Génération vide, Lautréamont, New York Dolls, Malcolm McLaren, réhabilitation d’un album oublié des Rolling Stones, de l’inconvénient de tourner des films de séries Z, mise à mort de Bukowski, éloge de Houellebecq… Une conversation avec Richard Hell brosse forcément plusieurs décennies de contreculture.

Je pourrais en faire des tonnes pour introduire le personnage, aujourd’hui poète et écrivain, mais dans une autre vie, auteur de l’hymne punk Blank Generation, créateur d’une coupe de cheveux et d’un T-shirt rafistolé à coups d’épingles à nourrice qui feront la fortune de Malcolm McLaren, membre fondateur, non pas d’un (ce qui serait déjà remarquable), mais de trois groupes new-yorkais majeurs, Television, The Heartbreakers et The Voidoids… Inutile de prolonger les présentations. Richard Hell revient largement sur ses aventures au cours de cet entretien réalisé durant le Festival Livres & Musiques, à Deauville, en mai dernier. La parole est à la génération vide…

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Richard, qu’avez-vous découvert en premier : le rock’n’roll ou la poésie ?

Mon intérêt reposait davantage sur le besoin de faire quelque chose de ma vie que sur le médium lui-même. L’idée était aussi de s’affranchir de toute règle. Ce n’est qu’à dix-huit ans que j’ai acquis une certaine connaissance de la poésie et du rock’n’roll. Aujourd’hui encore, je peux m’imaginer peintre, plutôt que musicien ou écrivain. Quelque fois, je pense que lorsque je deviendrai sénile, je me mettrai à la peinture car, à l’inverse de l’écriture, tu n’as pas besoin d’être en pleine possession de tes facultés intellectuelles pour bien peindre. J’ai toujours voulu mener une vie en accord avec mes envies, mes goûts, mon sens esthétique, sans avoir à me conformer à aucune autorité. C’est ainsi qu’un artiste doit vivre. Dès mon plus jeune âge, j’ai aimé lire et écrire. La décision de me consacrer à l’écriture s’est imposée naturellement. Bien sûr, la musique a aussi à voir avec l’écriture, si on pense au songwriting. Comme le dit une expression américaine : « Écrire est naturel car ce n’est rien d’autre que le prolongement de la pensée et de la conversation ». Je suis complètement autodidacte. J’ai quitté l’école à quinze ans. Et puis j’ai affiné ma connaissance et ma compréhension de la poésie. Durant mes premières années à New York, de quinze ans à vingt-deux ans, j’ai passé mon temps à écrire et à publier. Mais je commençais à me sentir à l’étroit. Le milieu de la poésie était si limité, si confiné…

Vous apparteniez à la scène poétique new-yorkaise ?

Pas vraiment. Vous savez, je n’ai jamais vraiment aimé les scènes. Il y avait un groupe de jeunes poètes qui comptait beaucoup pour moi, mais je ne voulais pas les rejoindre, simplement parce que je n’aime pas me fondre dans un groupe. Je suis très antisocial et aussi très fier. Les poètes new-yorkais de cette période m’inspiraient. Certains ont fini par obtenir une certaine reconnaissance. À l’époque, ils étaient sauvages et rejetés. On les a appelés The Second Generation of the New York School of poets. Ils disposaient d’un lieu, la St. Mark’s Church, une ancienne église, dans East Village, où était basé le Poetry Project. Ils donnaient des lectures et publiaient des magazines. On y rencontrait des gens come Ron Padgett et Ted Berrigan. Ce dernier m’a beaucoup inspiré. Il était lui-même influencé par les Beats. Il adorait Kerouac.

À l’inverse de vous.

J’éprouve des sentiments mitigés à son égard. Il ne m’a pas directement inspiré, parce que, comme je l’ai dit, j’étais fier et ma génération l’a tellement idolâtré que cela m’en a détourné. J’ai fini par me tourner vers une école de poésie différente sur certains points, mais similaires sur d’autres : les poètes français du 19ième siècle. Lautréamont fut probablement le plus important pour moi. Il y avait aussi Rimbaud, mais Baudelaire m’impressionnait davantage. Pour moi, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud et Nerval étaient un cran au-dessus des Beats. Quand j’ai commencé à réfléchir à la manière d’écrire une poésie décente, je me suis inspiré de ces poètes français plus que de n’importe qui d’autre.

