Quand Blutch et moi étions enfants, on pouvait avoir un album de Lucky Luke « offert par votre station Total » moyennant un plein de Super. Aujourd’hui la BD n’est plus liée aux vapeurs d’octane, mais au wifi des audioguides : en une génération, la nôtre, elle est passée des « petit miquets » de la sous culture, à la noblesse institutionnelle des musées.

Cinq expositions à Strasbourg, et un beau livre d’images qui va encore rendre jaloux ses pairs : Blutch en parle comme d’habitude, de façon directe et minutieuse, en acceptant de donner toutes les clés, sans esquiver les doutes, les difficultés, les contradictions, ni l’immense et persistant plaisir d’être un dessinateur.

Je ne suis pas du tout convaincu par cette tendance de la BD qui consiste à faire revenir des héros“.

Blutch, tu t’es lancé dans un album reprise de Tif et Tondu, Mais où est Kiki ?, sur un scénario de ton frère. Mais tu t’es interrompu pour faire Variations, ton précédent album, puis cette impressionnante monographie de 240 pages, Un autre paysage, qui accompagne les expositions et les évènements dans les musées de ta ville natale.

Je suis en train de faire la page 64 de Tif et Tondu, j’en ai 12 à faire encore, et le bouquin sortira à la rentrée. Dupuis avait fait paraitre des périodiques Les cahiers Tif et Tondu, à tirage limité ou on retrouve la BD en feuilleton. Je fais des allers-retours avec la BD aujourd’hui. J’ai un rapport plus compliqué avec cette pratique depuis 15 ans. Je suis en porte à faux. Quand je me suis lancé dans Variations, Tif et Tondu est resté au garage pendant un an. Je n’arrête pas la BD pour autant parce que ça ne me satisferait pas d’être uniquement illustrateur. Quand je fais Tif et Tondu, c’est le lecteur qui s’exprime, plutôt que l’auteur. Je suis un lecteur de classiques de la BD. J’ai une grande joie à relire, à retrouver cette espèce de pureté qu’il y a dans les récits classiques. Et peut être qu’en faisant Tif et Tondu, je cherche ce plaisir du lecteur que je suis, que je demeure, ce plaisir que je ne cerne peut-être pas entièrement dans mes propres productions. Ce travail là c’est vraiment une manière de trouver dans une de mes productions le plaisir tout simple, roboratif, de suivre un récit. Tif et Tondu c’est passionnant comme travail. Quand je vois les pages derrière moi je suis surpris moi-même, mais c’est très très dur, parce que je vais contre mon tempérament. Alors comme je suis tenace, je ne lâche pas, mais ça prend du temps. Pour t’expliquer : Je ne veux pas le reprendre à mon compte parce que c’est prétentieux, mais Serge Daney avait écrit un papier sur Ornette Coleman, et le titre, je m’en souviens, c’était L’homme contre ses dons.

Oui, c’est un bon titre, ça.

Oui, c’est Serge Daney quand même. J’ai l’impression que cette entreprise de Tif et Tondu, c’est ça : c’est moi contre mes dons. Quand j’ai commencé le projet, quand j’en ai parlé à mon frère, je pensais vraiment entrer dans un costume que je n’aurais pas choisi moi-même, je cherchais une forme de contrainte. Là-dessus se greffe le fait que je ne suis pas du tout convaincu par cette tendance de la BD qui consiste à faire revenir des héros, de remettre en selle des séries : Spirou, Astérix, Ric Hochet…. Christophe Blain est sur un projet Blueberry, et je pense que ce n’est pas facile pour lui non plus. La BD devient un mausolée.

Dans l’introduction du livre Un autre paysage on peut lire : « Blutch est un inquiet perpétuel », et sur les photos du dossier de presse on a l’impression que tu incarnes physiquement l’inquiétude. Est-ce que l’inquiétude est un moteur ou un frein ?

