Cela fait quatre décennies que Thurston Moore fait partie du paysage culturel, sortant des disques avec la régularité d’un métronome, avec ou sans Sonic Youth. La sortie de son album « The Best Day » fut donc l’occasion de rencontrer le Dorian Gray de la noisy pop.

Face à un tel calibre, il semblait opportun d’envoyer au front une fan absolue de l’œuvre de Sonic Youth et un individu blasé et cynique qui a toujours été plus intéressé par la personne de Moore que par sa musique; la curiosité de ce musicien érudit dépassant très largement le simple cadre du rock. Le rendez-vous fut donné dans les superbes locaux de Beggars Group, dans le XIème arrondissement de Paris. Thurston Moore, l’éternel adolescent, est aussi affable que prévu et carbure à l’eau minérale.

Quand on voit la liste des musiciens qui ont joué sur votre dernier album, « The Best Day », à savoir Steve Shelley, Debbie Googe et, dans une moindre mesure James Sedwards, on se demande si c’est bien un disque solo. Comment se sont passés l’écriture et l’enregistrement des chansons ?

« The Best Day » est bien un album solo. Cela faisait un petit moment que je n’avais rien sorti sous mon propre nom, depuis « Demolished Thoughts » en 2011 qui avait été produit par Beck. Depuis, j’ai emménagé à Londres et travaillé sur différents projets en m’investissant notamment dans un autre groupe, Chelsea Light Moving, qui est devenue la formation avec laquelle j’ai tourné ensuite pour « Demolished Thoughts ». Je n’ai pas mis mon nom sur l’album qu’on a fait ensemble parce que j’ai privilégié l’anonymat et n’ai d’ailleurs donné aucune interview dans le cadre de la promotion du disque. On a beaucoup tourné aux Etats-Unis et en Europe, dans des petites salles, j’avais besoin d’être occupé. Cela m’a un peu déprimé au bout d’un moment, j’en avais marre de jouer en club. Je n’arrêtais pas de me dire que je devais arrêter tout ça, aller quelque part pour me poser et réfléchir. Peut-être que les idées allaient revenir ainsi et que je pourrais recommencer à écrire… Et c’est ce que j’ai fait : j’ai déménagé à Londres pour y travailler, notamment avec le poète français Anne-James Chaton. J’ai même joué à la Maison de la Poésie à Paris, j’ai fait des trucs un peu bizarres ! Et ce moment est arrivé où j’avais de nouveau envie d’écrire des chansons. J’étais enfin capable de prendre ma guitare, m’assoir et écrire. C’était parti, voilà. Certains guitaristes ont besoin de jouer de leur instrument tous les jours, une pratique quotidienne leur est indispensable et leur permet de progresser. Gerhardt Richter (NdA : artiste dresdois dont l’une des œuvres orne la pochette de « Daydream Nation ») a besoin de peindre chaque jour, cette discipline est d’une importance capitale pour lui, et j’avoue que j’aime beaucoup cette idée. Si je procédais de la sorte, mon jeu et mes chansons ne seraient probablement pas les mêmes et tendraient vers une forme de sophistication plus aboutie. Et pourtant, j’apprécie qu’il y ait une sorte de distance entre mon travail et moi. C’est peut-être parce que je suis assez paresseux de nature, je dois dire.

Vous, paresseux ? On a du mal à l’imaginer.

IMG_4473 copy-1Oui… Je devrais jouer tous les jours ! Je ne sais pas si c’est un manque de discipline ou d’intérêt de ma part. J’aimerais vraiment écrire chaque jour aussi. L’été, j’enseigne dans des ateliers de poésie et je sais que les poètes qui s’impliquent vraiment écrivent quotidiennement. Et bien pas moi, je me sens parfois coupable de ne pas travailler ainsi, mais c’est une démarche qui est très personnelle. Si j’attends suffisamment longtemps, que j’ouvre un livre et prends un crayon, je sais alors que les idées vont venir toutes seules. J’ai cette énergie en moi qui existe justement parce que je ne l’exploite que sporadiquement. Ce n’est ni bien, ni mal, c’est comme ça que je travaille. Cela s’accorde bien à mon goût pour la simplicité au quotidien. Quand je me dis que je dois écrire, ou jouer de la guitare, je le ressens presque comme une contrainte physique, c’est tellement moins spontané que de sortir de chez moi, flâner dans les rues et aller me perdre dans les allées d’une librairie en méditant. Et c’est ça que je préfère, je ressens alors un influx d’énergie et d’idées et surtout, je suis seul à ce moment-là. Et c’est tout ce à quoi j’aspire : juste vivre et respirer. Et m’éloigner de toutes mes obligations professionnelles.

