Pour celles et ceux qui se seraient tapé une bonne partie de boyaux en lisant Please Kill Me (Allia) ou auraient vu la vidéo Looking For A Kiss sur les New York Dolls, Bob Gruen est loin d’être un parfait inconnu.

Les célèbres photos noir & blanc du CBGB : celle des Dead Boys backstage, Blondie en zèbre, les Ramones, Runaways, Television et tout le toutim, c’est lui. Le bouquin vert flashy avec Sid Vicious dark shades mâchonnant un hot dog dégoulinant, et bourré (le livre) jusqu’à la gueule de photos de la dernière tournée mythique/foireuse des Pistols en janvier 78 chez les ricains, c’est encore lui. Bowie, ficelé comme un rôti farceur, sa maigreur, ses bretelles et son crâne shakespearien du Diamond Dogs Tour ’74, toujours lui. Ike & Tina Turner, Les Stones, Led Zeppelin, Clash, mais aussi Kiss, Bay City Rollers, Elton John et plus récemment l’autre saucisse de Trou : Courtney Love, ou encore Green Day. L’homme n’aura pas chômé. En clair, lui et une poignée d’autres auront fait du rock moderne le nid à fantasmes que sûrement il méritait. On en connaît des qui, rien que pour un seul de ces clichés, auraient mis leurs joyeuses au pawn shop.

C’est également à New York qu’il rencontrera un John Lennon entre frasques éthyliques et ambiance familiale quelques années avant le coup de feu fatal… Le photographe aura donc passé 9 ans en compagnie du type le plus vachard de sa génération, et pas n’importe lequel. Par cette entrevue ici accordée, j’ai senti qu’il y a réellement eu connivence entre eux deux, que ce n’était pas du flan, qu’ils n’entraient pas dans le cadre Fréquenstar, le trip papouilles grotesques ma maison-ma femme-mes fesses. Du solide. Venant d’un gars légèrement craint par Phil Spector himself, ayant mis le monde à genoux et les rombières de la cour d’Angleterre au pas, c’était la moindre des choses.

Bob Gruen ! Il est là, à Paris, invité par Marc Zermati, avenant et courtois, exposant ses photographies (l’Histoire pour ainsi dire) dans une galerie jusqu’au 25 octobre 2010 – 14 rue des Jardins St Paul (4ème) – et répondant courageusement au pas réveillé (11 du mat, parlez d’une heure !) qui lui fait face. Portrait d’un photographe, rock.

Quand avez-vous commencé à photographier ?

Bob Gruen : En premier lieu, j’ai pris des photos de ma famille avec un appareil que m’avait offert ma mère, j’avais 12 ans. J’ai vécu ensuite avec un groupe de rock, the Glitterhouse – un folk band new-yorkais typique du Village de cette époque qui apparaît en 1968 dans la BO de Barbarella – avec lequel j’ai réalisé mes premières photos de groupe. Peu de temps après je me suis fait engager par le biais d’un ponte d’Atlantic Records pour suivre et flasher quelques pop stars du moment comme Tommy James & the Shondells ou les Bee Gees. Mais c’est avec Ike & Tina Turner que j’ai réellement commencé à me faire un nom dans le métier. J’ai pu rencontrer la tigresse et son homme lors d’un fameux gig dans le New Jersey, leur montrant les photos d’un de leurs concerts que j’avais faites quelques jours avant dans une boîte du Queens. Ike a tout de suite accroché, et de fil en aiguille je me suis retrouvé à faire la tournée avec eux. Pas bégueule, il m’a connecté à d’autres personnalités du buisness, j’ai grimpé la rampe de cette façon. Viendront les Stones, Led Zeppelin, Elton John, etc. Et John Lennon.

… Le sujet donc de votre dernier livre traduit en français. Quand était-ce ?

