©Caroline Lessire

Du 4 au 6 octobre, nous étions à Bruxelles pour la troisième édition belge du festival lyonnais Nuits Sonores ; événement piloté par les équipes de BOZAR et Arty Farty Brussels. Un week-end à l’allure d’un véritable marathon, sans une minute de repos ni de sommeil, qui nous aura montré à quel point cette capitale est en train de se (re) réveiller et de stimuler les acteurs de sa scène nocturne.

Vous êtes déjà au courant, nous en sommes persuadés, mais on vous le redit quand même : notre tout dernier bébé qui raconte l’histoire de la Belgique Freak et de ses cultures underground vient de sortir. Si vous ne l’avez toujours pas pris dans vos bras, vous pouvez commander ici cet imposant nouveau-né, gros de 164 pages, qui ne pleure jamais. Vous le savez aussi : nous sommes très professionnels à Gonzaï. Comme ces dernières longues semaines de travail, ainsi que tous ces allers-retours chez nos voisins et toutes ces heures d’apnée dans les archives du pas plat pays ne nous ont pas suffi, nous sommes repartis là-bas pour couvrir un événement tout particulier, le troisième round de Nuits Sonores & European Lab Brussels, histoire de vous prouver que ce que nous vous racontions promettait une suite. Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, quelques petites précisions s’imposent.

©Caroline-Lessire

Nuits Sonores est un festival de musique électronique (et plus si affinité) Lyonnais — il fêtera sa majorité en 2020 — crée par Arty Farty, une association qui a toujours vu plus loin que le bout de son nez. Depuis ses débuts, l’équipe élève la culture au rang d’art, s’associe à elle pour créer des vecteurs permettant des brassages d’idées et des manifestations artistiques, dans une optique de dialogue européen et international. Son affiliation à nos voisins belges s’est scellée en 2017, lorsque son petit frère Arty Farty Brussels a vu le jour. Plus qu’une envie boulimique de grandir, il faut accueillir cette naissance comme un symbole fort de leur souhait et de leur volonté de s’inscrire dans le paysage européen, de créer des passerelles entre Lyon et Bruxelles, à long terme. Cette année encore, l’idée qui se cachait derrière cette fête infinie avait une saveur politique et un thème bien précis : comment Bruxelles, ville historique de l’électronique devenue une terre d’accueil cosmopolite, s’est imposée comme un champ magnétique pour les artistes de l’Europe entière — à l’heure où celle-ci a tendance à se replier sur elle-même ? Sacré programme !

Jour 0, nuit 1

Débarqué vendredi en fin d’après-midi chez nos voisins, et donc, après avoir loupé la première soirée qui s’organisait selon deux actes principaux, des conférences dans le cadre de l’European Lab et une première nuit de fête dans le sympathique C12 — club niché dans la Galerie Horta, devenu fief des soirées défricheuses Fifty Fifty —, nous avons été invités à nous présenter dans l’historique BOZAR ; une autre des créations de l’inspiré Victor Horta. Le choix de ce Palais des Beaux-Arts n’est pas un hasard, loin de là. D’abord connu comme la première maison de la culture construite en Europe, le lieu porte en lui toute l’effervescence artistique qui anime Bruxelles, ne faisant aucune distinction entre ses provenances et ses sujets. Avant qu’une exposition sur l’œuvre de Keith Harring s’installe en décembre, et 2 ans après qu’une rétrospective sur l’histoire du rap en Belgique ait squatté ses locaux, BOZAR revêtait pour ce long week-end sa tunique de fêtard. Aussi, si Nuits Sonores Bruxelles a reconduit cette alliance, c’est pour pallier à ce qui leur avait fait défaut lors de l’édition une, à savoir : « le manque de collaboration et dialogue entres acteurs locaux et le reste », comme on nous le raconte.