Ressentez-vous alors de la culpabilité ?

Non, même si je me dis que je pourrais faire mieux en me concentrant plus sur mon travail. Mais c’est comme ça, c’est le destin, je crois en ce genre de choses. Quand je crée, je me retrouve seul face à mon œuvre, il n’y a plus que moi et moi et encore moi. J’essaie justement de m’extraire de ce rapport égocentrique à ce que je fais et de prendre de la distance. Cela fait que je me sens vivant. Voilà le genre d’état d’esprit dans lequel j’étais lorsque je suis arrivé à Londres pour y vivre et écrire des chansons. Je n’avais aucune ambition particulière si ce n’est faire un bon disque en étant entouré de musiciens. Le premier d’entre eux que j’ai rencontré était James Sedwards, le guitariste, il n’est pas très connu en dehors d’un certain milieu à Londres mais moi je le connaissais car je l’avais déjà vu jouer. C’est lui qui m’a suggéré de contacter Debbie Gouge, la bassiste de My Bloody Valentine. Je ne la connaissais que parce que Sonic Youth avait joué avec eux en 1985. Je savais qui elle était, elle aussi, mais ça s’arrêtait là. James savait que Debbie était disponible pour jouer, mais j’avoue que j’étais plutôt circonspect parce que je n’avais pas envie de créer un groupe de célébrités, je voulais que les choses se fassent naturellement. Je l’ai finalement appelée, nous nous sommes vus et je l’ai trouvée fantastique avant même que nous ne jouions ensemble. Elle improvise avec une facilité déconcertante sur n’importe quoi : elle me regarde et commence à jouer. Debbie va au cœur de la musique et du son, sans fioriture, elle n’a peur de rien. Elle a un jeu très physique et qui s’accorde très bien à la batterie de Steve Shelley et pour moi, c’était magique. J’ai réalisé que ce qu’était capable de faire ce groupe de quatre individus était une véritable bénédiction, c’était parfait. Et puis nous sommes partis pour une longue tournée et nous avons joué un peu partout.

Pas à Paris cependant.

Mais personne ne nous veut à Paris ! Notre agent a réussi à nous programmer à Rock en Seine l’an dernier, mais c’est tout. En fait, je crois que le vrai problème c’est que je vienne sans cesse faire ces concerts étranges, que j’improvise sur de la noise music, sur de la poésie. Les tourneurs se sont dits que je n’étais bon qu’à faire que des trucs bizarres dans des petites salles, alors ils ont décidé d’attendre. Mais nous devrions jouer de nouveau à Paris, dans le cadre du Festival Clap Your Hands (NdA : au Café de la Danse le 30 avril).

Personne ne fait de la musique expérimentale pour gagner de l’argent.

Debbie Gouge est devenue chauffeur de taxi pendant le hiatus de My Bloody Valentine. De la même manière, l’un des membres des Feelies s’est reconverti dans la serrurerie à Disneyland en Floride après que le groupe s’est séparé. C’est un peu triste.

Je ne sais pas si c’est triste : personne ne fait de la musique expérimentale pour gagner de l’argent. Rares sont les groupes qui proposent une musique exigeante et qui parviennent néanmoins à vendre des disques, comme Radiohead. Prenons les Foo Fighters qui est un groupe qui cartonne : ils font du rock tout ce qu’il y a de plus classique et il n’y a aucun enjeu dans leur musique même si je pense que ce sont des mecs plutôt cool et honnêtes dans leur démarche. Ils n’expérimentent pas et leur musique convient parfaitement aux gens qui ne cherchent rien de novateur ou d’exigeant, mais sont plutôt en attente d’un plaisir instantané qui ne demande pas d’effort. C’est merveilleux, ils peuvent faire ça toute la journée et le faire bien, donner des concerts énormes. Mais le truc c’est que ce groupe vient justement de cette scène expérimentale assez brute, The Germs et Nirvana, et c’est justement la chose la plus intéressante sur ce groupe : son origine. Cela explique très certainement leur succès. Vous savez, il n’y a que très peu de groupes qui vivent de leur musique et n’ont pas besoin d’avoir un boulot à côté. Le seul argent que j’arrive à toucher de temps à autre vient de notre catalogue et Sonic Youth n’a pas vendu tant de disques que cela. Et puis une fois que les gens ont acheté les disques, ils ne vont pas se les procurer de nouveau !

