Connect
To Top

PETER LAUGHNER
Un fantôme proto-punk à Cleveland

Cleveland est une ville médiocre qui a enfanté une jolie poignée de héros. Il suffit de relire les œuvres d’Harvey Pekar (« American Splendor ») ou de Bill Watterson (« Calvin & Hobbes »). On connaît moins Peter Laughner, trublion de la scène proto-punk des années 70, camarade de Lester Bangs et Richard Hell, disparu avec à peine un quart de siècle au compteur.

La vie de Peter Laughner, c’est une histoire belle et triste. Mais on ne la raconte presque jamais. Clinton Heylin l’avait mentionné dans son ouvrage From The Velvets To The Voidoids. Pitchfork lui avait consacré quelques lignes l’an dernier. Bruno Joffin avait dressé son portrait pour les Inrocks, il y a vingt ans, au moment où sortait « Take The Guitar Player For A Ride », une compilation de démos. Et son vieux pote et compagnon de beuverie, Lester Bangs, lui avait rendu un tendre hommage avec son eulogie, Peter Laugner Is Dead.

C’était en 77 et Peter Laughner était mort, oui. Après avoir passé 24 ans à poursuivre ses idoles, il est parti à sa façon. Sans nager dans son vomi, sans flotter dans sa piscine mais foudroyé par une saloperie de pancréatite aigüe. Au milieu de l’explosion punk, au début de sa propre ascension, il a disparu pour de bon. Rien de soudain, il a sûrement dû voir venir la faucheuse de loin. Deux ans qu’il allait régulièrement à l’hôpital et que les médecins lui ordonnaient d’arrêter la picole. Deux ans qu’il continuait malgré tout à se défoncer parce que le mot d’ordre pour lui, pour sa blank generation, c’était de vivre vite et de mourir jeune.

“Lou Reed était mon Woody Guthrie et avec assez d’amphétamine je pourrais être le nouveau Lou Reed”.

Il sera probablement très facile pour le lectorat de Gonzaï de s’identifier au personnage. Un passionné de rock, qui écrivait dans Creem (qui voulait être à Rolling Stone ce que Gonzaï voudrait être  à Rock & Folk). Un fan acharné de Lou Reed qui prouvait la légende selon laquelle peu de gens avaient achetés le premier Velvet mais chacun d’entre eux avait monté son groupe. Peter avait vu le Velvet en 68, à Cleveland et, dès le lendemain, il reprenait Sister Ray avec Mr Charlie, son groupe du lycée. Très vite, il connu chacune de leurs chansons et devint un expert des reprises lo-fi de ses songwriters préférés, de Robert Johnson à Bob Dylan en passant par… Baudelaire.

À Cleveland, tout le monde connaissait Peter Laughner. C’était un défricheur, le type qui flairait la hype à des kilomètres et prêchait la bonne parole des groupes les plus indés de l’époque. Pour lui, comme pour nous, seul le détail comptait et en bon obsessionnel compulsif, c’était un puits de connaissances sur les disques pirates les plus obscures possibles. Dès que le Velvet jouait à La Cave, le café-concert local, Peter se procurait l’enregistrement et l’écoutait en boucle jusqu’à connaître par cœur le moindre accord.

Le plus authentique des hipsters de Cleveland ne pouvait pas se contenter d’être une encyclopédie, il avait pour ambition, et je le cite, de « révolutionner le rock’n’roll ». En 74, avec son camarade David Thomas, il fonda Rocket From The Tombs, un groupe proto-punk – c’est-à-dire punk avant le punk – qui restera une légende pour les locaux et pour ceux qui ont pu entendre leur fureur à travers quelques démos et bootlegs. Aucun album ne verra le jour car, comme c’est systématiquement le cas avec Peter Laughner, il fallait y être pour le voir. Pas question de laisser de traces, juste des sensations fortes.

