Voilà 60 ans, la presse subversive qui secoua la jeunesse américaine avec Village Voice, Other Scenes ou le Los Angeles Free Press, comme International Times ou Oz en Angleterre, ne tarda pas à imprégner le buvard d’une France à cran. Pour commémorer cette chienlit, la BnF consacre une exposition gratuite à la presse contre-culturelle des années 70 en France, du 5 mai au 18 octobre. Les deux commissaires d’exposition : Alexia Bauville, adjointe au chef du service de la Presse et Eugénie Martin, chargée de collections et de valorisation scientifique, au sein du même service de la BnF, nous en disent plus sur cette patrimonialisation des brûlots anti-système.
Pourquoi cette exposition sur la presse alternative des années 70 en France ?
Alexia Bauville : Nous avons découvert un fonds important sur la presse française des années 1970 au sein des collections de la Bibliothèque nationale de France (BnF). L’ambition première de l’exposition était de le mettre en valeur avec près de 175 documents au sein d’un parcours iconographique.
Eugénie Martin : Il s’agit globalement de journaux dans la veine de Mai 68 qui proposent une information que la presse, disons, sérieuse, écarte ou néglige : le féminisme, l’écologie, les luttes LGBT, la cause des immigrés, par exemple. Ces journaux abordent un ensemble de sujets sur un ton souvent très irrévérencieux, assez potache parfois, avec l’idée de proposer une information en marge des médias dominants. Elle est lue et produite par une jeunesse en révolte. On y trouve souvent un ton très jeune, insolent et décalé. Elle peut être aussi extrêmement graphique, avec tout un travail sur la matérialité de l’objet : des maquettes éclatées, des formats parfois très baroques avec une alliance du fond et de la forme. Cette presse se met en marge mais exhibe cette marginalité, ce caractère précaire de l’objet journal lui-même.
Notre ambition était de tenir un équilibre entre la représentation des titres un peu emblématiques comme Actuel, Parapluie et quelques autres auxquels les connaisseurs pensent tout de suite et de montrer l’extrême richesse de notre collection.
Au sein de l’exposition il y aura un traitement un peu différencié entre des œuvres reproduites de manière pleine (pleine page ou doubles pages) et un jeu d’incrustations avec des phrases choc, des citations, ainsi que des éléments visuels issus de ces pages. De nombreux documents que nous présentons sont imprimés à l’offset qui offre un très beau rendu graphique. Mais en réalité, la majorité de cette presse était plutôt produite avec des méthodes d’impression simples et bon marché (ronéotypie le plus souvent, duplicateur à alcool…). Il y avait un caractère très artisanal dans la matérialité même de l’objet. Nous avons essayé de refléter cette dimension dans une partie des œuvres exposées sans qu’il s’agisse de la majorité. L’exposition devait être visuellement attractive.

Près de 400 titres ont été identifiés au sein des collections de la BnF mais, aujourd’hui, c’est surtout Actuel qui est resté dans les mémoires.
Alexia Bauville : Notre ambition était de tenir un équilibre entre la représentation des titres un peu emblématiques comme Actuel, Parapluie et quelques autres auxquels les connaisseurs pensent tout de suite et de montrer l’extrême richesse de notre collection. Nous possédons aussi beaucoup de petites feuilles ronéotypées, parfois très créatives elles aussi, beaucoup moins connues mais tout aussi représentatives de cet élan sur tout le territoire. Notre collection nous permet de présenter des documents qui ne sont pas uniquement centrés sur l’Île-de-France puisqu’il y avait un ancrage local assez fort partout en France.
Pouvez-vous rappeler dans quel contexte a émergé cette presse ?
Eugénie Martin : Elle apparaît dans le sillage de Mai 68 mais elle importe et transpose également les mouvements contre-culturels américains et l’underground britannique. Cette contre-culture artistique va imprégner de jeunes rédacteurs qui voyagent. Ils découvrent cette free press et en reviennent pétris d’idéaux qu’ils adaptent, entre guillemets, à la sauce française. Il y a cette convergence entre un underground assez international avec ses figures de la contre-culture et en même temps les luttes de Mai 68.
C’est aussi une presse très diverse dans ses appellations. Nous avons choisi de nous en tenir pour l’essentiel au terme alternatif mais elle est parfois appelée presse underground, parallèle ou souterraine. « Underground » est un terme que nous avons beaucoup retrouvé dans ces journaux. Le fanzine Crampe, par exemple, avait intitulé un article « Faut faire underground », c’était presque une injonction. Cette presse s’inscrit en marge de l’institution de l’État, de l’école, du système universitaire jugé aussi trop sclérosé. Elle aborde, par exemple, les luttes écologiques alors que ce mouvement n’est pas encore porté par un parti, seulement des groupes underground qui se structurent comme Survivre et vivre – créé à Montréal en 1970 – qui va y trouver un écho.
Comment l’Underground Press Syndicate a permis l’essor de médias en France ?
Eugénie Martin : Il s’agissait d’un syndicat de la presse libre. Le principe est que les dessins et les articles pouvaient circuler sans copyrights, ce qui permettait aussi ce réseau d’échanges interculturels. Des comix américains, comme ceux de Robert Crumb ou de Gilbert Shelton circulaient librement et étaient parfois même maquettés différemment. Ce qui est intéressant, c’est que nous allons retrouver ces mêmes motifs graphiques d’un journal à l’autre. Ils se répondent avec une sorte de logique de mise en réseau
Nous avons par exemple identifié une reprise du SCUM Manifesto de la militante américaine Valerie Solanas qui est repris dans plusieurs titres de la presse alternative. C’est le cas d’Actuel dans son numéro intitulé « À bas la société mâle ! » (janvier 1971) où sont reproduits des extraits avec des dessins de Robert Crumb issus d’une bd intitulée Lenore Goldberg and her Girl Commandos. Certains de ces dessins sont également reproduits dans Parapluie pour illustrer le manifeste de Valerie Solanas.

