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MAINMISE : HISTOIRE DU COUSIN QUEBECOIS D’ACTUEL

Entre 1970 et 1978, Mainmise a été le principal porte-étendard médiatique de la contreculture au Québec. Un peu à la façon d’Actuel en France, Mainmise s’est fait le porte-voix d’une génération tournée vers l’Oncle Sam et ses hippies, véritable passeur des cultures alternatives, depuis les plages de Californie vers la neige de l’Amérique du (vrai) Nord. Sorte de cour des miracles de l’Internationale freak, la revue s’est affirmée comme le satellite de la presse underground états-unienne dans la Belle Province.
Jean Basile, 1970

Jean Basile, 1970

Au départ, l’histoire de Mainmise est indissociable de celle de son fondateur, Jean Basile, un hippie franco-russe installé au Québec en 1960.  Après avoir créé deux revues homosexuelles, dont Juventus, accusée d’outrage aux mœurs et interdite après un an d’existence, il quitte la France, vend sa revue et part pour le Québec, où il contribue largement au développement des pages culturelles du Devoir, le grand quotidien québécois généraliste. Sous son impulsion, le premier supplément Arts et lettres du quotidien est créé en 1966. Comme directeur des pages littéraires, il relaie le foisonnement culturel du Québec et plus largement de l’Amérique d’alors. Mainmise est déjà en gestation dans les pages du Devoir, puisque Basile inaugure une chronique rock sous le pseudonyme de Pénélope, qui restera son pseudonyme, puisque c’est le prénom qu’il utilise comme éditeur de la publication.

Journalisme en… herbe

Le point de départ de l’aventure Mainmise, c’est sa rencontre avec Georges Khal, qui donne une idée assez nette de l’ambiance au sein de la rédaction en germes. Khal est un jeune hippie passionné par la cybernétique à qui l’Université a fermé ses portes. Parti tenté sa chance en Europe, il rentre en Amérique du Nord et découvre successivement le Grateful Dead, Jefferson Airplane, le cannabis, le LSD, la philosophie de Marcuse et la presse underground américaine. De retour à Montréal en 1966, il commence à revendre de la drogue et à travailler de nuit à la radio CKGM. Un jour, il reçoit un appel de Jean Basile, critique de renom, qui cherche à acheter de l’herbe. La conversation dérive et cinq minutes plus tard, Georges Khal se met à citer en latin les premiers vers de l’Eneide. Jean Basile, qui découvre avec surprise son dealer en fanatique de Mozart qui cite Virgile dans le texte, décide de le rencontrer le lendemain. Les deux hommes ne se lâcheront plus… sauf quand Khal prend de la prison ferme après que la Gendarmerie royale du Canada a découvert chez lui plus d’un kilo de cannabis. A sa sortie six mois plus tard, Georges Khal, incorrigible, entreprend avec Jean Basile l’écriture d’un livre sur la marijuana. Réalisant qu’il ne s’agit pas seulement d’herbe mais bien plus d’un mode de vie alternatif, d’une « révolution culturelle » en train de se jouer sous leurs yeux, les deux hommes ont l’idée de lancer un magazine destiné aux freaks et à la jeunesse contre-culturelle. Mainmise est née.

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Contreculture et tabernacle

Le noyau dur de la publication s’articule autour de Basile, Georges Khal et Claude Allègre, les trois piliers du comité de rédaction auxquels s’ajoutent l’écrivain Denis Vanier, Linda Gaboriau, connue à l’époque pour son émission de radio sur CKGM, et Kenneth Chalk, professeur d’astronomie à l’université Sir Georges de Montréal et freak notoire. A ceux-ci s’ajoutent les autres nombreux contributeurs qui défileront à l’occasion, comme les poètes Paul Chamberland et Raôul Dugay ou encore Michel Bélair, qui continue aujourd’hui à écrire dans les pages du Devoir. Une connaissance de Jean Basile avance 5000$ pour financer le projet, qui trouve un éditeur en la personne de Jacques Hébert. Ce dernier a déjà collaboré avec Jean Basile pour l’édition de La Jument des Mongols en 1964, premier tome de sa trilogie dite des Mongols, publiée aux Editions du jour.