En ce vendredi 4 octobre, au soir, les quelque 8 000 m2 du lieu allaient devenir le terrain de jeu de tous les curieux venus faire la fête, bien décidés à prendre possession des artères de BOZAR. À raison, puisque l’intitulé de la soirée, Bozar Takeover, le soufflait. Au même titre que les spectateurs, 13 artistes avaient comme consigne de faire leur, les 4 différentes salles qu’offrait le site. Pour ces heureux élus, le deal était simple : prendre le contrôle du son, pour plonger le public dans leurs univers singuliers. À la façon dont Bruxelles et la musique électronique sont panachés, chacun pouvait s’exprimer librement, ouvrir sans crainte une fenêtre de réflexion sur leurs engagements à travers le vecteur de la fête. C’est comme ça, qu’on pu se côtoyer la volonté de création d’une scène underground en Palestine du Jazar Crew, à la techno chââbi, orientale et libérée de ڭليثر Glitter ٥٥ ; les classiques estampillés 430 West, label crée par les Octave One, au nouvel esthétisme proposé par l’Anglais Leon Vynehall… Une réussite, qui a atteint son point culminant quand Paula Temple, brûlante, s’est saisie d’un maillot de l’Olympique Lyonnais floqué « Boubi — 69 » pour le poser sur ses épaules. Une bien belle manœuvre.

©Paula Temple

Jour 1, journaliste 0

Sans être passé au C12 pour l’after, mais en ayant tout même continuer la fête jusqu’au jour, ce long samedi qui s’offrait à nous paraissait déjà bien compliqué. Après un « lunch » à base de vins et de pizzas, nous étions sommés de nous rendre au mythique club Mirano, qui, fermé depuis un bout, venait juste de rouvrir ses portes. Sur place, c’est le club manager Tanguy Dimanche qui nous a fait la visite (privée), et la causette. Jusqu’ici, tout va bien, mais, pourquoi nous répète-t-on à tue-tête que cet endroit est mythique ? « Des années 80 au début des années 2000, ce club a été LA référence en termes d’artistes. C’est celui qui a toujours innové. C’était le Studio 54 de Bruxelles » se lance Tanguy, perché sur l’un des balcons de cet ancien cinéma transformé en boîte de nuit. Après s’être bâti une solide réputation et avoir marqué la nuit belge de ses innovations — « ça a été le premier lieu ou gays et hétéros se sont mélangés » —, le club à pourtant sombré. Les directions ont changé, et leur volonté de faire de l’argent a été plus forte que le reste : « l’endroit est devenu hyper accessible, sans rien proposer en retour. Ça a fonctionné pendant un temps, mais ça s’est essoufflé » analyse le nouveau boss.

©Mirano Brussels

Conscient de son glorieux passé, qu’une mini-série raconte à merveille, le Mirano prépare le futur. Il veut être en phase avec son temps : « à Bruxelles, on est toujours dans cette idée de ne pas trop se mélanger, mais les choses évoluent. Mon ambition, c’est vraiment de devenir une boîte qui représente Bruxelles et sa diversité, qui fédère toutes ces communautés » avoue Tanguy. Pour y arriver, il n’est pas seul, et c’est une grande première. La Région Bruxelles-Capitale et les institutions de la Ville de Bruxelles se sont invitées à la danse. Il continue : « un meeting a été organisé avec tous les acteurs de la nuit dans le but d’améliorer et de dynamiser la vie nocturne de Bruxelles via des actions concrètes. Par exemple, on réfléchit tous à une Charte de la Nuit. Attention, on ne parle pas de règles juridiques, mais plutôt de savoir-vivre, de vivre ensemble ». Une intention louable, qui a aussi pour but de réhabiliter certains coins de la ville, longtemps délaissés. Justement, ce deuxième soir des Nuits Sonores s’inscrit dans cette démarche. 

