L’harmonie derrière le rythme Motorik, c’est lui, mais si l’on s’amusait à représenter le style musical de Michael Rother par un élément naturel ce serait certainement l’eau. À 75 ans, le beau gosse au calme olympien n’a rien perdu de sa fraîcheur et affiche une bonne humeur même lorsqu’il aborde les sujets les plus délicats. Et pourtant sa vie avec Neu!, duo désormais mythique qu’il formait avec le remuant Klaus Dinger, n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. Pour Gonzaï, il acceptait voilà quelques années de rembobiner la bande de l’histoire du groupe qui voulait faire une musique qui file vers l’horizon.

Pour commencer, vous êtes à l’aise avec l’expression krautrock ?
Je déteste ce mot mais tout le monde l’utilise… Par contre je connais la genèse de cette expression. Au départ, bien sûr c’est la choucroute mais c’est surtout comme ça que les Anglais appelaient les soldats allemands [l’équivalent des Boches en français, NdlR]. Les gens disaient « krauts are coming ». C’était très péjoratif. Quand les Anglais l’ont appliqué à la musique, il y avait une connotation invasive. Il faut dire qu’à la fin des années 60, c’est un peuple qui n’avait pas l’habitude de la musique qui venait d’un autre pays, qui plus est s’il n’était pas anglophone.
Pour vous, tout a commencé avec une rencontre avec Kraftwerk ?
Oui, je les ai rencontrés quand j’avais 19 ans. J’étais objecteur de conscience, j’ai refusé d’être soldat et j’ai travaillé dans un hôpital psychiatrique. Un jour, par hasard, je me suis retrouvé dans le studio d’enregistrement des Kraftwerk sans les connaître. Ce jour-là j’ai jammé avec Ralf Hütter et j’ai aussi rencontré Klaus Dinger qui avait joué sur le premier album du groupe. Ce moment a changé ma vie à jamais. Pour la première fois je ne me sentais plus seul dans mon rapport à la musique. Vers quinze ans j’étais dans un groupe de covers qui s’appelait Spirit of Sound, mais après quelque temps, j’en ai eu marre de cette approche qui consistait à reprendre les idées des autres pour les mettre à notre sauce. Je voulais réellement créer et là je rencontrais enfin les bonnes personnes avec qui j’allais pouvoir m’exprimer.
Vous collaborez donc avec Florian Schneider et Klaus Dinger sous le nom de Kraftwerk ?
Oui, au départ nous étions cinq mais rapidement nous sommes devenus un trio, Ralf Hütter n’était pas là. Nous avons essayé d’enregistrer un album avec Conny Plank en 1971, mais ça n’a pas fonctionné parce qu’il y avait beaucoup de tensions dans le groupe. Cette formule n’a duré que six mois parce que d’un côté, il y avait Florian qui était très strict et obtus et de l’autre, Klaus, qui était tout en puissance et en détermination, un peu comme son style en tant que batteur. Le problème c’est que cela ne transpirait pas uniquement dans son jeu mais aussi dans sa manière d’être très « je me tape la tête contre les murs ».
Comment en êtes-vous arrivé à développer votre jeu de guitare, très atmosphérique ?
Ça a vraiment commencé avec Neu!. J’ai regardé du côté du jazz mais ce n’était pas mon truc, puis j’ai regardé dans pas mal de directions, sans succès… Je savais que je devais laisser le blues et les structures musicales de la pop derrière moi. À l’époque, c’était la mode de faire de la musique assez compliquée et d’ajouter des couches d’instruments et cette idée allait totalement à l’encontre de ce que je ressentais.
Enfant, vous avez vécu au Pakistan, est-ce que cela a eu une influence sur votre approche de la musique ?
C’est difficile à dire. J’avais neuf ans quand ma famille et moi sommes arrivés là-bas et nous y avons vécu trois ans. J’étais déjà passionné par la musique grâce à ma mère qui avait une éducation de musique classique. Au Pakistan, j’ai entendu une musique qui se jouait sur des gammes différentes que je ne comprenais pas et ça m’a fasciné. Je pense que ça a eu sur moi un effet sur le long terme. J’ai filtré cette influence et ça a fini par donner « Hallogallo ».
“Neu” était le mot le plus utilisé dans les publicités de l’époque et aujourd’hui encore cet artwork n’est pas du tout daté.
Comment travailliez-vous avec Klaus Dinger dans Neu! ?
Nous n’avons jamais répété, pas une seule fois. Il faut savoir qu’avec Klaus nous ne discutions jamais de musique. Nous jouions juste ensemble. Nous étions simplement deux personnes qui entrions en studio en se faisant confiance sur nos capacités de musiciens. Nous savions depuis notre passage dans Kraftwerk ce que nous pouvions faire. Avec l’aide de Conny Plank, on tirait le maximum d’une idée. Par exemple pour « Hallogallo », nous pensions que cela devait être un morceau long et répétitif avec un rythme qui donnait l’impression de courir vers l’horizon. Une fois que nous avions ça, on ajoutait des couleurs.
