Un fim intitulé « Belgica » vient de sortir. Le pitch : montrer la Belgique comme un havre de rock'n'roll. Si vous n'êtes pas d'humeur cinématographique, Arno vous en convaincra probablement tout autant.

On croirait un Van Damme qui s’ignore. À l’étage d’un café-restaurant presque chic de Bastille, Arno parle lentement, face à son demi, dans un français maladroit. On ne sait jamais trop s’il pèse ses mots, s’il réfléchit trop ou bien s’il est tout bonnement complètement paumé. Une chose est sûre, c’est que je pourrais être sa mère ou un flic venu lui dire d’arrêter de boire, ça n’aurait rien changé. Il se cure le nez allégrement, se met parfois en mode standby sans raison apparente, bref, il s’en contrefout. En pleine tournée pour son nouvel album, le très respectable ‘’Human Incognito’’, il passe son day off à répondre à des questions chiantes. Il donnera malgré lui des réponses qui continueront d’attiser le mystère et qui nous feront tous repartir content d’avoir eu l’impression qu’on a réussi à tirer quelque chose de quelqu’un qui a l’air de n’avoir rien à donner.

ARNOBAND
Mon seul souvenir d’Arno, remonte à il y a 10 ans, à un festival paumé en Auvergne durant lequel j’ai passé ma soirée à fumer. Autant dire que je m’en souviens aussi bien que de mon premier poil pubien. Pourtant, Arno incarne une exception dans le paysage musical. De la génération Higelin, Bashung et toute la clique, il est probablement le seul a avoir continué a faire du rock, dissident de tout, et ce avec l’extrême élégance de ne même pas casser sa pipe. Ajouté à cela le fait qu’il est Belge – et ça nous donne assez de raisons pour avoir envie de le rencontrer. C’est chose faite.

Ça va, pas trop chiant les interviews ? J’ai l’impression que vous en avez fait pas mal pour cet album.

Oui, mais je suis en tournée maintenant. Là, j’ai un jour de congé. J’étais deux semaines en tournée en Suisse et en France.

Du coup vous devez être un peu plus relax, non ? D’après ce que j’ai compris, les tournées, c’est ce que vous préférez.

Oui, mais aujourd’hui ça commence avec des interviews. Mais bon, il y a des trucs qui sont plus graves que ça.

On va commencer par une question toute simple : quel est le propos de votre disque ?

D’abord, je fais des disques pour faire des tournées. Et j’écris des chansons, c’est le seul truc que je peux faire. Quand on écrit des chansons, j’ai… je peux mettre ça sur un disque et je profite, je le fais. Mon but, mon truc le plus important c’est la scène. J’écris des chansons pour faire de la scène. Parce qu’autrement, je dois toujours jouer les mêmes chansons, donc… je suis toujours en train d’écrire.

« Mieux de danser comme une oie que de nager dans l’alcool »

Votre album n’est pas vide, il raconte des choses…

Un album c’est un moment de ta vie, chez moi en tout cas. J’ai fait 32 albums, peut-être plus. C’est une partie de ma vie. Je suis influencé par l’être humain. C’est l’être humain qui m’inspire et qui fait l’histoire.

Il y a des morceaux assez forts dans ce disque, comme quand vous chantez « I’m an old motherfucker ».

Ça, c’est le titre : je suis un vieux motherfucker. Oui, c’est vrai, hein…

Il y a un peu de provocation derrière ?

Non, je vis avec mon passé, c’est mon bagage. Mais je n’aime pas la nostalgie. Je suis aujourd’hui à cause du passé.

Même les autres morceaux ont une identité, Danse Like a Goose ou Une chanson absurde. Il y a quelque chose d’assez fort dans ce disque, il y a plusieurs intensités, je n’ai pas l’impression que ce soit juste pour faire des tournées.

J’ai écris Dance Like a Goose après une expérience de gueule de bois. Je me suis dit que c’était mieux de danser comme une oie que de nager dans l’alcool. Parce que le jour d’après, tu as une gueule de bois. Et la chanson absurde de trois minutes, c’était ma façon… Walt Disney européen. Dans son œuvre, il a utilisé des animaux : Mickey Mouse c’est une souris, Donald Duck c’est un canard… un connard… et Dingo c’est un chien. Moi je me suis dit que j’allais faire un truc européen. Mon surréalisme, c’est faire une chanson avec des animaux. C’est une chanson absurde de 3 minutes. C’est mon truc. Je ne suis pas un Américain, ce disque est Européen, j’habite au centre de l’Europe, à Bruxelles, je suis confronté à ce surréalisme. Cette année, c’est le 100ième anniversaire du Dadaïsme à Zurich. Après le Dadaïsme, c’est le surréalisme qui a été inventé à Bruxelles.

