La brume est vissée aux pieds des montagnes. C'est souvent le quotidien de ces endroits, comme la vallée de l'Arve, en haute-savoie. Le paysage des usines de décolletage embras

La brume est vissée aux pieds des montagnes. C’est souvent le quotidien de ces endroits, comme la vallée de l’Arve, en haute-savoie. Le paysage des usines de décolletage embrasse le plafond de brouillard, qui malgré sa mélancolie laisse présager un monde meilleur à partir de 800 mètres d’altitude. C’est non loin d’ici, à Cluses, qu’Alain Kan a passé quelques-uns des derniers jours de sa vie.

La plupart du temps, le nom d’Alain Kan ne ravive pas les esprits, encore moins les mémoires de ceux qui considèrent la musique comme un bien de consommation, ou pire, une marchandise. Lorsque que l’on regarde en arrière, par-dessus l’épaule poussiéreuse d’un chanson française condescendante, on se rappelle de quelques fauteurs de trouble… Mais trop peu se souviennent de celui qui fut tour à tour Yéyé, Travelot, Toxico, Punk, et Hôte d’Adolf Hitler, avant de disparaître, au sens littéral du terme, il y a 20 ans. Une galerie de portraits que le diable en personne aurait rêvé d’incarner.
Lors de son premier 45 tours, en 1963, Alain Kan est l’archétype du jeune ambitieux yéyé. Chemise proprette, pull en laine, cheveux courts et idées pas trop longues, il soulève des questions de sociétés telles que Si l’amour où Quand tu reviendras, sur une orchestration gaulliste de rigueur. Un Ange. A l’époque, ceux du peloton de tête s’appellent Richard Anthony, Franck Alamo, ou Sheila. Mais pour Alain le pressé, après quatre 45 tours, le succès se fait toujours désirer. Tant pis, c’est l’heure d’aller servir sous les drapeaux, une grande muette qui sera bien utile au grand Charles en Mai 68, année pas érotique. A son retour, En 67, Alain rencontre Dani, Dani rencontre Alain. Une chanson nait de leur rencontre: Mon p’ti photographe. Enregistrée avec la participation de la fanfare des gardiens de la paix, la chanson est interdite à cause d’une phrase : “Il me prend dans toutes les positions, à genoux debout, assis par terre, de la photo il est le champion, il me prends des journées entières”. D’après monsieur Kan, il n’a jamais été question de jambes en l’air. Va comprendre Charles.

Amédée, Alain et les autres…

Dani introduit Alain auprès de Jean-Marie Rivière, Boss du tout nouveau cabaret l’Alcazar. En 68, Alain est engagé pour interpréter le personnage d’Amédée junior, qui met en scène des chansons à propos d’ébats amoureux, parfois homosexuels, souvents comiques, toujours en bas résille avec un canotier sur la tête. Le tout Paris s’y ballade. Gainsbourg, Régine, Barbara, Marie France, Cocaïne et Sister Morphine. Alain Kan vit cette expérience comme une libération. Il expliquera plus tard que l’Alacazar a permis au garçon timide de s’émanciper. La nuit Amédée Jr, le jour, Alain Kan. Hasard de la vie, sa demi-soeur vient d’épouser le chanteur Christophe. Elle ne s’appelle pas Aline, mais Véronique. Pas grave, il aide Alain, Dandy déjà un peu maudit, à sortir un morceau néo-twist, en 1973 : 55-60, dès que vient le samedi soir. Kan est double. Janus du spectacle. Le jour variétoche. La nuit débauché. En bon ange déchu, il lorgne déjà du côté d’un certain David Bowie. Il sortira deux titres, Star ou rien et La vie en Mars, adaptation de qui vous savez. Plus tard, il dira qu’il a été enlevé par David Bowie, durant 10 jours, dans sa Mercedes noire… Et que depuis il ne rate plus aucune décoloration.

