4 novembre 2026

Mais où est passée la claviériste de Marvin ?

Pendant des années, elle a été la seule fille sur scène, derrière son Korg MS20 : ex-claviériste de Marvin et de la Colonie de vacances, Émilie Rougier est aujourd’hui musicienne pour le théâtre, créatrice sonore, DJ et organisatrice de rassemblements féministes autour de la musique.

Avant d’être « la fille de Marvin », Émilie Rougier écumait les skateparks de Montpellier. Fraîchement diplômée de l’UFR STAPS, elle envisageait une carrière dans le skateboard, avait des sponsors et l’envie, déjà, d’ouvrir la discipline aux femmes. À 15 ans, elle avait bien rêvé de batterie, et imaginé l’installer dans la cave de sa tour, en cité, n’ayant jamais entendu parler de local de répète. Mais un vieux clavier qui végétait dans une chambre a fait dévier sa trajectoire : « Fred avait chez lui un synthé que lui avait donné son beau-père, un Korg MS-20. Greg a dit qu’il fallait faire un groupe avec. » Le groupe en question, ce sera Marvin, trio montpelliérain de noise rock instrumental, passé par le label Africantape.

La néo-claviériste se révèle la pièce manquante du duo formé par Greg et Fred : « J’allais les voir en répète, et un jour, ils m’ont demandé d’appuyer sur les touches. C’est parti comme ça. » L’engin se révèle facile à piloter : monophonique, le synthé ne joue qu’une note à la fois et ne nécessite pas une grande technicité. Il faut surtout prendre le temps d’en explorer les possibles, grâce à ses dizaines de potards, qui ouvrent chacun sur des sons et des textures différent·es. Ce que fait Émilie, à tâtons. Ainsi est né le trio guitare-batterie-synthé, aux influences math rock, krautrock et synth rock.

Issus de familles prolos, aucun de nous trois n’avait vraiment voyagé jusque-là. En jouant partout, on rencontrait vraiment les gens. Même si on ne parlait pas la même langue, on partageait l’amour de la musique et un certain rapport au monde.

Des squats à la couverture de Noise Mag

Après deux mois de bidouillages, le groupe donne son premier concert. Greg, le batteur, et Fred, le guitariste, font déjà partie de la scène locale : pour sa première scène, Émilie, musicienne novice, joue devant une salle pleine : « À l’époque, je ne savais pas que les pieds de clavier existaient : je jouais assise sur une chaise, le synthé posé sur une autre. » Reste désormais à trouver un nom à la formation : ce sera Marvin, d’après la saga de science-fiction Le Guide du voyageur galactique, de Douglas Adams : « C’est un personnage un peu dépressif et cynique, mais très drôle. Et c’est un robot : avec le synthé et le vocoder, ça collait bien avec notre groupe. »

Pochette du disque Barry, 2013

Marvin fait ses armes dans les milieux alternatifs de Montpellier, puis de Toulouse, où le trio multiplie les concerts. Lors de l’un d’eux, il partage la scène avec un groupe parisien, Glen or Glenda, qui l’embarque dans sa tournée. Le premier album, autoproduit, sort en 2007, suivi d’une tournée européenne. Grâce à ces dates à l’étranger, les horizons s’ouvrent : « Issus de familles prolos, aucun de nous trois n’avait vraiment voyagé jusque-là. En jouant partout, on rencontrait vraiment les gens. Même si on ne parlait pas la même langue, on partageait l’amour de la musique et un certain rapport au monde. »

À partir de 2008, la cadence s’accélère : Marvin a désormais un tourneur, les festivals et les SMAC s’intéressent au groupe, et le trio joue avec ses idoles : à Paris il fait la première partie de Devo, et le lendemain, un concert avec Trans Am. Parti sur sa lancée, il sort son deuxième album en 2010, enregistré avec Miguel Constantino et commence réellement à être identifié : Marvin fait la couverture de Noise Mag, et l’album est très bien reçu par la presse. C’est aussi cette année-là que les trois Montpelliérain·es rencontrent Pneu, Electric Electric et Papier Tigre, le futur line up de La Colonie de vacances. « On a fait cette première tournée ensemble qui est, pour moi, la meilleure de toute ma vie. Celle où j’ai le plus ri. »

Crédit : Gwendal Le Flem

Quatre scènes, onze musicien·nes

À l’occasion d’un concert à Tours, la formation teste un dispositif inédit : quatre scènes autour du public, qui jouent tour à tour, puis ensemble. La formule convainc : « Après cette date, on ne pouvait plus faire machine arrière. » Premier tour bus, premiers concerts à Dour et aux Vieilles Charrues… La « Colo » gagne encore en visibilité et, année après année, affine son mode de fonctionnement : « Au départ, le principe, c’était de jouer les compos de chaque groupe, à onze. J’étais fan des morceaux des autres groupes et avec ce dispositif ça les rendait complètement dingues. Puis petit à petit, on a composé des morceaux propres au projet. »

La Colonie de vacances occupe dix ans de la vie d’Émilie. Une décennie pendant laquelle une autre passion, le surf, vient disputer la place centrale qu’occupe la musique dans sa vie. Les priorités évoluent, et un jour, la décision de partir s’impose : « C’était une décision dure à prendre, parce que la Colo c’était ma famille de coeur, et le groupe rendait beaucoup de gens heureux. Mais je sentais qu’il fallait que je parte ailleurs pour créer autre chose. »

Crédit : Cedric Viollet

Tout quitter

À bientôt quarante ans, le temps est venu de prendre un nouveau départ, qui passe aussi par un adieu au sud pour tenter l’aventure à Rennes : Émilie pose ses valises dans la métropole bretonne, en plein confinement. Pour passer le temps, entre deux puzzles géants, elle écoute la radio. Le mouvement #MeToo et l’approfondissement des écoutes et lectures féministes invitent la néo-Bretonne à poser un autre regard sur ses années au cœur de la scène noise.