Contrairement à d’autres chanteurs de votre génération, vous préservez une écriture et des arrangements assez rock, on n’a pas l’impression que vous avez envie de vous assagir avec l’âge.

J’ai commencé avec le blues. Le rock vient du blues. Sans le blues, il n’y a ni jazz, ni rock, ni dance, ni disco… Ma musique est toujours à quatre temps, mi la si (en référence à la cadence traditionnelle du blues, ndr). Ma musique est rock. Je suis influencé depuis mes huit ans. Le premier morceau qui m’a donné la chair de poule, c’est One night with you d’Elvis Presley. Dans ma jeunesse, dans les années 60, c’était la première fois que les jeunes ont créé leur propre créativité (sic). La musique, c’était le rock. C’était une révolte contre le système. Et je suis encore comme ça. On ne peut pas aller à l’école pour faire des études pour faire du rock. Ça vient de l’instinct. Je suis encore comme ça, c’est trop tard pour changer.

Vous avez dit que le rock était mort, que ce n’était plus que du marketing mainstream. Ce n’est pas un peu mainstream de dire ça aujourd’hui ?

C’est devenu mainstream de dire ça aujourd’hui, mais quand même, le rock est mort.

Mais vous en faites toujours pourtant.

Moi oui, mais ce sont encore des vieux qui se manifestent. L’autre jour, j’ai écris un manifeste sur Donald Trump. J’ai vu que le mec des Talking Heads avait fait ça aussi. Neil Young… Ce sont tous des vieux. Les jeunes, fucking hell, wake up. Ils font quoi ?

Donc vous pensez que le Rolling Stones sont plus légitimes que des groupes comme les Arctic Monkeys ?

Les Rolling Stones… dans le temps ils n’ont pas toujours été très… J’aime les Rolling Stones, ils ont fait de formidables chansons. J’aime les Arctic Monkeys, mais il n’y a pas d’anarchie dedans. Je me souviens, dans les années 70, on avait Margaret Thatcher et 85% des groupes anglais étaient contre elle. La musique, c’était free, le free sexe, tout le bazar, c’est une révolte. Maintenant, donne moi un nouveau groupe qui fait la révolte.

« Il y a plein de jeunes qui font des études pour des métiers qui n’existeront plus dans cinq ans. »

C’est peut-être aussi que la révolte a changé, aujourd’hui on est plutôt dans le nihilisme.

Tu parles avec quelqu’un qui a vécu dans les années 60, c’était tout à fait différent. Mais il y a une nouvelle révolte qui est en train de se passer, ce sont des jeunes au-dessus de 20 ans, ils ne font pas du rock, ils font une autre musique : la techno hardcore. Pas le truc de « Tomorrowland » (festival belge, ndr), ça c’est pour les campus. Ils vont contester. Il y a plein de jeunes qui font des études pour des métiers qui n’existeront plus dans cinq ans. Le monde est en train de changer. On vit à fond dans le conservatisme. Il va y avoir une révolte contre ça. Les socialistes n’ont pas compris ça aujourd’hui. On est confrontés aujourd’hui à tous les extrêmes, même en Scandinavie. Dans les années 60 et 70, ce n’était pas possible. Il y a un an, j’étais dans un taxi pas loin de Paris, je devais aller à une émission de radio et je vois plein de jeunes de 25-30 ans. C’était en mai, je me suis dit « tiens, mai 68 est revenu ». Ils manifestaient contre le mariage gay ! Fucking hell. L’extrême droite a des votes incroyables. Imagine que Donald Trump soit président des USA. Le monde est en danger. On est dans les années 30. Il y a un mec avec une moustache qui est venu. C’est l’être humain qui est responsable, c’est l’être humain qui vote pour ces gens, c’est l’être humain qui fait des guerres.

En tant qu’artiste vous pensez avoir un rôle à jouer là-dedans ?

Je peux montrer, mais je vais pas changer le monde. Le seul « iste » que je sois, c’est « Arnoiste » et je suis le seul. Et je ne veux pas que tout le monde soit comme moi. Sinon on est dans la merde : plus de pompier, de boulanger… parce que j’ai deux mains gauche. Je constate seulement.

Arno_HumanIncognito©DannyWillems_5UV9991

Il y a quelque chose d’assez incroyable chez vous, c’est que vous avez l’air plus normal dans les films qu’en interview. Le vrai Arno, c’est lequel ?