©Mirano Brussels

Nuit 2, journaliste -1

Samedi, pour faire la fête, il faut quitter le centre-ville et glisser dans les faubourgs de Molenbeek-Saint-Jean, le long du canal. Ici, sont posées trois friches culturelles qui serviront de théâtre aux événements et artistes de la nuit. Sans être allé à La Vallée, ancienne blanchisserie de 6 000 m2 transformée en pôle créatif où cohabitent à l’année des artistes en tous genres ; ni à Be Here, qui pour l’occasion à troqué ses légumes bios et ses stands contre les DJs DTM Funk, Le Motel, Mika Oki & Zeta Lys ; notre choix s’est porté sur le Kanal, une vieille usine automobile qui ouvrait ses portes de façon éphémère. Arrivé dans ce dernier lieu qui arborait pour le week-end le nom complet de Kanal-Centre Pompidou, nous avons d’abord été agréablement surpris : l’endroit nous rappelle nos fêtes lyonnaises, et toutes nos dérives dans ce décor si industriel. L’esprit Nuits Sonores est là, les différents spectateurs semblent le comprendre.

©Caroline Lessire

Pour accentuer cette sensation, et sans rentrer dans le détail des sets réussis et résolument techno de December, de l’engagé Lotic : Endless Power, ou celui de Cabaret Nocturne, concentrons-nous plutôt sur la performance, et le choix de la DJ AZF. Si la réputation de la tête pensante du collectif devenu festival Qui Embrouille Qui, de celle qui a éclaboussé la techno française de sa street-cred’ n’est plus à faire — et continue d’ailleurs de grossir —, sa participation à la fête du soir s’inscrit dans une collaboration avec Arty Farty de plus longue haleine. Après avoir honoré une ultime résidence en septembre au Sucre lyonnais, autre fief de l’association, il semblait plus que logique que la DJ participe à ce nouveau projet bruxellois. Comme pour mieux respecter cette alliance entre la brillante artiste et le gang des Lyonnais, c’est à elle qu’a été incombé la lourde tâche du set de clôture du soir. Un exercice mené avec brio, comme souvent réalisé en fanfare via des BPMs élevés, symbole d’une frénésie qui lui est propre, qui l’amène à s’aventurer toujours plus loin sur les terres du hardcore.

©Caroline Lessire

Dernier jour

Dans un état dominical de circonstance désastreux, le marathon continue. Des valises sous les yeux et une dans la main, nous regagnons Molenbeek, direction cette fois RECYCLART. Il est 15 h et au beau milieu de cette structure pluridisciplinaire et artistique, des dizaines d’enfants chahutent, s’agitent et dansent au rythme d’un concert… adapté à leurs oreilles de bambins. On est à Disco Kids, un extra du programme des Nuits Sonores. À la façon dont son homologue lyonnais invite les 4-12 ans à se joindre à la fête pendant les Mini-sonores, Bruxelles se met au diapason, « deux fois par an », offrant pour cette session une bien belle surprise aux marmots. Le parrain de l’édition, Laurent Garnier, est venu gracieusement jouer pour eux. On nous chuchotera après son passage que le Monsieur « était plutôt stressé à l’idée de mixer devant des enfants ». Ne reste plus qu’à savoir s’ils auront reconnu le morceau de Blur pendant le set… On ne sait pas vraiment, non plus, si ces jeunes gens deviendront les fêtards de demain, ni qui se cachait en dessous du costume de cosmonaute, mais, voir les parents amener leurs progénitures à des événements électroniques est rassurant pour la suite.

©Caroline Lessire

En cette fin de week-end, les plus téméraires (dont on fait évidemment partie) feront un crochet par le futuriste Mima, et son exposition d’art brut Obsessions. Le clap final sera réservé à un Laurent Garnier prophète, qui transformera le Kanal-Centre Pompidou en un musée, où (presque) toutes les disciplines de la musique électronique se feront entendre. Un dernier événement de haute facture, à l’image du festival, qui avec cette troisième édition, en plus d’avoir enregistré un record de fréquentation (+13 % par rapport à 2018 et +80 % à 2017), aura surtout renforcé la volonté commune des acteurs bruxellois d’inscrire l’événement et la ville dans une mouvance nocturne qui lui va à ravir. Ah, qu’est-ce qu’on ferait pas pour la (contre) culture ?

La quatrième édition de Nuits sonores et European Lab Brussels est prévue à l’automne 2020.

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