Bob Gruen : j’ai fait sa connaissance en 1971, sur scène en prenant quelques clichés. Mais ma véritable rencontre avec John s’est faite l’année suivante, au printemps lors d’une interview – j’avais fait énormément de photos de lui, il a regardé, il a aimé, c’est là qu’il m’a embarqué avec lui en studio. Il y avait Phil Spector qui rôdait dans un coin, rond comme un boudin (de toute façon en 72 dans l’entourage de Lennon, tout le monde se la collait sévère, excepté Yoko). Un type curieux ce Spector, très intéressant au demeurant. Tout change en 1975, quand, revenu de ses escapades en  Californie, il enregistre l’album Rock & Roll, là tout le monde redevient sobre au sens strict du terme. J’ai dû photographier John sous toutes les coutures quand il vivait à New York. J’habitais à quelques encablures du Dakota Building, on faisait ça dans la rue, à Central Park, Uptown ou chez moi. Quand Sean – le fils de John – est né, j’ai même réalisé pour eux tout un album de famille. Je revenais aux sources, voyez ? Les photos de famille, un bon entraînement pour le rock’n’roll ! Je pense d’ailleurs qu’un groupe de rock est une famille, vraiment.

Vous étiez proche des New York Dolls, de toute la scène du CBGB…

Bob Gruen : Alors oui, j’ai rencontré les Dolls en 71 au Max’s Kansas City – là où la cour de Warhol tenait salon -, les ai filmé, photographié bien sûr, j’adorais ce groupe. Et McLaren plus tard, venu rhabiller les Dolls en rouge pour leur dernière tournée… Un Malcolm que j’ai finalement appelé quand je suis venu en Angleterre – vers 1976 avec les Bay City Rollers – qui m’a présenté Sex Pistols, Clash, Billy Idol et autres Banshees, tout le Bromley Contingent, tous ces groupes que personne aux USA ne connaissait. Quand j’y suis retourné l’année suivante, Sid Vicious avait intégré les Sex Pistols.

Votre fameux bouquin de photos : la tournée des Pistols aux USA !

Bob Gruen : nous avions fait une date ensemble au Luxembourg, j’ai naturellement intégré la tournée américaine avant leur split, en bus à travers les villes hostiles au groupe, un vrai fun ! [manne des adeptes du gang à l’unique album, on y voit, entre autres, des clichés du Vicieux se faisant exploser le groin par une, hem, fan ; le même, une scarification au bras, toutes ces réjouissances. Un recueil indispensable cependant pour savourer le fameux « choc des cultures ». Nda]
Pour en revenir au CBGB, c’était un bar mythique certes, mais miteux, bas de gamme vraiment. Les groupes qui y jouaient n’étaient pas bons, mais il y avait Television et les Stilettos – la première formation de Debbie Harry et Chris Stein avant qu’ils ne se rebaptisent Blondie – et les Ramones of course. Les Runaways y ont joué, la mayonnaise est montée et petit à petit tout le monde voulait y jouer jusqu’à ce que ça devienne énorme, plus énorme que ce qu’on aurait pu imaginer. A cette époque à New York, il avait beaucoup de bars, mais aucun comme le CBGB. Les autres n’avaient pas un taulier nommé Hilly Kristal, pour qui avoir un groupe par soir et prendre du bon temps était bien plus important que de gagner de l’argent. Il s’en foutait du style du groupe pourvu que ça soit marrant, c’était pour ça que le CBGB était si spécial. Tout le contraire des autres clubs. N’importe quel groupe pouvait prendre la scène d’assaut et même si c’était médiocre, le son était toujours très bon grâce à la  sono du bar, tout à fait remarquable. Tous ces gosses qui entraient et venaient apprenaient à jouer, à jouer mieux et encore mieux. Totalement singulier ça, ce bouclard comme une école du rock’n’roll !
Il faut voir ce qu’étaient les années 70, peu de gens formaient des groupes de rock contrairement à aujourd’hui où TOUT LE MONDE joue dans un ou plusieurs groupes. Actuellement tous les bars et clubs consomment du rock ; il y a MTV tout ça, mais à l’époque personne ne sonnait comme les Ramones, Blondie ou Talking Heads, c’étaient là quelques groupes. Blondie a joué au CBGB trois ou quatre jours durant à mesure de 2 sets par nuit, Patti Smith avait été engagée toute une semaine, rebelote : 2 sets par nuits. Totalement différent de ce qui se passe à l’heure actuelle où les rockeurs font en moyenne 2 à 3 shows par mois et c’est tout. On venait dans ce club pour écouter, mais surtout pour apprendre.

