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PLAN CULTE
Brian Eno et les Stratégies Obliques

Toutes les semaines, la Gaîté Lyrique et Gonzaï vous proposent le double G, soit l’association de deux lettres au service d’une même cause : la découverte des plaisirs enfouis, entre un accent circonflexe et le tréma. Cette semaine dans notre plan Culte, les Stratégies Obliques de Brian Eno.

Toutes les semaines, la Gaîté Lyrique et Gonzaï vous proposent le double G, soit l'association de deux lettres au service d'une même cause : la découverte des plaisirs enfouis, entre un accent circonflexe et le tréma. Cette semaine dans notre plan Culte, les Stratégies Obliques de Brian Eno.

L’artiste entretient un rapport ambivalent avec l’avenir. D’avant-garde, il est considéré comme un visionnaire, celui qui devine ce qui va arriver et peut l’introduire dans ses œuvres. Dans le même temps, il est aussi celui qui, par la puissance de ses créations, donne forme aux choses et construit le réel à venir. On comprend donc qu’il soit vital pour lui de savoir naviguer dans cette zone grise qui n’est pas tout à fait aujourd’hui, mais pas encore demain. Pas tout à fait un matériau brut, mais pas encore une œuvre achevée.

Dans cette quête, l’artiste flirte parfois avec l’irrationnel. Conan Doyle, le père de l’hypercartésien Sherlock Holmes, croyait dur comme fer aux mediums et aux esprits. D’autres s’intéressent de très près aux arts divinatoires. Certains artistes ont utilisé le tarot, avec plus ou moins de bonheur. Marylin Manson, fort de ses velléités de peintre, en a illustré un et Alexandre Jodorowsky a franchi la ligne puisqu’il tire lui-même les cartes à qui veut, dans un café parisien. L’artiste, comme l’oracle, est finalement un véhicule, un élément transmetteur qui ramène les choses à la surface. Mais comme l’oracle, l’artiste à besoin d’un support, un outil qui lui permette de dire, de mettre en ordre ce qu’il a à dire. Je connais une artiste qui utilise les œuvres d’Ed Ruscha comme système de divination, c’est étrange, admet-elle, mais ça marche. Les Stratégies Obliques s’inscrivent dans cette famille d’outils, un peu à part. Elles ont été élaborées au début des seventies par Brian Eno et Peter Schmidt, l’objet est né d’une coïncidence.

« Abandon normal instruments »

Dans les années soixante, Brian Eno prend régulièrement des notes sur son processus de création. Comment, s’interroge-t-il, continuer à être créatif, comment surmonter les blocages quand le temps manque, que les heures de studio s’accumulent et qu’on se retrouve dans une impasse, à ressasser les mêmes solutions inutiles… Pour en sortir, Eno utilise ses notes, des remarques, des propositions, des invitations à changer d’angle d’approche. Parfois les notes viennent d’une réflexion, d’autres fois elles surgissent plus spontanément.

En 1970, le peintre Peter Schmidt publie un jeu de cartes comportant une cinquantaine de conseils. Eno et Schmidt, amis depuis une dizaine d’années, découvrent alors qu’ils utilisent, chacun de leur côté, deux outils très similaires. Ils s’aperçoivent que certains de leurs principes sont pratiquement identiques. Brian Eno raconte : « La première de mes Stratégies Obliques dit « Reconnais tes erreurs comme des intentions cachées » et celle de Peter, sans que l’on se soit consulté, était « Était-ce vraiment une erreur ? », ce qui est évidemment le même type de message. »

Les deux hommes s’attellent alors à une version commune qui regroupe leurs notes respectives et qui sera éditée, plusieurs fois, à quelques centaines d’exemplaires, sous la forme d’un jeu de cartes dans une boîte. Sur chaque carte se trouve une phrase, plus ou moins ouverte, plus ou moins énigmatique. L’idée est de pouvoir utiliser ces phrases comme des clés, des moyens de débloquer une situation de création, de se dire, en gros : « Et si j’essayais autre chose ? »

« Do something boring »

En apparence on s’éloigne de la divination, pourtant le principe est identique. Ce que chacun cherche dans l’avenir, c’est la possibilité de faire les bons choix, y compris en cochant les cases d’une grille de loto… Jouer à la roulette, prendre une carte au hasard ou lire un horoscope, c’est paradoxalement abandonner au jeu du hasard la connaissance et les solutions que la logique ne parvient pas à nous procurer. Pour un créateur, et finalement pour quiconque cherche à s’adapter au réel, il faut pour avancer, pouvoir sortir des situations bloquées dans lesquelles on s’enferme trop facilement. On se souvient de l’anecdote ; Vassily Kandinsky rentre dans son atelier qui vient d’être nettoyé et s’arrête médusé devant une toile posé contre un mur. L’une de ses peintures figuratives a été retournée par erreur et ne présentait plus qu’un chaos de formes et de couleurs. Le hasard venait d’inventer l’abstraction picturale.