“On s’ennuie et l’on voudrait chez toi s’aimer”

En 1975, il sort son premier véritable album solo : Et Gary Cooper s’éloigna dans le désert. C’est la rupture. Un virage. Une autre direction. La chanson Nadine, Jimmy et moi clame les joies du triolisme. Kan voit son album interdit pour incitation à la drogue et à l’homosexualité. Le gouvernement n’est pas très Pompompidou. Alain le malin endosse son costume de semeur de trouble. Dans Ange ou Démon, ils chante : “Ange ou Démon/les deux sont en moi/je peux t’aimer ou bien te détester”. 1976, on ne change pas une équipe qui gagne : “Heureusement en France on ne se drogue pas”. Le second album d’Alain Kan est une perle de provocation. Speed my speed est une chanson ou les paroles ne sont que des noms de drogues illicites, ou pas. Peyotl, cocaïne, gardenal, canabis, etc…. Dans cet album, il reprend la chanson de Piaf, Les blouses blanches. Il hurle “mais puisque je vous dis que je ne suis pas folle” totalement possédé(e). Ses provocations agacent. Interdiction de l’album évidemment. Kan s’en fout, l’heure de gloire du bordel arrive avec le mouvement punk.
Alain vient de monter un groupe dans la lignée des Stinky Toys, Métal Urbain, et Asphalt Jungle: Gazoline. En hommage aux Gazolines, groupe provoc’ issu du front homosexuel d’action révolutionnaire. Ca va faire hurler dans les chaumières. Un 45 tours enregistré en 2/2 sur un Revox leur fait tomber du ciel un contrat chez Barclay, des claques traversent la gueule des ados boutonneux lorsque les parents laissent traîner leurs oreilles sur le disque d’Alain. Amnésie générale, le groupe co-signent tout ses titres à la Sacem, car personne ne saurait dire qui fait quoi. Le batteur, joue sur une batterie à peaux de lapins qu’il a racheté à un certain Cerrone, totalement bourré. Le style vestimentaire et outrancier ne facilite pas la vie sociale du groupe. Marie-France, dame de l’Alcazar, joue les muse sexy. Plusieurs musiciens se succèdent, dont Fred Chichin, qui partira ensuite avec une certaine Catherine Ringer. La came et le nihilisme auront raison de Gazoline, qui reste, malgré tout, un pilier de la scène punk sauce gribiche.

De A à Z

On the road Again. Alain Kan ajoute le Z à son nom. Il n’a pas fait le tour de l’alphabet, mais revendique l’initiale du nom de son vrai père qu’il cherche activement. Il sort l’album Whatever happened to Alain Z. Kan. Un rail de nihilisme, Un garrot de douleur, une injection de pessimisme. Dans le titre Devine qui vient dîner ce soir?, il reçoit Adolf Hitler à sa table, pour mieux se foutre de lui. Le Charter est un monologue spasmodique qui se rapproche parfois plus du cadavre exquis que de la réthorique. Hey man est un nouveau clin d’oeil à Bowie, c’est une reprise de Sufragette City. Bien évidemment, l’album est interdit. Une fois de plus, la provocation provoque. Au début des années 80, sans musiciens à ses côtés, il entame une tournée avec un Revox et des bandes enregistrées. Principalement en Rhône-Alpes, où des connaissances lui facilitent la tâche. Il trouve refuge dans les vallées, au pied des montagnes ou prospère la ruée vers l’or blanc. Lui a du mal à prospérer. Il joue à Cluses, Grenoble, Chambéry, mais aussi Genève. En 1986, il sort un ultime album, le plus expérimental et le moins accessible : Parfums de nuit. Aucun succès commercial. Kan s’en fout. Il n’attend sans doute plus grand chose du grand public. A proximité de la Suisse, il parvient à retrouver sa grand-mère, qui lui apprend que son vrai père est mort. La, il arrête. Stop. Puis devient VRP, jusqu’en 1990. le 14 avril, il est vu pour la dernière fois sur le quai du métro. Certains disent Chatelet, d’autres Rue de la pompe. Provoc’ jusqu’à la porte de sortie.

D’ici quelques semaines, cela fera 20 ans que Kan a disparu. Sa famille est passée à Perdu de Vue, sans succès. Quelques bruits courent. Il aurait été aperçu entre 1992 et 1994 à Genève. Mais rien n’est sûr. Darc lui rend hommage dans un concert. Certains parlent de suicide, d’autres de “disparition volontaire”. Après tout ces visages, tout ces costumes, il s’est évaporé. Mais les faits sont là. Kan a marqué au fer rouge, léché par les flammes de l’enfer, l’histoire de la chanson française refoulée.

A écouter : Alain Kan, coffret 3cd, disques dreyfus
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