Quel était le rôle de Conny Plank dans Neu! ?
Conny était le seul à savoir travailler dans un studio d’enregistrement. Ce n’est pas le troisième membre de Neu! mais sans lui nous aurions été perdus. Il a contribué à pas mal de choses dont l’apport du phasing. C’était vraiment impressionnant de le voir travailler sur ces machines et d’entendre tout à coup la musique flotter. Par exemple si vous enlevez le phasing de « Negativland », vous obtiendrez un morceau assez pauvre en vérité. Il adorait expérimenter et il aimait créer avec des musiciens avec qui il pouvait sortir quelque chose d’hors norme.
Quel a été l’accueil pour le premier album ?
En Allemagne, nous avons eu un succès d’estime. Nous avons vendu un peu plus de 30 000 copies. À Düsseldorf, des DJ passaient « Hallogallo » et « Negativland ». Nous étions des outsiders qui n’avaient pas percés dans le mainstream mais nous existions dans l’underground. En Angleterre, grâce à John Peel, c’était un peu différent. Il avait déjà sa réputation de découvreur de musique et il jouait très souvent Neu!. Cela étant, je me souviens de chroniques dans la presse du seul single que nous avons sorti, six mois après la sortie de l’album, qui étaient toujours teintées de racisme antiallemand. Globalement, nous étions quand même présentés comme quelque chose de nouveau qui ne se contentait pas de copier la musique anglaise.
Le visuel et le nom sont des aspects très importants chez Neu!
Oui, ça c’était une contribution de Klaus même si tout passait par une décision commune. Chez nous, tout était 100 % démocratique. Au départ, quand il m’a présenté l’idée de Neu! [« nouveau » en allemand, NdlR], je n’étais pas très convaincu. Je n’aimais pas trop ce nom, je trouvais qu’il était trop froid mais comme je n’avais rien de mieux à proposer, nous l’avons gardé. Bien évidemment, il avait raison, aussi bien pour le nom que pour l’artwork. À cette période, Klaus vivait en collocation avec Peter Lindbergh [célèbre photographe allemand, NdlR] et sa copine travaillait dans la pub. Il avait un pied dans le monde du graphisme et il voulait vraiment une image qui vous sauterait au visage. « Neu » était le mot le plus utilisé dans les publicités de l’époque et aujourd’hui encore cet artwork n’est pas du tout daté.
Bowie était fan de Neu!, nous étions flattés mais honnêtement ni Klaus ni moi n’aimions sa musique.
Vous n’avez pas fait beaucoup de concerts…
Après le premier album, nous voulions jouer live. Nous avons essayé en duo mais ça ne fonctionnait pas. J’avais fait des enregistrements sur un lecteur K7 mais, à l’époque, vous ne pouviez pas jouer avec des bandes sur scène. Le public considérait ça comme une trahison. Nous avons essayé d’intégrer un ancien membre des débuts de Kraftwerk mais Klaus et moi sommes sortis de cette expérience complètement frustrés. Même chose avec Uli Trepte, le bassiste de Guru Guru, qui sortait des sons vraiment intéressants mais n’était pas dans l’esprit de Neu!. Nous avons jeté l’éponge au bout de six ou sept concerts. Fin 1972, nous avons tout de même joué à un concert de soutien pour Willy Brandt monté par de jeunes socialistes. J’adorais son idée de réconciliation donc je n’avais pas de problème à jouer pour lui. Dans la salle, il y avait un Anglais qui travaillait pour United Artists ; il avait sorti notre album et il voulait que nous fassions une tournée en Angleterre. Je me suis souvenu de Cluster dont j’aimais beaucoup le travail depuis « Im Süden » sur Cluster II, et je me suis dis que ça pourrait coller. Je suis parti les voir dans leur campagne. La tournée ne s’est pas faite mais j’ai eu à nouveau une révélation, comme avec Ralf Hütter, en jammant avec Roedelius.
Comment vous les connaissiez ?
J’ai les ai rencontrés quand j’étais encore dans Kraftwerk. Nous avions fait un concert avec les deux groupes à l’affiche. Kraftwerk était clairement plus connu et aurait dû clôturer la soirée mais c’était une période démocratique et il avait été décidé que nous jouerions avant Cluster qui pourrait rester fumer backstage, à la cool. On a littéralement retourné le public et, quand ils sont montés sur scène après nous, les gens sont devenus limite méchants. C’était dangereux, on avait l’impression qu’ils allaient se faire lyncher et frapper par la foule. Des étudiants cassaient des chaises et criaient qu’ils voulaient Kraftwerk. Nous faisions une musique assez violente et Cluster produisait quelque chose de beaucoup plus calme qui n’a pas marché ce soir-là.