167833_02-1Le premier numéro de Mainmise sort le 20 octobre 1970, en pleine crise d’Octobre, le jour de l’enterrement de Pierre Laporte, ministre du Travail et de l’Immigration du Québec, assassiné trois jours plus tôt par ses ravisseurs du Front de Libération du Québec, une semaine après son enlèvement. Assez paradoxalement, dans un contexte de nationalisme exacerbé, Mainmise a toujours revendiqué fièrement son apolitisme. Si la revue appartient à une gauche, c’est à celle des freaks, plus préoccupée par la jouissance que par la lutte des classes. Pour cette raison, les interrogations de Mainmise se délaissent la sphère strictement politique pour la sphère culturelle, à la fois aire de jeux et sujet sérieux. On trouve pêle-mêle des sujets sur la drogue, la libération sexuelle et plus largement la sexualité, l’écologie, le rock bien sûr, les communautés et l’autogestion… Une ligne éditoriale qui n’est pas sans rappeler celle d’Actuel période Bizot en France : des questions de mœurs, de société, de la politique en un sens, mais sans engagement partisan. La revue fait place à une variété de sujets inédite, bien qu’on retrouve souvent les mêmes obsessions de la Sainte-Trinité Sexe-drogue-rock’n’roll. Un peu l’arbre qui cache la forêt. Mainmise se veut l’« organe québécois du rock international, de la pensée magique, et du gay savoir ». La sexualité occupe très clairement une place de choix dans les thématiques abordées. Quant au « gay savoir », il transfigure Nietzsche en apôtre de l’homophilie : la revue publiera plusieurs articles militants prônant la création d’un groupe homosexuel au Québec, un peu à la manière des FAHR français dont parle Actuel.

Le nom de Mainmise aurait été inspiré à Georges Khal par un certain Abbie Hoffman, activiste yuppie célèbre pour avoir fait irruption au concert des Who sur la scène de Woodstock pour dénoncer l’emprisonnement de l’anarchiste John Sinclair (ancien manager du MC5), avant de se faire chasser à coup de guitare par Pete Townshend. Pour lui, il s’agit de faire « mainmise » sur les savoirs abandonnés aux spécialistes, et ainsi d’élargir ses perceptions. Or, à l’époque, toute une génération découvre les effets du LSD 25. On peut d’ailleurs lire dans Mainmise une entrevue avec le chimiste Albert Hofmann, inventeur/découvreur de la molécule du LSD dans les années 40, et un article signé par le « Pape du LSD » Timothy Leary. Mainmise publie un papier sur l’orgasme féminin qui précipite le départ de Jean Basile du Devoir où il était toujours en charge de la rubrique littéraire : sommé par Claude Ryan, son directeur, de choisir entre les deux publications, il abandonne le quotidien national, et le prestige qui l’accompagne.

Actuel, maudits français

De fait, Mainmise va servir de relais entre l’underground états-unien et la communauté hippie (en germes) du Québec. En tant que membre de l’Underground Press Syndicate (UPS), la revue a accès à une importante base d’informations, d’images et de textes libres de droits. Cette coopérative, créé en 1966, a pour objectif de créer un grand réseau de la presse underground mondiale [1]. D’abord nationale, l’initiative va s’étendre en dehors des Etats-Unis : pour seulement 25 $ d’adhésion annuelle, chaque membre de la coopérative a accès à une grande banque de données qu’il peut piller allègrement en dépit du copyright. Difficile de s’en priver. La revue traduit et publie donc bon nombre d’articles déjà parus à l’étranger. C’est aussi grâce à ce privilège que Mainmise diffuse les comics de Robert Crumb, traduits en joual [jargon populaire montréalais, NdA]  pour l’occasion, et les fait découvrir à toute une jeunesse du Québec. Actuel et la bande à Bizot, également membres de l’UPS, font pareil en France : on retrouve par exemple dans les deux journaux la chronique du Dr. Hip Pocrates, alias Dr . Eugene Schoenfeld, qui traite principalement de la drogue et de la sexualité, déjà parue aux Etats-Unis dans le Berkeley Barb.

