J’ai rejoint depuis peu la catégorie des employés. Vendeur en grande surface. C’est comme ça qu’ils disent… C’est surtout un job de larbin, qui demande un abandon de soi au-delà de toute raison humaine. Entre renseigner la grosse vache qui a besoin de sa dose de saccharine, les poivrots qui viennent se ravitailler, les pétasses de classe moyenne qui se fournissent en produits bios ; se faire apprendre par un plus con que soi comment empiler des bocaux de cornichons. Aigres-doux, en tranches, cocktails, entiers, désossés, assaisonnés, en poudre, surgelés… Je les vomis. Et se regarder tous les jours dans la glace en se demandant comment on peut gaspiller son temps à ce point, pour de l’argent.

Aussi, pour pas devenir chèvre et faire tourner les boîtes de lait, pour ne pas finir à poil sous un imperméable à montrer ma bite aux pigeons dans les squares, pour ne pas parler à mon reflet dans une flaque d’eau croupie à l’arrêt de bus, j’ai besoin d’un exutoire. Un putain de château gonflable, un environnement capitonné dans lequel je pourrais envoyer des paquets de farine de soja sans gluten à la gueule de mon chef de rayon. Alimentations terrestres.

Évidemment, dans la future capitale « bourgeoise » culturelle où je vis, les seules alternatives à disposition de la plèbe, c’est la picole bon marché qui te ronge mille foies mieux que Pac Man, et le folklore. Une fois par an, tout le monde sort, fait la fête pendant une semaine, se bourre la gueule, à moins bon marché, et rentre chez soi. Les congés payés se sont évaporés. Panem et Circenses. Amen.

Et tandis que tous ces tocards s’accrochent à leurs fêtes sacro païennes, moi je compte les jours dans mon agenda. Le samedi 9 avril, je bosse de 7 à 16. Ma montre tourne dans le vide. J’ai envie de prendre un Caddie et de m’enfuir fissa. Je n’attends que de rentrer chez moi, prendre une douche, préparer mes fringues, retirer du fric pour prendre le train avant de passer chercher la photographe qui m’accompagne, le soir même, au cœur de la cité industrielle de Marchienne-au-Pont, près de Charleroi. Le frapadingue label, Born Bad Record, est de passage, de nouveau, avec une satanée affiche, à en faire pâlir de frousse les cadres moyens: Frustration, Magnetix. Chacun son tour, la queue entre les jambes. La mienne est hardie et me montre la direction du Rockerill. Les rois mages en perdent le nord.

Une première édition de la Born Bad Night avait déjà eu lieu à l’Eden, en plein centre-ville de Charleroi, en novembre. Cheveu, Yussuf Jerusalem et Le Prince Harry tenaient alors la scène. Soirée dissonante, discordante, débordante… J’étais tombé comme un chien dans le jeu de quilles, hagard, en plein set de Cheveu. Je m’étais perdu dans les tranchées d’une guerre robotique. Mes yeux criaient « napalm » et tous les braves tombaient autour de moi, foudroyés au virus « Zyklon B, I Love You ». Une vraie tempête de merde dans le sablier. Le temps s’était arrêté, distordu.

Du coup, pour assouvir mes instincts meurtriers ravivés toute la semaine durant, rien de tel que d’aller voir Magnetix et Frustration jouer dans une salle de concert improvisée dans une forge. Entre les poutres métalliques, les tôles et les briques décrépies, je sens que ça va cogner dur. Et le premier qui se met en travers de mon chemin connaîtra la colère de l’ouvrier. Je suis prêt à défendre mon droit à la débauche férocement, à mains nues. Je suis prêt à fracasser des pommettes, à faire sauter des dents, à couper des lèvres et des arcades.

Petula Clarck entame le premier round. Phase d’observation. Ça sautille, ça grimace. Tentative d’intimidation ? D’après la légende, le guitariste aurait enseigné le Haka aux Néo-Zélandais tout en étant membre actif de l’association Cliniclown. Onomatopées crachées au travers des amplis, la guitare bégaye, la batterie fait tourner les serviettes. Des comptines d’enfant chantées par Freddy Kruger ; Petula Clark c’est le grand guignol qui peuple tous nos cauchemars, c’est le polichinelle avec un énorme gant de boxe qui te saute à la gueule. Le Schtroumpf farceur n’est pas loin et va se la jouer Rocky Balboa. Ivan Drago aux goulags et Gargamel dans les corons, même combat ?

La meuf en maillot passe avec sa pancarte, second round. L’adversaire est de taille. Un grand castard des bois, qui aurait tenu à merveille le rôle de Mousse dans Hook s’il avait été plus petit, et une zombie métronome bourrée… de tocs au niveau des avant-bras, envahissent le ring. Cordes huileuses pour peaux grasses, force décuplée par des poulies rouillées, Magnetix balance des boulons sur la foule qui ouvre sa gueule, comme pour avaler des flocons de neige sans avoir peur de se casser les dents. Un maximum de fréquences basses, ça plombe à pic. Le métal en fusion coule à flot, remet donc une tournée au ras des verres. Pour moi ce sera un coup de grisou. Pas de bulles d’air, les poumons sont silicosés, le souffle coupé. Du goudron et du sable à la place des plumes.

La greluche repasse et annonce le troisième round. Une espèce de Joe Dalton, teigneux comme un anarchiste de gauche, poseur de bombes right from Germinal, débarque avec sa bande de potes. Les books m’avaient annoncé un grand rachitique et épileptique. Je suis surpris. Mais la cote ne s’effondre pas pour autant. Il scrute, le regard perçant, en éructant son punk d’arrière-garde, rodé au combat. La tension crève le plafond, comme à Verdun, comme pendant les grèves de 36. L’électricité dans l’air fait chavirer les fusibles, on allume les clopes au silex, Joe rentre en osmose avec le public, sur le « poing » de cogner un ivrogne notoire un peu trop envahissant. Ok guy, « No Trouble ». Ça se touche, ça rouspète, ça risque de partir à la moindre étincelle de trop. Putain que le combat est beau. Pas comme cet enculé de Jake La Motta. Ça ne simule pas ici, pas de starlettes, juste des vieux briscards qui ont gardé l’esprit punk, et pas la version H&M.

Du coup la descente est difficile, les parties s’écroulent chacune dans leur coin. Les juges déclarent le vainqueur au point. Trois groupes, trois cents personnes, ex aequo. Une virée nocturne dans l’enfer du charbonnage. Des oreilles qui sifflent, des mains qui collent, des yeux qui voient rouge sang. Putain, c’est quand la prochaine, que je me frotte aux Jack Of Heart ?

http://www.bornbad.fr/
Crédits photos: Aurélie Clarembaux

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