On ne peut pas avoir confiance envers le produit et son dealer, à moins d’être une riche rockstar comme Keith Richards !

J’ai le sentiment que la musique que vous avez créée avec Sonic Youth a été composée pour moi. Quelle que soit la situation et mon état d’esprit, que je sois heureuse, triste, qu’importe, c’est parfait. C’est pour moi et juste pour moi. Avez-vous la même relation avec un artiste ou un groupe ?

Déjà, le truc avec Sonic Youth, c’est que nous avons existé pendant très longtemps, bien plus que la majorité des groupes et il n’y en a pas tant que ça en fait.

Les Rolling Stones !

Oui, évidemment, les Rolling Stones ou les Who ! Mais les Stones sont différents, c’est un groupe énorme, leurs chansons passent à la radio. Tandis que Sonic Youth n’a jamais cherché à écrire un morceau pour passer à la radio. Nous n’avons jamais cherché à être célèbres et avons été très surpris quand nous le sommes devenus, plus précisément dans les années 90. Et je dois dire que le succès de Nirvana à cette époque nous a probablement aidés car nous nous sommes retrouvés dans leur sillage. Pour en revenir à la question initiale, ce sont plutôt des disques qui m’ont accompagné au fil des âges que des artistes : je pense à « Raw Power » d’Iggy & the Stooges, « Horses » de Patti Smith, les premiers disques des Ramones et puis « Never Mind The Bollocks » et « Cut«  des Slits. Ces disques ont toujours été remarquables pour moi et ils continuent de l’être, ce sont des documents en fait, des témoignages. Il est vrai que j’ai une certaine intimité avec ces albums car j’étais là lors de leur conception. Mais, non, je ne pense pas avoir de groupe qui me fasse ça, qui me suive toute au long de ma vie et créée une émotion profonde.

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(C) Astrid Karoual

Il m’arrive souvent de rencontrer des gens qui me disent que Sonic Youth a été présent pendant une bonne partie de leur vie, que la musique les a aidés à grandir : « Vos disques m’ont aidé alors que j’étais à la fac, vous m’avez sauvé la vie alors tout était merdique autour de moi… » C’est fabuleux, j’adore entendre ce genre de choses. Et en même temps, je n’essaie pas d’en tirer profit ou d’exploiter cette situation car je tiens les choses à distance. Je peux comprendre que des gens me disent cela et en même temps j’ai du mal à comprendre car je pense que Sonic Youth avait beaucoup de défauts, tout n’était pas parfait. Nous étions « intéressants » dirais-je !

C’est peut-être justement car votre musique avait des défauts que vous étiez intéressants.

Oui, je pense aussi ! En ce qui me concerne, je n’ai pas envie d’écouter de la musique qui soit parfaite. Il n’y a rien de pire que les groupes qui font chaque soir un set exemplaire. Cela m’ennuie. Prenons Cat Power par exemple : j’ai l’impression qu’elle fascine les gens parce qu’ils se demandent : « Mais est-ce qu’elle sera en état ce soir ? » C’est probablement une curiosité morbide un peu déplacée mais c’est le miroir des émotions humaines et c’est ce qui touche les gens : nous ne sommes pas parfaits, nos vies non plus et heureusement. Et ce sont ces imperfections qui rendent les groupes et les artistes intéressants, et ces derniers n’ont pas peur de les mettre en avant. Je rencontre des gens qui sont attirés par une sorte de perfection – qui n’est que cosmétique – chez les artistes, je n’arrive pas très bien à comprendre cela moi-même, mais c’est ainsi.

Ce qu’espérait Geffen Records, c’était qu’on soit les Pink Floyd punk !