Un an plus tard, rebolote avec Pere Ubu. La même équipe et une méthode encore plus radicale : pas de répétitions, utiliser seulement la première idée venue et aucune prétention à la gloire. Des musiciens uniques qui jouent une musique unique. C’est tout le paradoxe de l’entreprise : réformer le rock sans que personne ne s’en rende compte. Après un single autoproduit et quelques remaniements, Peter envisage de foutre le camp. Lorsqu’il meurt en juin 77, David Thomas décide de poursuivre l’aventure. Le premier album sortira l’année suivante et le groupe existe toujours, jusqu’à leur retour sur les routes pour une reformation, sans plus jamais mentionner leur fondateur.

Quelques copains auront une meilleure mémoire. Richard Hell, dont Peter avait repris l’hymne Blank Generation juste avant de passer l’arme à gauche, mentionne son vieux frère dans I Dreamed I Was A Very Clean Tramp, sa récente autobiographie. Il déclare même que sans lui, des groupes comme Television ou les Dead Boys n’auraient jamais existé. Je cite : « On ne pouvait pas dénier son goût et son talent, son manque d’assurance et sa façon d’y échapper par la drogue. Il était aussi sadomasochiste que généreux. Il était aussi pur qu’avarié. »

peterfrontpicSi Lester Bangs se lance de son côté dans un aussi bel hommage, c’est qu’il culpabilise. Il est quelque part complice de la chute de son camarade de Creem, lui qui n’hésitait pas à le sortir de l’hôpital pour une virée alcoolisée. Lui qui avait enregistré avec Peter une cassette entière de reprises et de conneries lors d’une grosse session dope. Ca ne l’empêchait pas de déclarer que le jeune homme était l’une des premières victimes de la new-wave. Qu’il est mort « parce qu’il voulait être Lou Reed ». Et dans son hommage, il cite le compte-rendu écrit par Peter après entendu « Coney Island Baby » (1976) pour la première fois : « Cet album m’a rendu à ce point morose et déprimé quand je l’ai reçu que je n’ai pas dessoûlé pendant trois jours. (…) Me voilà enfin sobre et peut-être même lucide, par un de ces jours d’hiver qui vous font comprendre que le nouvel an approche, que vous ne pouvez pas vous targuer de grand-chose pour l’occasion mais que, si vous avez l’intention de faire quoi que ce soit sur cette planète, vous feriez mieux de retrousser vos manches et de LE FAIRE VOUS-MÊME. »

Que reste-t-il du passage éclair de Peter Laughner sur cette planète ? Un emprunt de Jeff Tweedy, qui le cite dans Misunderstood de Wilco. La reprise de son morceau Ain’t It Fun par les Dead Boys et… les Guns ‘N’ Roses – on oublie parfois qu’Axl Rose pouvait avoir bon goût. Une compilation sortie en 1994 et dont il doit rester une dizaine de copies, en attendant une réédition qui serait la bienvenue. Des chansons bouleversantes avec des paroles incroyablement pures, scandées par une voix qui n’essaye même pas d’imiter Dylan ou Lou Reed, qui essaye juste d’être Dylan et Lou Reed de tout son cœur. Et de petits articles comme celui-ci qui tâche de mettre en lumière son histoire. Belle et triste. Trop éphémère :

« I can’t think
I need a drink
Life stinks”

 

3 Comments

  1. Charlie Dontsurf

    5 octobre 2015 at 9 h 38 min

    Bel hommage …

  2. Charlie Dontsurf

    5 octobre 2015 at 13 h 53 min

  3. dylanesquetv

    6 octobre 2015 at 11 h 06 min

    Oui, j’exagère un peu, mais quand tu lis tout ce qui concerne les rééditions de Rockets, son nom n’apparaît presque jamais.
    Et je blâme surtout la presse pour cet oubli, plutôt que les membres du groupe qui sont, c’est bien normal, passés à autre chose.

Laisser un commentaire

A lire aussi