mainmise_dope_000_couvertureJean Basile, à l’occasion, accusera Actuel de piller directement le contenu de Mainmise. Cocasse, quand on connaît l’étendue des dettes de Mainmise à l’égard des revues underground internationales. Toujours est-il qu’Actuel et Mainmise paraissent très proches, par leur format d’abord, les thématiques abordées, et même certaines rubriques, similitudes qui s’expliquent par une même influence des pionniers de la free press états-unienne [2]. Bizot, lors des premières réunions du futur Actuel dans les bureaux de Jean-Claude Lattès, impressionne son monde précisément parce qu’il a découvert la contre-culture américaine avant les autres, exception faite d’Alain Dister, qui avait publié en 1967 un reportage chez les beatniks de Greenwich Village et de Haight Ashbury dans Rock & Folk. Bizot parle de la Californie, de Woodstock, d’acide évidemment, de rock, de jazz, du Women’s Lib et des communautés du Nouveau-Mexique, etc. Il rachète à Jean Karakos le journal Actuel. Ce dernier est l’un des fondateurs du label BYG qui va s’associer à l’équipe d’Actuel première mouture pour faire venir en Europe les musiciens de la scène free jazz américaine. Il rachète le magazine à Claude Delcloo, son fondateur, y ajoute la dimension contre-culturelle et pop music, puis le cède à Bizot pour un franc symbolique, avant de créer le label Celluloïd et de devenir richissime en déposant à la Sacem la transcription d’une composition bolivienne qui allait devenir un tube planétaire : la Lambada.

Le triumvirat des origines, Michel-Antoine Burnier, Patrick Rambaud et Jean-François Bizot, relaie l’underground américain dans le Paris post-mai 68. De façon assumée, Actuel recycle des articles gratuits issus des meilleurs titres adhérents de l’UPS (le San Francisco Oracle et son voisin Remparts, la version anglaise de Oz, influence majeure, et Mainmise donc). De même, comme Mainmise, Actuel traduit bon nombre d’auteurs alternatifs américains et des comics. A Paris, comme au Québec, on accuse la bande à Bizot de recyclage. Le premier numéro double d’Actuel, publié à l’été 1971, reprend un article de Mainmise publiée la même année sur Alan Watts, l’un des papes de la contre-culture américaine des années 60, au même titre que Timothy Leary. De même, le numéro spécial d’Actuel « La Drogue » publié en mai 1972 répond au numéro spécial de Mainmise sur « La Dope » publié la même année.

Le paradoxe d’Actuel et de Mainmise, c’est que les deux revues naissent à un moment où la contre-culture, en France comme au Québec, n’existe pas vraiment et n’est vécue qu’à travers le prisme américain. Il n’y a alors pas vraiment de communauté constituée, en France comme au Québec, comme en Californie ou ailleurs à l’époque. Avant Actuel, il existe certes des précurseurs de l’underground en France, parmi lesquels Jean-Jacques Lebel, Jean-Pierre Kalfon, la bande de la Coupole, mais ils sont dispersés. Actuel accompagne les échos timides de la contre-culture en France, Mainmise fait pareil au Québec. Mais ces deux publications satellitaires contribuent davantage à diffuser la nouvelle culture auprès d’une audience plus large, qu’à la découvrir. Si Actuel, avec son comité de rédaction constitué quasi-exclusivement d’anciens étudiants de Sciences Po militants, paraît plus politisé et plus engagé que Mainmise, les deux revues revendiquent toutes deux la possibilité d’une révolution par l’individu, à défaut d’une vraie révolution de la société, dans une forme d’apolitisme paradoxal.

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Premier numéro, premières galères

Le premier numéro de Mainmise consacre sa une et ses soixante premières pages au groupe The Who, à l’occasion de la première de Tommy à la Place des Arts. La revue doit aussi servir de livret à la représentation de l’opéra-rock des Who dans une version du chorégraphe Fernand Nault pour les Grands Ballets canadiens. On trouve aussi une chronique de l’écrivain Denis Vanier sur l’ « anti-Who ». Il s’agit en fait d’une chronique délirante, sorte de déclaration d’amour de l’auteur au groupe du Lower East Side, The Holy Modal Rounders. La publication sort d’abord au format poche. 224 pages pour 2 $. Un tirage à 5 000 exemplaires, puis à 10 000 dès le cinquième numéro. A son apogée, Mainmise dépassera les 25 000 copies vendues. A titre de comparaison, Actuel tire à 50 000 copies en 1970 et ira jusqu’à 70 000 dans ses meilleures années, sachant que la population de la France métropolitaine est presque dix fois supérieure à celle du Québec.