La seule raison pour laquelle je donne une lecture, c’est quand on me propose suffisamment d’argent.

L’étape suivante, c’était de lire votre poésie en public ?

Non, c’est ce qui me différencie des Beats, qui prônaient une poésie lue à voix haute. C’était un aspect crucial de leur esthétique et de leur sensibilité. Ça s’inscrit dans une vieille conception de la poésie qui n’est pas la mienne. J’aime le livre. Pour moi, un poème est quelque chose qu’on a imprimé sur du papier. En lire ou en réciter en public ne m’a jamais beaucoup intéressé. Pour moi, la poésie est une expérience solitaire. La seule raison pour laquelle je donne une lecture, c’est quand on me propose suffisamment d’argent. Fréquenter le milieu de la poésie ne m’intéressait pas, mais je voulais en publier. J’ai donc acheté une presse à imprimer que j’ai réussi à caser dans mon appartement et j’ai publié des poètes que j’admirais. Généralement de très jeunes gens qui avaient rarement l’occasion d’être édités. New York grouillait de poètes. Dès qu’une nouvelle revue apparaissait, ils lui envoyaient leur travail.

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Comment passez-vous de la forme poétique au songwriting ?

Le milieu de la poésie était trop étroit. La bonne poésie, d’une certaine manière, est la forme d’écriture la plus sophistiquée qui soit, mais elle est trop en avance sur son temps. Le public est très limité et moi, je voulais avoir un impact sur ma génération et sur la culture en général. Je voulais être remarqué. Cela ne risquait pas d’arriver en écrivant de la poésie ! À la même époque, à New York, il y avait des groupes comme le Velvet Underground, puis plus tard, les New York Dolls. Les voir sur scène vous donnait envie de monter un rock’n’roll band à votre tour. Leur musique touchait les gens d’une façon dont la poésie est incapable, en partie, parce que le rock’n’roll est une expérience physique. Tout le monde réagit au rythme et à la dimension cathartique d’un chanteur. Votre groupe peut partir de rien et rapidement attirer l’attention, susciter l’excitation, d’une façon dont la poésie se montre incapable. Et le rock’n’roll inclut aussi le verbe. Je pouvais transmettre à travers un texte de chanson ce que je véhiculais dans un poème. Mais ce sont des médiums très différents. Les techniques d’écriture n’ont rien à voir. Une rock’n’roll song, pour moi, est tout sauf un poème qu’on mettrait en musique. Chaque fois que j’ai écrit une chanson, j’ai composé la musique puis cherché les sentiments qu’elle m’inspirait, que j’essayais ensuite de traduire en mots. Quand j’écrivais des poèmes, le rythme était relâché et abstrait. Pour une chanson, il doit être précis et régulier. De même, je ne faisais jamais rimer mes poèmes, contrairement à mes chansons. Pourtant je continue de penser que mon expérience en poésie m’a été utile pour écrire les paroles de mes morceaux.

Pour prendre un exemple concert, comment avez-vous écrit Blank Generation ?

C’est un concept que j’avais en tête depuis quelque temps. J’ai cessé de publier des livres via ma maison d’édition, Dot Books, vers 1972-1973. J’avais prévu une série de six ou sept titres dont deux, seulement, ont vu le jour. L’un deux était Wanna Go Out ?, de Theresa Stern. Il a été traduit en France dans les années 1990 par Michel Bulteau (On décolle ?, Éditions Anna Polèrica, 1999). Ce n’était mentionné nulle part sur l’édition originale, mais ces poèmes étaient coécrits par Tom Verlaine et moi. Nous avions fabriqué une image de Theresa Stern en nous maquillant et en superposant les négatifs de nos photos. Les autres textes, ceux qui n’ont pas été publiés, étaient de Patti Smith, de Tom et de moi. J’ai arrêté parce que je commençais à être trop accaparé par le rock’n’roll. Je passais du statut de poète à celui de musicien. Au dos du dernier livre publié par Dot Books figurait la liste des titres parus. Et au-dessus de cette liste, j’avais écrit : « Other books from the blank generation ». Voilà comment j’en suis arrivé au concept de génération vide. Blank Generation a été l’une des premières chansons que j’ai écrites : il n’y a rien en quoi croire et personne à qui faire confiance.