Dans son ouvrage de 2006, Free Press : La contre-culture vue par la presse underground, Jean-François Bizot indique qu’Actuel se vendit « tout de suite à 50 000 exemplaires ». Au regard de ce chiffre, peut-on vraiment qualifier cette presse d’alternative ?
Alexia Bauville : Actuel a été lancé dès le début et conçu comme une presse différente mais avec une ambition commerciale qui n’existait pas forcément dans d’autres titres de la presse alternative. Il y a une sorte de dichotomie entre des grands titres vendus dans les kiosques – comme Actuel – et d’autres qui ne bénéficient pas de cette distribution. Ils sont passés de main en main, disponibles dans des lieux d’échanges comme les festivals et des librairies identifiées du monde underground. Il y a d’ailleurs des titres qui donnent des modes d’emploi de la vie underground : comment vivre pour pas cher, quels journaux trouver à tel endroit et des cartes de l’underground pour certaines villes. C’est assez fascinant. Cette presse alternative fonctionne presque à deux vitesses entre les grands titres et le reste.

Eugénie Martin : D’ailleurs, cela nous a posé quelques difficultés pour poser une définition un peu ferme en début d’exposition dans une logique de vulgarisation. Il y a des critères qui sont donnés par les chercheurs pour le fanzine qui sont assez identifiables. Le chercheur Samuel Etienne explique que le fanzine est une presse décapitalisée, déprofessionnalisée et désinstitutionnalisée, en marge des logiques lucratives et institutionnelles. Mais cette définition, qui est opérante pour le champ du fanzinat, ne s’applique pas du tout à des titres comme Actuel qui étaient très tôt diffusés à plusieurs milliers d’exemplaires dans une logique commerciale. C’est plutôt, disons, les idéaux portés par la rédaction d’Actuel, qui était une sorte de laboratoire de la free press à la française et qui a charrié derrière elle d’autres journaux dans son sillage.
Qu’est-ce qui a signé le déclin de cette presse ?
Eugénie Martin : Déjà, très tôt, la presse underground se questionne sur elle-même. Cette presse qui émerge entre 1968 et 1970 commence à se poser des questions sur le devenir de l’underground dès 1973-1974. En mars 1973, le numéro 29 d’Actuel s’intitule « Underground où vas-tu ? ». Via ce questionnement, les titres se rendent bien compte que leur pérennité n’est pas assurée. Puisqu’ils se mettent en marge des logiques économiques, il leur est parfois difficile de tenir une périodicité régulière. Certains titres publient quelques numéros avant de s’arrêter, il y en a qui reviennent mais avec beaucoup de difficultés.
Une première explication de ce déclin est la difficulté économique et puis, vers la fin de la décennie, il y a aussi une bascule esthétique. Le souffle de 68 est moins présent, les milieux alternatifs basculent vers d’autres logiques, notamment l’émergence du punk qui va aussi de pair avec une évolution des mentalités. Les idéaux révolutionnaires tendent à se dissiper, nous sommes moins sur quelque chose d’explicitement contre-hégémonique. En cette fin de décennie, on observe un peu moins cette perspective très globale de changement de la société comme c’était le cas dans les premières années de la décennie avec des titres qui prônaient « changer la vie », « réinventons tout », « faisons table rase » … Il y a une évolution du lectorat aussi. Cette jeunesse fougueuse prend un peu d’âge. L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 va également rendre un peu plus obsolète certaines de ces luttes qui ont trouvé un écho plus direct politiquement parlant. Et puis, la concurrence d’autres médiums, notamment les radios pirates qui ont également connu un grand succès et participé à ce déclin.
Alexia Bauville : Soit ces journaux assumaient complètement leur passage dans le mainstream, ils sont distribués en kiosque et adoptent des aspects magazine ou ils disparaissent. Ceux qui disparaissent sont remplacés par d’autres médiums de l’underground plus punk : des fanzines et graphzines avec une esthétique artistique et une ambition très différente.
Eugénie Martin : Nous avons pu observer, par exemple, qu’un fanzine important comme Falatoff démarre comme une petite feuille ronéotée toute simple. À un moment, son arrêt est annoncé dans d’autres journaux – mais en fait ça ne signifie pas la mort du titre. Simplement, la publication évolue vers une forme plus magazine avec de belles couvertures colorées. C’est un cas parmi d’autres, où l’évolution vers une publication plus professionnelle est la seule manière de survivre. Le Petit Mickey qui n’a pas peur des gros suit un cheminement quelque peu similaire. Ceux qui s’implantent plus durablement dans le paysage éditorial sont bien souvent contraints d’évoluer et de se professionnaliser. S’ils gardent vraiment la forme et les moyens de production du fanzine, bien souvent ils périclitent.
L’underground ne s’est jamais arrêté. Aujourd’hui, il y a un regain de la production de fanzines avec des communautés très créatives.
En quoi la presse française d’aujourd’hui a-t-elle conservé une certaine forme d’héritage de cette initiative contre-culturelle ?
Eugénie Martin : L’underground ne s’est jamais arrêté. Aujourd’hui, il y a un regain de la production de fanzines avec des communautés très créatives. Les graphzines ont aussi perduré et même connu un essor dans les années 1990-2000. Les webzines, transposition du fanzine en ligne, ont également pris le relais et peuvent vraiment fédérer des communautés.