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Dès le sixième numéro, le bimensuel devient mensuel. Mais l’entreprise est très largement déficitaire, et ce d’autant plus lorsque le Conseil des arts du Canada décide de retirer sa subvention dès la deuxième année de parution. Les contributeurs travaillent pour des salaires dérisoires, et les choses s’aggravent quand le fisc leur demande des comptes. Jean Basile quitte la direction de Mainmise à l’été 1973 et retourne au Devoir, laissant Georges Khal prendre sa place, épaulé par Roland Vallée et Michel Bélair. La revue doit multiplier ses revenus, mais elle ne peut pas le faire en intégrant dans ses pages de la publicité payante, au risque de contredire son idéologie qui prend pour cible la société de consommation, ni en augmentant le prix de sa revue, au risque de perdre des lecteurs, dont beaucoup se plaignent déjà de son prix excessif. L’équipe de Mainmise tente le pari inverse à l’hiver 1973 puisque le magazine passe à 1 $. Le format, quant à lui, passe du format poche au format revue, sur le modèle d’Actuel en France. Leur détermination se heurte à la concurrence de la presse anglophone, Rolling Stone en tête, qui trouve dans le Montréal multilingue un lectorat plus important. Mainmise table donc sur la francophonie, et envoie des copies en France et en Suisse, sans jamais réussir à trouver de véritable public ailleurs qu’à Montréal. L’aventure Mainmise continue lorsque l’équipe parvient à réunir une centaine de signatures sur une pétition destinée au Conseil des arts, afin de récupérer leur subvention. Mais c’est surtout l’âme de la revue, orpheline de son fondateur, qui est menacée : faire vivre le magazine devient une préoccupation permanente et étouffante. Le passage au format tabloïd sur papier journal ne résoudra pas ces problèmes. Lassée par les problèmes financiers, les dettes qui s’accumulent et l’angoisse des deadlines, l’équipe dissout le magazine à l’été 1978, après 78 numéros.

En un peu moins d’une décennie, Mainmise s’est affirmée comme la revue de référence de toute la communauté hippie de la région de Montréal et du Québec. La fin de l’aventure sonne le glas des U.T.O.P.I.E.S., comme aimait à l’écrire la Pénélope de Jean Basile, en même temps qu’elle annonce une transmutation de la presse underground au Québec, et des filiations nouvelles. Mais l’histoire de la publication se poursuit à travers celle de ses héritiers, comme la revue alternative Le Temps fou de Christian Lamontagne, créée au moment où Mainmise s’arrête. Dans d’autres titres, comme le Berdache ou le Guide ressources, on retrouve sans surprise certains de ses anciens contributeurs, qui perpétuent son histoire à leur façon.

L’intégralité des numéros est consultable sur http://mainmise.ca

Photographie des locaux de la revue au 351 rue Emery à Montréal (© Denis Plain). En haut, de gauche à droite : Pierre Gaboriau, Serge Litalien, Kenneth Chalk, Roch Michon, Michel Bogosse. En bas : Marie-Thérèse Chauvet, Georges Khal, Linda Gaboriau. Debout dans l’entrée : Jean Basile.

Photographie des locaux de la revue au 351 rue Emery à Montréal (© Denis Plain). En haut, de gauche à droite : Pierre Gaboriau, Serge Litalien, Kenneth Chalk, Roch Michon, Michel Bogosse. En bas : Marie-Thérèse Chauvet, Georges Khal, Linda Gaboriau. Debout dans l’entrée : Jean Basile.

[1] Voir http://www.article11.info/?Steven-Jezo-Vannier-Les-annees , une interview avec Steven-Jezo Vannier, l’auteur de Presse parallèle : la contre-culture en France dans les années 70, Marseille, Le Mot et le Reste, 2011. Voir également l’ouvrage de Perrinne Kervran et Anaïs Kien, Les Années Actuel : contestations rigolardes et aventures modernes, Marseille, Le Mot et le Reste, 2010

[2] Cf Jean-Philippe Warren, « Fondation et production de la revue Mainmise (1970-1978) » in Mémoires du livre, volume 4, numéro 1, automne 2012 : « Ecrire ensemble : réseaux et pratiques d’écritures dans les revues francophones du XXème siècle ; dir. Michel Lacroix et JP Martel

1 Comment

  1. Ricardo

    28 avril 2015 at 1 h 28 min

    Très intéressant, les références aussi, chapeau bas et bourica !

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