À l’époque où nous avons signé chez Geffen Records, après la sortie de « Daydream Nation », alors que nous roulions en voiture avec ma grande soeur, un morceau de Pink Floyd passe alors à la radio, une scie comme Money. Elle me dit alors : « Et bien, pourquoi vous ne jouez pas ce genre de musique ? C’est ça que vous devriez faire, parce que ça sonne bizarre, comme ce que vous faites, et ça passe quand même à la radio. » Je crois que c’est ce qu’espérait Geffen Records, qu’on soit les Pink Floyd punk ! En fait, on a fait complètement autre chose et je pense qu’on les a désarmés quand même, on a enregistré avec trois guitares et sans basse un disque comme « Experimental Jet Set, Trash and No Star », composé de morceaux assez courts, linéaires et minimalistes. Et cela tranchait avec ce qui était populaire à l’époque, le gros son rock des Stone Temple Pilots par exemple. Outre Nirvana, nous étions bien plus intéressés par ce que faisaient des artistes comme Lou Barlow, Royal Trux et Pavement, et je disais aux autres « Pas question que l’on parte en tournée avec Stone Temple Pilots, on partira plutôt avec Pavement ». Cela nous semblait être la seule chose en faire, rester fidèles à ce que nous sommes et rester professionnels .

Vous êtes parvenus à rester indépendants et faire ce que vous aviez en tête, ou vous avez dû faire des compromis avec Geffen ?

Non, non, ça allait et de toute façon, ils ne pouvaient pas vraiment faire grand-chose contre cette trajectoire que nous avions en tête. C’est sûr que cela aurait été beaucoup plus facile de nous vendre un peu, faire des hits bien évidents : Kool Thing Part 2. Puis Kool Thing Part 3. Mais de toute façon nous n’avions pas du tout en tête d’accomplir quoi que ce soit de particulier, c’est juste qu’il y avait cette sorte de magie. Et la magie a opéré, cela a fonctionné alors qu’on aurait pu se planter.

Quel est votre album préféré de Sonic Youth ?

« Confusion Is Sex », notre premier album, est celui que je préfère. J’ai toujours pensé que le plus intéressant chez un artiste est ce qu’il fait à ses débuts, c’est moins étudié, moins référencé. Ensuite, sans remettre aucunement en cause ce que nous avons fait ensuite, notre jeu est devenu plus sophistiqué, nous avons eu de nouvelles idées, subi des influences diverses – comme le jazz d’avant-garde, des compositions assez académiques – et puis mine de rien, avec le temps, on les incorpore à notre musique, à notre façon de jouer, d’écrire. Rien de ceci ne s’entend sur « Confusion is Sex », j’avais la vingtaine et je voulais créer une sorte de témoignage de l’époque. Nous n’attendions absolument rien car nous n’allions nulle part en particulier. Nous voulions juste que d’autres puissent écouter un disque de musique expérimentale, quelle qu’elle soit, et nous n’avions pas d’argent, mais nous y sommes arrivés. C’est ça l’énergie que j’affectionne, l’énergie des débuts. Prenez U2 par exemple, je ne suis pas leur plus grand fan, mais si je devais choisir un de leurs albums, je choisirais le premier, ou même R.E.M., et je suis ami avec eux en plus même si je n’écoute pas leur musique, mais j’aime bien leur premier album car il y a une forme d’innocence dans ce disque qui me touche et c’est impossible à reproduire. On est un nouveau groupe seulement une fois, et puis on est un peu moins nouveau et puis finalement on devient un groupe installé et influent.

J’étais le seul du groupe à être fermement contre l’idée de rejouer « Daydream Nation ».

Vous êtes nostalgique de cette époque ?

Non pas vraiment. Je suis intéressé par l’histoire de la musique, tout comme l’histoire de New-York. Plus j’en sais sur le sujet et plus cela a du sens. Je n’ai pas de problème avec le fait d’être nostalgique, j’adore parler de tout ça et le fait de l’avoir vécu et d’y avoir contribué d’une certaine manière est très gratifiant, bien sûr. La seule différence entre un groupe qui a fait dix albums et un jeune groupe, c’est l’expérience. J’ai justement eu l’occasion de parler de cela quand nous faisions « The Eternal », le dernier album de Sonic Youth, je me rappelle avoir dit en interview que ce qui m’intéressait alors dans Sonic Youth était l’expérience, chose que nous n’avions pas à nos débuts. Et c’est probablement la chose qui m’excite le plus, utiliser cette expérience pour donner une vraie raison à ce que nous faisons plutôt que de répéter encore et toujours les mêmes formules que l’on pourrait avoir élaborées au début d’une carrière. Ceci étant, peut-être que nous avons utilisé nous aussi des formules, en tous les cas, nous avions une patte reconnaissable. Sur ce nouvel album, les gens ont dit, « Ça sonne comme du Sonic Youth mais sans Lee et Kim ! » Alors oui, bien sûr, je n’allais pas non plus me planquer et faire un disque d’électro dance. J’ai essayé d’être sincère. Et si je passe pour un ringard auprès de certains, ce n’est pas grave.