Le mot inquiétude n’est pas connoté péjorativement pour moi. C’est un état d’éveil. Ne pas s’endormir. Ne pas se contenter de ce qu’on fait. Alors évidemment ce n’est pas confortable, mais j’y suis habitué : je vis comme ça depuis toujours. Quand on dit inquiétude il y a cette notion de souffrance, mais moi je ne ressens pas ça. L’inquiétude ce n’est peut-être pas le bon mot. Je ne suis sûr de rien de ce que je produis, il n’y a pas de certitude, dans mon travail j’essaye de m’appliquer, je suis à peu près à 100% dans ce que je fais, mais in fine il y a quand même le doute qui subsiste. J’ai toujours refusé de faire des monographies, des livres comme ça, d’images. On m’a proposé souvent ces dernières années, mais j’avais un peu peur de me retrouver en face de ces dessins, imprimés les uns derrière les autres, j’avais un peu peur de mon jugement, je ne suis pas sûr du tout de moi-même, ce n’est même pas le regard du lecteur qui m’importe, c’est le mien. Mais en même temps j’ai fait aussi bien que j’ai pu. Quand on fait quelque chose, on fait de son mieux. Si c’est comme ça, c’est que je n’ai pas pu faire mieux.

“La BD telle que je la fais depuis toujours, on ne l’a jamais trouvé chez le marchand de journaux, ni au supermarché en fait”.

Cinq expositions simultanées à Strasbourg c’est monumental, peut-être jamais vu. L’intro du livre cite Hockney, Balthus, Picasso, Valloton. Tu entres au musée, alors que tu as dit : « les BD on les trouve chez les marchands de journaux, dans les supermarchés, dans les stations-services », c’est-à-dire dans les lieux les plus accessibles et populaires. Est-ce que tu deviens un artiste contemporain, un peintre ?

Non je suis un dessinateur, j’y tiens à ce mot, je ne vais pas au-delà de ça. La BD telle que je la fais depuis toujours, on ne l’a jamais trouvé chez le marchand de journaux, ni au supermarché en fait, parce que je n’ai jamais été un auteur populaire. On n’a jamais vu mes BD en piles chez Mammouth ou chez Auchan. J’ai toujours fait partie de ces auteurs plus confidentiels et il y a un paradoxe parce que, tu as raison, la BD c’est un art populaire, mais moi je ne suis pas le meilleur exemple. Un bon exemple c’est Riad Sattouf avec L’arabe du futur : avec des millions d’exemplaires vendus, il est exposé à la bibliothèque de Beaubourg, il est au musée, et en même temps il est en piles au supermarché, il a cette forme d’expression éminemment populaire, que toi et moi on chérit et dans laquelle on se reconnait, et en même temps, d’une certaine manière il met un pied dans le musée. Depuis Hergé au Grand Palais, la porte est restée entrouverte. Strasbourg a une position particulière parce que la ville est très ouverte sur l’image depuis toujours, parce qu’ils ont une tradition. J’ai mis le nez dans les collections d’arts graphiques de la ville, ça va de la Renaissance à Doré, puis Ungerer. Le nom du musée est Tomi Ungerer – centre international de l’illustration et c’est un lieu magnifique. D’une certaine manière cette exposition semble naturelle. J’ai été invité à bras ouverts, c’est une ville que j’aime énormément, alors j’ai plongé là-dedans. Ça m’occupe depuis presque deux ans, ça me plait, ça m’amuse, d’exposer des planches de BD dans un musée d’art moderne, vraiment dans les salles, pas dans l’entrée, pas dans le restaurant. Je ne sais pas moi-même ce que ça signifie, parce que je ne suis pas un porte-drapeau, j’utilise le mot « art » avec des pincettes, ce n’est pas à moi de dire la BD est un art, mais au milieu des autres productions humaines, je trouve qu’elle est tout à fait digne. Mes copains qui sont de véritables artistes, musiciens, cinéastes, peintres, me considèrent comme un des leurs, je n’ai pas à en rougir, je ne vais pas aller m’excuser en plus. Maintenant on n’a pas encore accroché, et je ne sais pas si ça tenir le coup. Avec les murs, à quoi ça ressemble ? quelle gueule ça a ? Et ce livre, ça va intéresser qui ? tu vas le trouver dans le rayon BD par exemple tu vois ? les gens qui vont au rayon BD, ils voient ça ils disent “ho la la c’est quoi ce truc” ? Mais je suis content quand même, je suis plutôt soulagé, parce que c’est un livre vraiment difficile à faire, parce qu’il y avait beaucoup d’images et peu de temps. Dans ce livre il y a des dessins que j’aime beaucoup. Il y a des dessins que je ne possède plus, qui appartiennent à des collectionneurs privés, depuis des années, qu’il a vraiment fallu pister. J’ai eu la joie de retrouver des dessins que j’avais perdu de vue, que je n’avais pas revus depuis l’époque où je les avais faits. Donc je suis soulagé, je suis content, ça met un peu d’ordre dans mon désordre en fait.

