comme son mentor. On est là face à deux guitaristes hors pair qui, pour le plus grand bonheur du public, ont enregistré quelques titres ensemble. Il continuera de sortir des albums, de temps en temps, comme en 1988, le fabuleux « Honky Tonk Man ». Nom qui lui va à ravir. Un savant mélange de country et de rockabilly. On vante récemment, à juste titre, les derniers albums de Jerry Lee. On aurait pu en faire de même avec ceux de Charlie.

Le der des der

En 1990 à presque 60 ans, alors que tout les rockabillies de son âge sont soit morts, soit retirés de la scène, il se produit à Londres avec son fils. Max Decharne, l’auteur du livre Wild Wild Party, dit qu’il a assisté au meilleur concert rockabilly de l’histoire. Pourtant Charlie, comme si souvent, était critiqué lors de ses concerts précédents. Trop de discours au détriment de la musique, des chansons abrégées en plein milieu. Ce concert à Londres s’annonçait mal, il a démarré par cette phrase de vieux bougon : « La dernière fois que je suis venu, j’étais malade. Je suis rentré chez moi et j’ai passé plus de trois ans à l’hôpital. Je vais probablement y retourner en rentrant. Je le sais. » Le tout assis sur une chaise, et il n’en bougera pas de tout le concert. Malgré ce mauvais départ, les gens qui étaient là ont été frappé par la grâce divine. L’authenticité à l’état pur. Evidemment la prestation fut enregistrée.

En août de la même année il rentre en studio à Memphis, avec des anciens de chez Sun, et un renfort inespéré, Johnny Cash : « Charlie Feathers n’a jamais obtenu les honneurs ni la reconnaissance qu’il mérite. Je serai toujours fan de Charlie Feathers ». Comme un juste retour des choses. Un dernier passage à Memphis pour Charlie, qui à connu tant de déceptions là-bas. Son pays lui a enfin donné un peu d’importance, trop tard peut-être. Il est mort en 1998, laissant derrière lui un son et une voix. Il a été rehabilité quand le revival rockabilly est arrivé en Angleterre (il existe sur YouTube, la version integrale du concert de Bristol en 1984). John Peel l’a invité pour enregistrer à la radio. Lux Interior se réclame de lui. Alors a-t-il été le premier rockabilly ? Il a sûrement été le dernier.

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