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SAINT DES SYNTHS (2/5)
Harald Grosskopf

Souvent méprisé pour son obsession d’un maxi-futur joué sur mini-Moog, le synthéman est souvent ce Clayderman discoïde qui a su escalader les 70’s par leur versant le plus abrupt, quitte à se faire caillasser par la postérité. Durant tout l’été, la série ‘’Saint des synths’’ vous propose de (re)découvrir leurs parcours étranges. Aujourd’hui, hommage à Harald Grosskopf, batteur de l’ombre pour Klaus Schulze et Ash Ra Temple, mais aussi Fantômas teuton des chambres de Bonn…

A ce jour, il n’existe aucun papier traitant de l’histoire d’Harald Grosskopf en français dans le texte. Ce qui pourrait être une petite fierté – après tout fouler une terre vierge fait toujours son petit effet, demandez leurs avis à Emile Louis ou Gary Glitter – sonne pourtant comme une anomalie tant le destin bosselé de Grosskopf, et ses multiples reconversions, donne matière à discussion. Anomalie, disions-nous ? Certes. Mais pas de quoi crier à l’injustice dans ce désert qu’on appellera pour faire court la mémoire numérique collective. Car contrairement à ce qu’indique les photos presse, s’appeler Harald ne prédestine pas à un avenir pavé de paillettes. Surtout lorsque votre physique de binoclard mal dégrossi doit en plus supporter un lourd héritage familial à cheval entre deux lignes avec d’un côté le père officier militaire nazi et de l’autre un grand-père résistant engagé dans le maquis français. Et que pour couronner le tout, il vous a fallu attendre la réédition en 2010 de votre chef-d’œuvre (« Synthetist », 1980) chez RVNG Rec. pour commencer à voir le bout du tunnel. Disons-le franchement, l’histoire de Grosskopf est une histoire comme on les aime : elle commence mal.

Plus précisément, et comme pour la majorité des groupes allemands qui feront date (CAN, Neu !, Kraftwerk, etc.), le jeune Harald grandit dans un pays en ruines, à la fois honteux d’avoir laissé une note de gaz hyper salée à ses chères têtes blondes et complètement paumé musicalement, ne sachant plus sur quel pied danser à force d’avoir traqué les étoiles jaunes. Par le jeu des avances rapides, nous voilà en 1969 avec un Grosskopf qui, à 22 ans, s’engage non pas dans l’armée – il est objecteur de conscience et vu son passé, ça se comprend – mais dans un premier groupe à guitares, The Stuntmen, qui comme Hitler ne marquera pas l’histoire par ses comptines.

Rock choucroute

L’Allemagne d’après-guerre ayant été autant démilitarisée que déguitarisée, on s’attend jusque-là à voir le jeune Harald s’user derrière les futs une paire d’années avant de devenir comptable dans une PME de Bavière. C’est bien mal connaître le bougre. Car la suite est encore pire.
Emporté par la queue de comète hippie, le batteur est recruté par un groupe nommé Wallenstein où des farfadets sortis de la Forêt Noire anticipent ce qui sera certainement le pire des chansons de Emerson Lake and Palmer époque prog-rock, le tout composé à coups de pipe à herbe sur le cul de la console. Le groupe enregistre quatre albums dont un dernier avec Grosskopf mais bref ; le temps passe vite et nous voilà déjà en 1973, année pendant laquelle Harald commence à se décrotter la semelle de toutes ses erreurs de jeunesses grâce à une participation au « Tarot » de Walter Wegmuller, disque passé sous silence et pourtant ô combien surprenant de psychédélisme perché, à la fois bardé de références mystiques et plus chargé en stupéfiants qu’une pipette d’urine de Lance Armstrong. Pour la première fois, les parties de batterie de Grosskopf commencent à pulser sec. A ses côtés au sein du collectif baba, un certain Manuel Göttsching qui s’apprête à mettre en veilleuse Ash Ra Temple, le groupe qui l’a rendu célèbre avec son compère Klaus Schulze, autre figure de cette Allemagne psyché qui lévite au-dessus d’une Europe en reconstruction. Quant à Grosskopf, et de son propre aveu, il va passer une partie des années 70 complètement défoncé au LSD.

Même si Harald n’a jamais, avec le recul, été reconnu comme l’un des batteurs prodiges du mouvement (Jaki Liebezeit de CAN et Klaus Dinger de Neu ! sont trop loin devant), il aura malgré tout su être au bon endroit, au bon moment. De l’aventure sans lendemain avec le projet « Tarot », Harald conserve des affinités sélectives, d’une part avec Göttsching pour la deuxième mouture d’Ashra où il assure les parties de batterie, mais aussi avec Klaus Schulze, derrière qui il cognera sur tous les disques. Jusqu’en 1980.