Sur la pochette de votre premier album, on pouvait lire les mots « YOU MAKE ME » écrits sur votre torse…

L’idée était : vous m’avez fait ainsi, vide. C’était une sorte d’accusation.

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Le style est aussi important que le sens.

Il s’agit d’utiliser votre image pour faire passer un message. Votre musique, vos textes, vos affiches, votre comportement sur scène, tout ça véhicule un message. J’ai décidé de tirer parti de ces différents modes de communication.

A l’époque Malcolm McLarent était une personne très intéressante mais pour moi ce n’était rien de plus qu’un boutiquier.

Il y a cette vieille histoire que j’aimerais que vous éclaircissiez : Malcolm McLaren vous aurait proposé d’intégrer les Sex Pistols…

Ce n’est pas passé comme ça. Quand j’ai quitté Television, au tout début de l’année 1975, Malcolm m’a dit que si l’accompagnais à Londres, il me trouverait des musiciens pour monter un groupe. Les Sex Pistols n’existaient pas encore. Je n’y suis pas allé, et lorsque j’ai à nouveau entendu parler de lui, c’était à travers les magazines qui parlaient du groupe qu’il venait de lancer.

Pourquoi avoir refusé ?

Je ne voulais pas de manager. Je ne voulais pas que quelqu’un puisse exercer le moindre contrôle sur mon travail. Et puis j’étais bien à New York, même si j’estimais que Malcolm était une personne très intéressante. Il était de toute évidence brillant et avait des idées géniales, mais à l’époque, sa seule expérience en matière de rock’n’roll était d’avoir donné un coup de mains aux New York Dolls à la toute fin de leur carrière. Ce n’était rien de plus qu’un boutiquier. Ça n’avait pas beaucoup de sens pour moi d’aller à Londres.

Après avoir lâché Television, vous devenez le bassiste des Heartbreakers, groupe dans lequel officient deux de vos héros : les ex-New York Dolls Johnny Thunders et Jerry Nolan…

Les New York Dolls furent une source d’inspiration. Ce n’était pas mon style de musique préféré, mais ils étaient excitants et j’aimais leur état d’esprit. Ils agissaient comme bon leur semblait et se distinguaient de tous les autres groupes. Une bande de mecs qui portait des talons aiguilles et du maquillage, tout en jouant cette musique violente et agressive… Ils appartenaient aussi à New York et à la vie réelle, ce qui manquait, dans la musique, à cette époque. Les chansons qu’on entendait se résumaient à des clichés, des formules, du romantisme bas de gamme… Les morceaux des Dolls parlaient du monde dans lequel ils évoluaient, le décrivaient tel qu’il était, évoquaient des endroits que je connaissais. C’était nouveau. Et c’est exactement ce que je voulais faire : utiliser mon expérience, et non écrire des chansons préfabriquées. C’est pour ces raisons que je les aimais. Ils représentaient une culture à eux tous seuls. Il n’y avait pas beaucoup de différence entre les membres du groupe et leur public. Leurs fans étaient tout aussi flamboyants et venaient à leurs concerts pour s’amuser.

Après deux expériences qui tournent court, Television et Heartbreakers, vous montez les Voidoids et signez chez Sire Records, qui accueille le gratin de la new wave new-yorkaise…

Un label que j’ai quitté dès que j’ai pu. Mon contrat portait sur deux albums, je l’ai rompu en les menaçant de poursuites. Ils n’étaient en rien différents de n’importe quelle maison de disques dans leur façon de traiter les artistes. Le music business est brutal et exploiteur. C’est de l’escroquerie de bas étage. Ils abusent de gamins tellement désireux d’enregistrer un disque qu’ils sont prêts à signer n’importe quoi. Sire en est une illustration.

Ceci nous éloigne du punk rock, mais j’ai été surpris d’apprendre que vous étiez fan de « Goat’s Head Soap » des Stones…

C’est un album relativement peu apprécié des Rolling Stones qui m’émeut toujours. J’adore l’ambiance lasse qu’il dégage. C’est comme se réveiller au matin d’une longue et dure nuit, quand tout autour de toi n’est que destruction. J’aime cette tonalité.

Je n’ai jamais tourné dans un bon film.