Lennon se sentait-il concerné par cette ébullition?

Bob Gruen : Non, pas vraiment. A cette période, en 1975, il s’occupait surtout de sa famille, de son couple ; Sean était né, John ne buvait plus, il était redevenu clean, ne voulait plus sortir dans les bars. Quand la scène new-yorkaise émergeait, lui restait sagement à la maison. J’ai essayé plusieurs fois de l’amener au CBGB, qu’il voie et entende d’autres groupe, mais il me disait qu’il connaissait déjà tout ça, que l’idée même de cette scène était celle qu’il avait connu plus de 10 ans auparavant à Hambourg avec les Beatles. Il disait : « je n’ai pas envie de me retourner ». Sans appel. Je pense qu’il avait raison, qu’à sa manière avec les Beatles et les groupes early 60’s, il avait connu le punk.

Pourquoi avoir attendu si longtemps pour sortir ce livre, John Lennon – The New York Years ?

Bob Gruen : Ah, eh bien, j’ai fait ce livre en 1985, un truc simple, et l’ai ressorti en 95 dans une version luxueuse, très chère. En 2005, je l’ai agrémenté pour en faire une version définitive – j’avais enfin les droits – et aujourd’hui en 2010, il sort en France après avoir été traduit au Japon et en Allemagne.

Parlons disques : le premier d’entre tous, le déclic ?

Bob Gruen : Whow, c’était un truc qui s’appelait The Terror Of Highway 101, un truc de rock pionnier racontant l’épopée d’une bande de motards qui, toute une nuit durant, roulèrent comme des dingues pour finalement disparaître corps et âme, fauchés par un train, sur une voie où l’on ne devrait retrouver que leur veste. Voilà, c’était ça mon premier disque de rock ; sans oublier Bill Haley, Rock Around The Clock, puis Elvis, Chuck Berry, Bo Diddley, toutes ces chansons…

Franchement, votre top 10 de tous les temps ?

Bob Gruen : Pour rester dans la réalité, ce n’est pas 10 mais 24 disques qu’il faudrait citer (mort de rire). J’en ai tellement… Mais bon : Aftermath des Stones, Miles Davis Kind Of Blue, Dylan Blonde On Blonde, Lennon bien sûr, et ce sera celui de 75 Rock’n’Roll parce qu’il contient dix albums en un [produit par Spector et bourré de standards plus ou moins heureux : Ben E King, Gene Vincent, Buddy Holly, Chuck Berry pour le dédouanement, etc. Nda], My Generation et Live at Leeds des Who, London Calling du Clash. J’aime énormément Green Day, Fela Kuti, beaucoup de choses… Quoi d’autre ? Bon, j’ai un maximum de titres dans mon iPod mais il faut savoir que je possède chez moi une énorme collection de disques.

Pour terminer sur une photo, celle que vous n’avez jamais pu faire ?

Bob Gruen (air grave) : Otis Redding. Suis grand fan, mais je n’ai jamais pu l’avoir, lui ; à mon grand regret.

Remerciements à Marc Zermati

« John Lennon – New York 1971 / 1980. Texte & images de Bob Gruen. Editions Fetjaine. 2010 ». Expo Rockers, jusqu’au 25 octobre, galerie Basia Embiricos, Paris 4e.

3 commentaires

  1. « L’autre saucisse de Trou » ! parfait, le fond et la forme.
    Le dit-on assez,(car c’est désormais à la mode de bouder Lennon) mais il a tout de même pondu deux chefs d’oeuvre solo : Plastic Ono Band et… Mind games. Ben ouais, j’adore Mind Games.

  2. le témoin d’une époque comme on dit
    Syd je suis à fond avec toi pour combattre les antis lennon, plastic est un pur chef d’oeuvre avec les tripes à l’air comme par ex Neil Young sur tonight’s the night
    et moi aussi j’aime bien certains trucs cheesy des seventies de lennon. mind games, out of blue c’est bon

    pour ceux qui pense que lennon est juste un benni oui oui de peace maker réécoutez well well well, cold turkey, gimme some truth, les demos d’i’m losing you et de how do you sleep , c’est vicieux, c’est nasty …

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