Résultat de recherche d'images pour "blutch un autre paysage"

Tu as dit : « je suis pollué par la grammaire de la BD », tu vas chercher dehors, dans la vie, des nouveaux modèles, de nouvelles figures. Est-ce que comme Jijé le disais tu dessines « sans regarder la feuille de papier » ?

Ça m’est arrivé oui, j’avais un prof de peinture aux arts déco, Roger Dale, et dans ses cours, il nous faisait dessiner sans regarder, et j’ai beaucoup appris en faisant ça. Comme ça a l’air un peu superficiel, mais en fait c’était paradoxalement éclairant. Il y a des dessins dans Un autre paysage, qui sont sortis comme ça, pas d’une manière littérale, mais qui sont sortis sans que je regarde la feuille, ils sont sortis tout seuls. Même des pastels. Il y a un nu, sur fond gris, sur une chaise : celui-là est sorti sans que je réfléchisse, donc sans que je regarde, sans que je le veuille même, tu comprends ?

Elle ne semble pas avoir de regard en fait,

Elle avait un regard à un moment mais, j’ai trouvé que c’était trop explicite, ça racontait trop de choses, ça ajoutait une intention, une anecdote presque, et en fait je ne voulais pas ça, je voulais que ce soit un dessin qui ne raconte rien. Tu comprends, je ne voulais pas qu’on puisse lire un sentiment dans l’œil du modèle, je voulais que ce soit vraiment frontal, je ne voulais pas qu’il y ait du roman là-dedans, je voulais que ce soit classique et pas romanesque. Ne rien raconter. Quand je dis ne pas regarder, c’est au sens figuré, ça veut dire sans le vouloir, sans prendre un soin particulier, en me laissant guider. Ce dessin là il est vraiment sorti comme ça sans que je le décide, donc sans que je le regarde. En deux heures, c’était plié.

La femme de la couverture, elle, a un regard. Le dessin se trouve dans la section « musique » et comme indication on a juste « sans titre, 2010, pastels sur papier ». Quelle est l’histoire de cette femme ?

Je me suis inspiré de la photo d’une danseuse. Et ce dessin a servi pour la pochette d’un disque de jazz en 2010, c’est pour ça qu’il est dans la section musique. J’aime beaucoup ce dessin, je voulais en faire une série, et j’en ai fait qu’un. La photo originale ce n’est pas tout à fait ça, je ne sais même plus ou je l’ai trouvée. Je cherchais une intensité si tu veux, qu’on pourrait dire dramatique peut être, qu’on ressent par la position des bras et des mains. Il y a une intensité théâtrale, et je pensais vraiment à la danse quand je l’ai fait. Je ne suis pas parti de l’idée qu’elle regarde quelque chose hors champ, pas du tout, je n’ai rien construit, pas d’intrigue. Au bout d’un moment ton seul but, ton seul dessein on va dire, pour faire un jeu de mot un peu pesant, c’est de t’en sortir, de créer de la matière : allez, il faut que j’arrive à sortir les bras comme je les imagine, le jaune, le gris… au bout d’un moment ça se borne à ça, j’essaye de m’en sortir, me dépêtrer avec la matière. Et tant que je n’y suis pas, ça ne va pas. En même temps, ces pastels, sont un peu faits contre la BD parce que j’essaye de faire disparaitre le trait de contour. La BD c’est le trait de contour. Le pastel me permet de m’en débarrasser. Plastiquement c’est autre chose, c’est une autre manière de représenter. Donc au bout d’un moment je ne pense plus à un quelconque enjeu dramatique, c’est vraiment juste la matière qui prend le dessus. Pour la couverture on a hésité entre ce dessin et celui qui sert d’affiche pour l’exposition, avec la fille qui est un peu comme le capitaine Haddock dans Objectif Lune, quand il veut réveiller un moment Tournesol qui est hébété parce qu’il a fait une chute. Il fait l’idiot pour essayer de le sortir de sa torpeur, et à un moment le capitaine Haddock arrive et il est déguisé en gendarme, avec une toque, et une espèce de cheval en carton autour de la taille, je pensais à ça. Au début on hésitait avec ce dessin donc, mais la danseuse a quand même quelque chose de plus immédiat, de plus direct, de plus évident, de plus accessible.