Au début des années 1980, vous êtes apparu dans plusieurs longs métrages. Que retirez-vous de cette expérience ?

J’ai très vite réalisé que je n’étais pas fait pour ça. Je suis trop timide. La seule circonstance dans laquelle je me comporte décemment à l’écran, c’est quand une situation ressemble à la réalité. Je ne sais pas composer un personnage. Il faut qu’il me ressemble. À une époque, on me proposait des rôles, et comme j’avais toujours besoin d’argent, j’acceptais. Mais je n’ai jamais tourné dans un bon film.

Vous ne sauvez même pas Blank Generation, d’Ulli Lommel, avec Carole Bouquet ? On y croise Andy Warhol et votre groupe, The Voidoids.

Celui-ci était épouvantable ! La seule chose positive, c’est qu’on y voit jouer mon groupe, à une époque où nous étions vraiment affutés. C’est du vrai live, pas d’overdubbing, pas de trafic d’aucune sorte. Juste un groupe qui joue sur scène. Je suis fier de ça. Le seul film que j’ai tourné avec une équipe compétente s’appelle Smithereens, mais c’est déjà loin. C’est le meilleur film dans lequel j’ai joué et aussi ma meilleure performance d’acteur. Même si je reste dubitatif quant au résultat… Au moins a-t-il été réalisé professionnellement.

Vous m’avez dit un peu plus tôt que Chrissa, l’un des personnages de votre roman L’œil du lézard, était en grande partie inspiré de Lizzie Mercier Descloux…

Oui, on s’en souvient encore aujourd’hui ? Elle avait fait un hit en 1984. Même les fans de musique ont oublié son nom, c’est trop loin.

Sur quoi travaillez-vous ces jours-ci ?

Je publie un livre à la rentrée. Une collection de textes écrits entre l’année 2000 et aujourd’hui. J’écris régulièrement pour des quotidiens et des magazines sur des sujets variés. Il y a un texte sur New York que Libération m’avait commandé peu après le 11 Septembre. Les autres parlent de musique, de films, de livres, d’art… Mais le roman sur lequel je travaille est un pulp novel extrêmement noir. J’ai toujours aimé ce genre de livres, mais ceux que je lis ont pour la plupart été écrits il y a longtemps. Jim Thompson est probablement mon préféré. Je sais qu’il existe cette école violente, sombre, nihiliste, apparue dans les années 1980, mais je ne la lis pas. Lisez-vous les auteurs de polars actuels ?

Donald Westlake, de temps à autre.

Oui, mais il écrit comme dans les fifties. Je parle de contemporains.

James Elroy ?

Oui, il est très fort.

Nick Tosches a également écrit quelques bons romans noirs. Et il y a ce livre de Philippe José Farmer, un auteur de science-fiction qui a publié à la fin de sa vie un des meilleurs romans noirs qu’il m’ait été donné de lire : Rien ne brûle en enfer. Et bien sûr, Pulp, de Charles Bukowski.

Je ne suis pas fan de Bukowski. La position qu’il adopte me laisse perplexe. Il s’agit toujours de son point de vue sur le monde. Il est un peu trop facilement négatif. Il a cette façon insupportable de s’exhiber. Il donne l’impression d’être le seul à dire la vérité sur l’horrible monde qui nous entoure. Pour moi, ça sonne faux. Il se présente comme l’incarnation de toutes les vertus, le seul à être dans le vrai… En revanche, je suis un grand fan de Houellebecq. D’une certaine manière, on pourrait le rattacher à ces auteurs de romans noirs dont on parlait. Il est définitivement misanthrope.

Vous ne l’êtes pas un peu aussi ?

Je pense que vous pouvez l’écrire sans risque de vous tromper.

3 commentaires

  1.  » Il s’agit d’utiliser votre image pour faire passer un message. Votre musique, vos textes, vos affiches, votre comportement sur scène, tout ça véhicule un message.  »

    De la contre culture? ah ah ,du commerce bien mainstream de costumes de branleurs pour branleurs,la preuve en est aujourd’hui.
    L’ hardcore lui s’est correctement chargé de la contre culture,mais c’est moins vendeur d’en parler,c’est sûr.

  2. Belle interview mais on dirait que l’interview a été traduite par un môme de 14 piges… Dure à lire avec tous ces anglicismes et ces phrases bancales.

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