Alexia Bauville : Dans les grands titres de la presse alternative, il y a des thématiques vraiment intéressantes sur le fantastique et la bd et, là, je pense que nous pouvons établir une filiation assez claire avec les trois grands de la bd. Métal Hurlant qui a repris récemment et qui a vraiment irrigué toute une part de la production, L’Écho des Savanes et Fluide Glacial qui est toujours actif. Aujourd’hui, cette même logique s’observe avec les fanzines qui se dénichent dans des lieux de sociabilité alternatifs comme les festivals. Il y a toujours une production assez foisonnante et des institutions comme la Fanzinothèque de Poitiers conservent et archivent ces formes-là, y compris leurs expressions beaucoup plus contemporaines. Il y a certaines thématiques vraiment portées par cette presse alternative qui sont maintenant totalement passées dans le champ de la presse en général. Par exemple, le mouvement antinucléaire qui irriguait la partie écologiste, pacifiste et lutte locale est désormais normalisé dans la presse généraliste et ces sujets font partie de notre quotidien.
Eugénie Martin : Il y a aussi des journaux contemporains qui reprennent un peu, même graphiquement et dans la forme, l’esprit fanzine. Je pense à un titre écologique comme Esprit Autonome, indépendant et ancré localement, qui a paru jusqu’à l’an dernier. C’était un journal-affiche, à déplier, où nous retrouvions un peu la matérialité du fanzine. Il y a aussi des titres comme ChériBibi ou Mon Lapin Quotidien – qui s’est arrêté – qui gardent un peu cet esprit légèrement décalé et loufoque. Ça a marqué l’imaginaire et un réel intérêt, même des jeunes aujourd’hui, notamment en étude de graphisme, se fait sentir pour ces objets-là.

Comment est organisée l’exposition ?
Eugénie Martin : Elle est conçue pour être très visuelle avec un brin d’insolence qui fait écho à la production de cette période. Nous ne pouvions néanmoins reproduire sur des panneaux les extraits les plus subversifs dans une allée grand public puisque certains contenus n’étaient pas adaptés aux plus jeunes. Nous avons quand même essayé de garder ce caractère insolent. C’est une exposition qui sera un peu immersive aussi avec un prolongement de documents patrimoniaux dans deux salles de lecture pour un focus sur la presse musicale alternative. Nous présenterons aussi des collections avec des pochettes d’album. Ça va être très pop, très coloré, il faut venir.
Underground ! La presse alternative des années 1970 en France : Exposition gratuite à la BnF, Quai François-Mauriac – 75013 Paris allée Julien Cain, du 5 mai au 18 octobre 2026.
https://www.bnf.fr/fr/agenda/underground-la-presse-alternative-des-annees-1970-en-france