Les Stratégies Obliques s’élaborent sur cette ligne, entre raison et aléatoire, tâchant de ménager une place au « lâcher prise contrôlé » qui autorise la création. La stratégie est, par définition, une attitude qui échappe aux programmes pour s’adapter à l’évolution permanente des choses. Pour tout ce qui est prévisible, l’homme met en place des habitudes, des procédures. Pour tout ce qui est imprévu, tout ce qui dysfonctionne, il doit embrasser l’aléatoire et devenir stratège. Ordonner le chaos, c’est trouver un équilibre entre ces deux forces contradictoires que sont l’organisation et l’entropie.

L’une des idées derrière l’utilisation des oracles est le principe Jungien de synchronicité : en me livrant au hasard, je permets à mon esprit de se mettre en phase avec le mouvement général des choses. C’est cette coïncidence, ce moment d’illumination que ressent l’artiste lorsqu’il réalise que ce qu’il fait est juste, non en vertu de règles ou de principes, mais d’une logique plus profonde et cachée.

L’oracle des Stratégies Obliques court-circuite également notre rapport au temps. Il fabrique une sorte de futur rétroactif puisque Eno et Schmidt utilisent, au présent, des conseils qu’ils se sont adressés dans le passé pour des œuvres à venir… La divination, comme la psychanalyse, porte cette idée que c’est le passé qui peut le mieux permettre de comprendre et aborder ce qui est à venir.

« Ask your body »

À travers ces deux idées, on voit combien le système des Stratégies doit au fameux Yi King. Le Yi King, ou I Ching, ou Livre des mutations, est l’un des plus anciens textes de l’histoire humaine et un dispositif de divination. Celui qui le consulte utilise des pièces de monnaie ou des tiges d’achillée pour choisir par une procédure codifiée et aléatoire l’un des soixante-quatre hexagrammes du livre. La manipulation des pièces ou des tiges est un temps important, on considère généralement que celui qui les utilise influence physiquement et inconsciemment le résultat. Chaque hexagramme correspond à un jugement, souvent énigmatique, commenté ensuite par plusieurs générations de sages. Celui qui consulte le Yi King lis le jugement et les commentaires qui s’y rapportent, puis il les confronte à la question qu’il se pose. Le Yi King ne prédit pas l’avenir mais décrit ce qui est en germe dans le présent, et donc les différents futurs qui pourraient en découler. Ce livre a longtemps été utilisé comme outil de décision et de gouvernement. Au vingtième siècle, certains artistes occidentaux s’en sont emparés. Au premier chef Philip K. Dick, qui a découvert le livre à travers la lecture de Jung.

Le Livre des mutations est un élément essentiel du roman Le Maître du Haut-Château. Dans cette uchronie, l’Allemagne et le Japon ont gagné la Seconde Guerre mondiale et les habitants de l’Amérique occupée utilisent quotidiennement l’oracle chinois. K. Dick explique que le roman lui a été presque dicté par le Yi King, chaque consultation de l’oracle dans le livre correspond à une consultation de l’écrivain pour déterminer l’évolution de son histoire. Par son recours aux univers parallèles, K. Dick rend au passage accessible l’une des notions clés du Livre des mutations : il ne s’agit pas tant de connaître l’avenir que de comprendre, dans chaque situation, quel est l’éventail des possibles.

«  Decorate decorate »

Il est certain qui Brian Eno et Peter Schmidt avaient en tête le Livre des mutations pour la création de leurs Stratégies Obliques. Schmidt a réalisé en 1972 des dessins inspirés des hexagrammes du Yi King. Eno, qui s’est intéressé à Cage, n’a pu échapper lui non plus à l’oracle chinois. John Cage et  Merce Cunnigham ont beaucoup utilisé le Yi King pour leurs compositions et chorégraphies respectives, et même parfois fait du livre une simple machine à produire de l’aléatoire. Les Stratégies Obliques sont moins anciennes, mais aussi plus adaptées au processus de création et de composition. On dit que Eno les aurait utilisées durant l’enregistrement et la production de la trilogie berlinoise de Bowie. Not so bad.

Pour ceux qui s’arrachent les cheveux sur leur console, il faut savoir que chaque édition des Stratégies Obliques diffère légèrement des précédentes. Les premières éditions, plus ou moins introuvables, se négocient à des prix débiles sur eBay ; il existe aussi une application iPhone et une édition récente, pas tout à fait épuisée. Bien sûr, le recours aux Stratégies ne vous apportera pas forcément la connaissance. Déjà dans l’Antiquité, lorsque la Pythie avait désigné Socrate comme le plus sage des hommes, celui-ci avait protesté ; le devin devait se tromper, il ne savait rien. L’oracle avait répondu que justement, c’était pour cela qu’il était le plus sage des hommes.

En partenariat avec La Gaîté Lyrique, article à retrouver sur la Gaîté Live en cliquant ici.

6 Comments

  1. pradoc

    18 mai 2012 at 12 h 05 min

    Sinon, il reste aussi la lecture de « Poteaux d’angle » de Michaux. Court recueil de conseils, de réflexions, d’aphorismes poétiques dont la sagesse du vide peut suivre longtemps son lecteur.

    Et si vous aimez le Yi-king : http://wengu.tartarie.com/wg/wengu.php?lang=fr&l=bienvenue

  2. Roman Oswald

    20 mai 2012 at 11 h 26 min

    Merci! Perso, j’étais un peu dubitatif sur les cartes mais cet article m’a donné envie d’aller m’y replonger. Well done!

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