Le murmure de Berlin

« Travaille avec le matériel à ta disposition, sans quoi tes rêves resteront des rêves ». Le conseil de Göttsching à Grosskopf va s’avérer utile pour la suite. A l’été 79, Ashra est au point mort et Harald tourne en rond dans son appartement berlinois. Il a déjà 32 ans, à son actif plusieurs disques mais aucun avec son nom affiché en gros. Au cinéma, on parlerait de second rôle payé à coup de lance-pierre ; dans l’histoire du krautrock lui n’est rien d’autre qu’un sous-fifre ou pour dire les choses plus clairement, un batteur. Puis un jour, le téléphone sonne.
Deux gamins passionnés par l’électronique font dring dring chez Harald. Lui proposent d’enregistrer le premier disque solo qui va nous occuper pendant trois paragraphes. Okay, pause. On connaît trop l’histoire du rock contemporain pour ne pas avoir les poils qui se hérissent à l’annonce d’un disque de batteur. De Keith Moon à Phil Collins, l’histoire en est jonchée et c’est hélas souvent pour le pire avec des moments de malaise à côté desquels même les problèmes gastriques en société passerait pour une élégance. Sauf que.

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Sauf que Harald Grosskopf, en plus d’être simple batteur, dispose en 79 d’un matériel certes rudimentaire, mais néanmoins suffisant pour éviter de devenir le Ringo Starr teuton. Dans son petit appartement, à même le sol : un mini-moog très sensible à la température ambiante – que Grosskopf doit régulièrement réchauffer pour éviter le désaccordage – mais aussi un Revox et un 8-pistes. Et c’est marre. De ces séances va naître l’album le plus célèbre de Grosskopf, « Synthesist », à la fois synthèse des années passées aux côtés de Göttsching et Schulze pour les longues plages atmosphériques, mais avec aussi ce petit truc en plus qu’on appelle le groove et qui donne, par instants, l’impression de revivre Miami Vice en Rhénanie. L’affaire est pliée en deux mois. Fasciné par les travaux minimaux de Steve Reich ou Philip Glass, Harald a alors l’ambition de façonner la réponse du berger à la bergère avec un rythme massif lancé sur les grandes autoroutes du soleil hivernal. Libéré de son complexe d’infériorité face aux compositeurs qu’il a longtemps assistés, Harald enclenche la première et des titres comme So Weit So Gut ou Emphasis s’avèrent être de petites déflagrations minimales qui font l’effet d’un sèche-cheveux enfoncé dans la gorge.

Fifty shades of Dorian Grey

HG_003_DETLEF_MAUGSCHMais une question subsiste : qui se cache donc derrière cet Andy Warhol grimé paillettes qui trône sur la pochette de « Synthesist » ? Un visionnaire un peu bigleux ? Un revanchard de seconde zone passé l’espace d’un disque en première classe ? A regarder Harald peinturluré gris métal sur son disque, on aurait presque envie de le renommer Prothesist tant le batteur ressemble plus à un chirurgien dentaire qu’au soldat inconnu. Et puis côté déguisement et gueules de Fantômas 2032, The Rockets est déjà passé par là alors pour la palme de l’inventivité, merci bien. Reste que Harald signe là un disque enregistré dans des conditions d’auto-production qui détonnent d’avec l’opulence qui règne alors dans le milieu. Et l’improbable choix de cette pochette, symbolique d’une musique en aluminium qui n’a pas vieilli, confère à l’auteur la puissance d’un Oscar Wilde synthétique. Suffit de contempler la vieillesse actuelle d’un Grosskopf grabataire au look de joueur de foot d’ex-RDA pour contenter sa curiosité malsaine ; « Synthesist » reste cette parenthèse miraculeuse où le temps s’arrête et où l’artiste, sur un malentendu, marque l’histoire. D’ailleurs, c’est presque la fin de l’histoire.

Une dernière fois, Grosskopf parviendra à enregistrer un disque solo qui, s’ils parviennent un jour à égaler l’Homme, permettra aux robots de disposer d’une bande-son idéal pour le jogging. Signé l’année de l’explosion de Tchernobyl (1986, au cas où…), « Oceanheart » n’est pas synthétique mais résolument digital. La pochette illustrant le bord de mer et ses falaises illustre à merveille le ressac des octets sur la nature ; un disque d’entre deux mondes où toutes les obsessions du batteur trouvent un écho dans la production clinique, et tellement typique de ces années là. C’est à la fois splendide et un peu daté. « Oceanheart », superbe témoignage de ce que furent ces années de démesure rythmique un peu vulgaires, ne connaitra pourtant pas le succès escompté. De quoi ravir les collectionneurs qui s’échangent encore aujourd’hui l’objet sous le manteau à des tarifs indécents. Mais après tout, c’est le prix à payer quand on n’a rien vendu.

En 1989, année de la célèbre réunification de son pays, Harald craque pour son premier micro-ordinateur – un ATARI 1040 – avec lequel notre savant flou croit enfin toucher le pactole niveau gloire grâce à la technique MIDI. Raté, encore !

Depuis vingt ans, plus rien ou presque si ce n’est trois disques médiocres publiés dans les années 2000 qui tous courent après le temps qui passe. Dans les notes de pochette qui accompagnent la réédition de « Synthesist », Grosskopf relativise son envie de modernité : « [Dans les années 90] toute cette technologie à disposition a entrainé la disparition brutale des studios analogiques, et maintenant chacun a la liberté de créer et d’enregistrer sa musique librement. Mais en même temps, la facilité d’accès à cette même technologie a engendré un monstrueux flot de musique qui se répand à travers le monde sans interruption ». Et comme rien ne nous rendra l’Alsace et la Lorraine, rien ne nous rendra la magie de cet été 79 à Berlin. Aux dernières nouvelles, Harald serait encore en vie. C’est déjà ça de gagné.

http://www.haraldgrosskopf.de

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