Dans les films, je joue un rôle. C’est ma thérapie. Je joue ce que le régisseur (sic) demande. Je travaille pour quelqu’un d’autre, contrairement à quand je fais de la musique et que je suis le patron. Le régisseur me dit « Arno je veux que tu joues un personnage comme ça, il a vécu ça, il est avec elle, il a un truc ». Et je joue un personnage.

Et sur scène ?

C’est tout à fait différent. Je chante des chansons, je rentre dans la chanson comme elle est. C’est pas seulement les textes, c’est la chanson qui donne une atmosphère. Je rentre dedans pendant 3 ou 4 minutes.

En parlant de concert, je vous ai vu il y a 10 ans dans un festival en Auvergne. J’en ai aucun souvenir. Et vous ?

Tu parles, je fais 200 concerts par ans, depuis 68, comment veux-tu que je me souvienne. Hier est déjà mort. Je vis aujourd’hui.

« Stromae m’appelle Tonton »

J’ai l’impression qu’en Belgique, il y a pas mal d’entraide entre les artistes et que tous se connaissent…

C’est un petit pays, il y a plus de gens à Paris que dans toute la Belgique. À 50 kilomètres au Sud de Bruxelles on est dans un autre pays. Pareil au Nord. Tout le monde se connait, c’est petit.

… Vous avez fait un truc avec Stromae il y a pas longtemps. Vous parliez de mainstream tout à l’heure, il est en plein dedans.

Oui, mais Stromae est unique. C’est quelqu’un qui s’est aussi inventé lui-même. C’est aussi le surréalisme. C’est un mec formidable. Il a chanté un morceau à moi, Putain Putain. Il m’appelle tonton.

Vous avez fait pas mal de reprises dans votre carrière. Comment envisagez-vous cet exercice ?

On me demande souvent pour des films ou pour des trucs, pour la bonne cause et tout. Moi, je garde les textes, je change la musique. Je ne vois pas l’intérêt de faire une reprise pour refaire exactement la même chose. Je change le bazar. Parfois je refuse des trucs, quand je ne le sens pas.

https://youtube.com/watch?v=oVZpyVj9t5s

En parlant de faire des choses pour les autres, il paraît que vous avez été cuisinier pour Marvin Gaye… [l’histoire a déjà été racontée mille fois mais au cas où vous seriez 1000 fois passé à côté, la revoici, NDR]

C’est grâce à un ami, Freddy Cousaert, au début de TC Matic. Je montais ce nouveau groupe, avant j’étais avec Tjens Couters. Je voulais faire une autre musique avec d’autres musiciens, mais j’avais plus d’argent. Fred me propose de travailler pour lui en cuisine, le midi dans un hôtel qu’il possède. Il était aussi promoteur pour des groupes américains à Ostende. Il y avait beaucoup d’Anglais là-bas et beaucoup de groupes. J’ai vu les Moody Blues, Eric Burdon et les Animals. Il travaillait comme plongeur dans une brasserie. Freddy était agent pour des groupes afro-américains comme Rufus Thomas. Il a rencontré Marvin Gaye dans un club à Londres, il avait des problèmes là-bas, alors il l’a ramené à Ostende. De temps en temps on fumait des joints ensemble. Marvin était un mec formidable. Dans les années 60, à l’époque des bateaux de radio pirate, Eric Burdon avait enregistré House of the Rising Sun avec Eric Price et Chas Chandler. Un jour, il était en train de faire la plonge et d’un coup il a dit « je dois y aller, j’ai un hit à la radio ! » . Freddy avait un club à Ostende, The Groove. Il y avait des groupes avec des Jamaïcains, Jimmy James & The Vocables, Peter Meaden était leur manager. C’était ska avant l’heure, c’était du blue beat, le bassiste était chinois ou japonais, il a joué ensuite pour Al Stewart. Peter Meaden est devenu le manager des Who. Moi, j’ai travaillé à Ostende fin 70 début 80, pendant huiy mois. Cuisinier a été mon dernier travail. Marvin Gaye venait tous les matins et tous les midis.

Arno // Human Incognito // Naïve
https://www.arno.be

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4 commentaires

  1. « régisseur (sic) » ? Arno est européen belge flamand d’Ostende vivant à Bruxelles. En flamand, réalisateur se dit régisseur. Voilà, voilà, l’Europe c’est pas encore pour aujourd’hui…

    1. Merci à Calamity Belge pour la précision sémantique à propos de « regisseur » que l’Ile de France semble ne pas connaître (et dont malencontreusement elle se « gausse »…. Comme quoi ARNO a raison de se méfier des Journaleux….

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