Ça m’impressionnait de jouer avec certains de mes « collègues ». En fait, j’avais du mal à me dire que j’étais musicienne.

« Il y avait des endroits dans lesquels je ne me reconnaissais plus au fil du temps : les ambiances de tournée, le rapport à la fête, certains sujets de discussions…. Je me sentais seule dans mon intimité de femme, je pathologisais parfois ma différence, je ne la comprenais pas, ne la conscientisais pas, pour moi le masculin était la norme. » Tout en ayant conscience d’avoir bénéficié du statut sans doute protecteur de « mascotte du groupe » et d’un entourage non problématique : « J’ai toujours été entourée de musiciens justes et bienveillants, je n’ai pas souffert du sexisme dans mes groupes. J’en ai souffert avec des gars extérieurs, des organisateurs, des mecs qui dormaient chez moi quand j’organisais des concerts. Et de ces blagues nazes, auxquelles tu ris jaune et dont tu ne sais plus si elles sont graves ou pas. » Le passé est relu à la lumière des prises de conscience nouvelles et du travail de déconstruction entamé : cette difficulté à prendre la parole en interview, à proposer des idées en composition aux dix autres musiciens de la Colo, sont autant de marqueurs d’une difficulté à se sentir légitime : « Ça m’impressionnait de jouer avec certains de mes « collègues ». En fait, j’avais du mal à me dire que j’étais musicienne. »

Encore loin de l’égalité

Le début de la déconstruction est amorcé par la théorie et confirmé par le terrain : si sa carrière a débuté dans un entre-soi masculin, elle s’ouvre à des collaborations féminines. Concrètement, avec la batteuse Simone Aubert et la violoniste Agathe Max, deux musiciennes avec lesquelles Émilie partage la scène pour un spectacle de danse éco-féministe. Un environnement et des interactions nouvelles, qui ne font que renforcer sa prise de conscience féministe : « En un après-midi de répétition, on avait fait quatre morceaux. Je me suis dit « Mais en fait, je suis musicienne ». (…) Depuis que je joue en mixité choisie, je vois tous les empêchements, toutes les choses que je n’ai pas osé dire ou faire, les positionnements que j’ai eus, et qui venaient vraiment du fait que j’étais une femme dans un univers masculin. »

Les projets s’enchaînent très vite : Émilie témoigne de son expérience de femme dans le milieu musical au Jardin Moderne, à Rennes, et verbalise ses prises de conscience.
Elle rencontre l’asso HF+ Bretagne, qui réalise des diagnostics sur la place des femmes et des minorités de genre dans le spectacle. « On a les chiffres : 19 % de femmes sur scène en 2019, près de 28 % aujourd’hui. On est encore loin de l’égalité. » Alors qu’elle commence tout juste à faire de la fiction sonore, elle a l’idée de créer un jeu radiophonique fictionné, sur le modèle du Jeu des 1000 euros, consacré au matrimoine musical, duquel naît la première Matri Music Party, un atelier de collectage des musiciennes M.I.N.T.*, puis un blind test et un karaoké matrimoine.

Crédit : Cheval Jospin photographié par Emilie Rougier

Au même moment, le dispositif des GRRRL+CAMP se régionalise en s’organisant avec quatre SMAC bretonnes, la Nouvelle Vague à Saint-Malo, La Carène à Brest, Bonjour Minuit à Saint-Brieuc et L’Échonova à Vannes. Émilie y intervient avec Liza Bantegnie comme musiciennes encadrantes de ce dispositif essentiel que le contexte actuel met en danger : « Avec les élections de 2027, on ne sait pas trop ce que vont devenir ces actions primordiales pour plus d’égalité dans les musiques actuelles. » Les personnes en bénéficiant sont payées pour répéter, expérimentent une mise en groupe 100% M.I.N.T. et sont accompagnées dans le développement de leur carrière. Pensé comme un chemin vers la professionnalisation et la création d’un réseau musical féministe et queer, il a permis à certain·es d’obtenir leur premier statut d’intermittent·es : « Cette année, un groupe génial est né : Cheval Jospin, auquel je souhaite une très longue vie. »


* Sigle pour Meufs, Intersexes, Non binaires et Trans, utilisé pour désigner soit les personnes qui ont été assignées femme à la naissance soit celles qui ne sont pas des hommes cis.

Émilie Rougier est actuellement en tournée avec Rouge courroux, un spectacle musical jeune public créé avec la comédienne Marina Le Guennec (collectif Les Becs Verseurs), une version en colère et féministe du Petit Chaperon rouge, dont elle compose et joue la musique sur scène.

A lire : Un article vers un texte complet sur la matri music party.

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