Résultat de recherche d'images pour "La chambre bleue blutch"Tu as fait l’affiche du film La chambre bleue et tu as très bien saisi Mathieu Amalric.

Cette l’affiche on l’a faite en 12 heures. La production lui avait proposé des maquettes qui ne lui plaisaient pas du tout et il m’a dit « ce n’est pas possible il faut qu’on fasse quelque chose ». C’était un samedi, il est passé, on a commencé à 9h du matin et on a finit à 9h du soir, on a bossé ensemble, il était à côté quand j’ai fait ça. On discutait. Et puis Mathieu je le connais bien. Physiquement, je le sens bien. Je pourrais faire une BD avec lui en personnage. Il a un côté faune, un côté renard, je crois que je l’ai bien en main. Mais cette affiche c’est une affiche catastrophe, faite en vitesse, et peut être que c’est aussi un dessin que j’ai fait sans regarder, parce que je n’avais pas le temps de réfléchir, je n’avais pas le temps d’éviter. Maintenant je regarde ce dessin, comme le nu sur fond gris, ce sont des dessins qui me surprennent parce que je me demande d’où ça sort, pourquoi j’ai fait ça. Alors que dans ce livre il y en a tellement d’autres qui sont vraiment issus de réflexions, de semaines d’exécution.

Tu dessines tout le temps en musique, qu’y a-t-il dans la playlist « Blutch Hiver 2019 » ?

En ce moment j’écoute les suédois du Esbjörn Svensson Trio, des enregistrements classiques de Charles Münch, et puis Gary Peacock, Annette Peacock, Paul Bley, Ella Fitzgerald, le pianiste Bruno Angelini. Ça va bien avec l’hiver je trouve.

Blutch, Un autre paysage, Dargaud, 240 pages, 39€

Ce livre accompagne les expositions :

« Blutch, un autre paysage, dessins 1994-2018 » au Musée Tomi Ungerer – Centre international de l’illustration
« Blutch, art mineur de fond » au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg
« Blutch, pour en finir avec le cinéma » à l’Aubette 1928
« Hors la loi. Une exposition de Blutch » à la Médiathèque André Malraux
« Reprise », dialogue de dessin Blutch + Anne-Margot Ramstein, au Shadok

9 commentaires

  1. en matière de bd graphique je recommande de lire l’intégral des livres des frenchy des editions de l’apocalypse ,mais hélas Jean-Christophe Menu devenu un ingérable alcoolo sa maison d’edition est en coma éthylique depuis 2015 et depuis c’est silence radio . http://www.lapo.fr/catalogue

  2. donc voila per_cé_rance y’a du taff a gonzaï a prendre 555Euos comme le label 555 tu dois le connaître, on te remettra une webcame pas de came c eux quils le disent pas de came!, & tu pourra nous faire des tuttoooos- prend ce job, not blow job çà ils ne le disent pas ?….

    1. pour gonzai je suis juste haters and troll of the years ,les Klingons de Gonzai on pondu
      pages sur moi ,c’est me faire bien trop d’honneur lol

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