Bowie était un grand fan de Neu!
Oui il a parlé de nous en interview à plusieurs reprises, nous étions flattés mais honnêtement ni Klaus ni moi n’aimions sa musique. Il m’a appelé en 1977 pour que je vienne jouer des guitares sur ce qui allait devenir Heroes. Cet album est semble-t-il influencé par la direction que nous avions prise pour notre troisième album, Neu! ’75. Bowie a déclaré à plusieurs reprises son amour pour les morceaux « Hero » et « After Eight ». Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi finalement je n’ai pas travaillé avec lui… Nous avions parlé longuement de cette collaboration et nous étions d’accord et excités par l’idée de nous mettre au travail. Je pense qu’au final le management s’est mis en travers de cette décision. Il faut dire que j’étais un hippie et que lorsque j’ai parlé avec eux, je leur ai dit « ne vous inquiétez pas pour le contrat, si la musique est bonne, tout roulera ». Je pense qu’ils ont eu un peu peur de ça. Et puis il ne faut pas oublier que les fans de Bowie ne suivaient pas trop sa nouvelle mue. Pour lui les ventes sont descendues en flèche à cette époque. Le management n’avait peut-être finalement pas envie d’avoir cet Allemand qui pouvait l’amener vers une musique pas vraiment commerciale…
Klaus Dinger, complètement parano, m’avait demandé de mettre des scellés sur les bandes de ce qui aurait dû être notre dernier album.
Fin 70’s, vous étiez au courant de l’influence que vous aviez sur les groupes de Manchester comme Joy division, Section 25 et les productions de Martin Hannett ?
Non je ne l’ai su que bien plus tard. Au début des années 80, quasiment plus personne ne s’intéressait à Neu! De mon côté, j’ai eu une carrière solo qui a plutôt bien marché en Allemagne. Mes quatre premiers albums se sont vendus en tout à 250 000 exemplaires et ça m’a permis de me construire mon propre studio. Ce n’est qu’au milieu des 90’s qu’un bootleg du premier album est sorti. Daniel Miller de Mute – qui est un énorme fan de notre musique – a tenté de ressortir nos albums mais nous étions incapables de nous mettre d’accord entre nous. C’est délicat de parler de ça aujourd’hui puisque Klaus ne peut plus donner sa version mais je peux dire qu’à cette période, il vivait sur une autre planète. Il était paumé et m’a fait pas mal de crasses en sortant des trucs derrière mon dos au Japon. Il n’avait plus de succès et il a été jusqu’à appeler un de ses projets La! Neu?. Il voulait toujours plus d’argent lorsque l’on négociait et les labels ne lui offraient jamais assez selon lui. Pendant ce temps-là, je voyais les bootlegers qui pressaient des disques au Luxembourg et qui doivent avoir gagné des petites fortunes avec notre musique.
Et puis Herbert Grönemeyer, nous a contactés. L’histoire de son label Grönland est vraiment particulière. En Allemagne, c’est une énorme star qui a vendu des millions de disques mais à un moment de sa vie sa femme et son frère sont décédés en l’espace d’une semaine et il s’est retrouvé dans un tel désespoir qu’il était incapable d’écrire de la musique. C’est à ce moment qu’il a créé son label. Un jour, alors qu’il vivait à Londres, il a découvert Neu! et s’est rendu compte que nous étions un groupe allemand. Tout le monde lui a dit que nous étions des cinglés mais il voulait absolument ressortir nos disques. Herbert a eu envers nous un rôle de fan/psychiatre et après de longues discussions, ça a fini par se faire.
Pour finir, pouvez-vous nous raconter l’histoire du dernier album du groupe, Neu! 86 ?
Klaus sortait de La Düsseldorf et moi de mes cinq premiers albums solo et on s’est dit qu’on pourrait à nouveau essayer quelque chose. Nous avons commencé d’enregistrer sur différentes sessions de travail mais ça ne marchait plus vraiment. Je n’étais pas assez relax et créatif à cette époque et lui était étrange… C’était les 80’s et Klaus mettait de la LinnDrum [une boîte à rythmes électronique, NdlR] sur tous les morceaux. Ni lui ni moi n’étions contents du résultat, donc nous avons décidé d’arrêter le projet avant de le finir. Klaus, complètement parano, m’a demandé de mettre des scellés sur les bandes. Nous avons convenu que l’on pourrait revenir sur cet album un peu plus tard. Les années ont passé et un jour j’ai reçu par la poste un genre de faire-part pour me féliciter de la sortie de Neu! 4 au Japon. Ça ne m’a pas vraiment amusé… Il a clairement fait un « take the money and run ». J’ai finalement sorti ma version de l’album plus tard dans un boxset mais on ne peut pas vraiment dire que c’est un album de Neu!, ni sa version, ni la mienne.
dans le 93 cé NEUK! ta reum!