(C) Astrid Karoual
(C) Astrid Karoual

Justement, votre album ne sonne pas comme l’œuvre d’un vieux qui joue à être jeune. Il en ressort une certaine fraîcheur.

Je n’ai jamais aimé l’idée d’exploiter continuellement sa propre jeunesse quand le temps a passé. Aerosmith est un groupe de vieux qui chante des chansons sur les teenagers ! Cela peut fonctionner, mais comme disait Lou Reed, il était très obstiné : « Je chante et fais de la musique pour les adultes » ! C’était un peu prétentieux mais Lou Reed pouvait se permettre de raconter n’importe quoi. Je ne me demande pas à quelle tranche d’âge je m’adresse lorsque je joue, je ne raisonne pas en ces termes, je n’ai pas de cible particulière, que ça soit le milieu culturel ou la couleur de peau. Je cherche à faire des choses qui me stimulent sur le plan créatif, sans vouloir à tout prix me distinguer. Là, j’écris les chansons pour le groupe alors que sur cet album, je n’ai pas écrit de chansons pour ce groupe-là en particulier, j’ai composé des chansons et c’est tout. Le groupe est venu après et a appris les chansons. Maintenant qu’il est là, j’écris en pensant à la façon dont nous devons interpréter ces morceaux, me dire « Tiens Debbie sera super là-dessus, là James, le guitariste, pourra faire un truc génial avec sa guitare parce qu’il est très fort.

Votre songwriting sera de fait différent en tenant compte de ces paramètres.

Oui : nous avons enregistré deux nouvelles chansons depuis et elles sont totalement différentes.

[Avec Sonic Youth] le temps qu’on décide de tous se revoir et de rejouer ensemble, on aura probablement plus de 90 ans.

Avez-vous fait une croix sur Sonic Youth ?

On dirait bien que oui ! Le temps le dira mais bon, nous vieillissons quand même, alors le temps qu’on décide de tous se revoir et de rejouer ensemble, on aura probablement plus de 90 ans.

Vous avez joué « Daydream Nation » en 2007 à Londres dans le cadre des Don’t Look Back Series d’ATP, vous avez d’autres projets de ce type ?

Daydream NationVous savez quand il a été prévu de rejouer « Daydream Nation », j’étais le seul du groupe à être fermement contre. Ce n’est pas une histoire de nostalgie, pour moi, c’était regarder en arrière et non aller de l’avant. Je sais que cela aurait pu être cool mais lorsque nous répétions, j’avais l’impression que je faisais mes devoirs. Ce truc de devoir apprendre à jouer de nouveau ces chansons de 1988, franchement, c’était hyper chiant. On a dû réécouter les masters pour se rappeler de tout : « Qui a joué ce truc ? C’est toi ou c’est moi ? Et moi, je joue quoi ? » J’ai changé et je ne suis plus le guitariste qui a joué ça à ce moment-là et en les entendant, j’avais l’impression d’avoir 3 ans à l’époque. Notre jeu était très simple, mais l’intérêt de nos compositions résidait dans l’alchimie complexe qui unissait nos jeux, à Kim, Steve, Lee et moi, et du coup, entendre ces pistes isolées était décevant. Je me suis alors retrouvé incapable de rejouer des parties qui avaient l’air simple en apparence, mais qui étaient bien plus complexes en réalité et puis, tout semblait si loin. Et j’ai réalisé que le seul moyen de rejouer « Daydream Nation » était de jouer ce double album d’une seule traite, du début à la fin.

Le rock n’ roll n’est pas destiné à rentrer dans les musées.

Non… Enfin, si ! « Daydream Nation » a été choisi par la bibliothèque du Congrès pour faire partie du National Recording Registry.

On proposera bien un jour à Sonic Youth de faire partie du Rock and Roll Hall of Fame !

On n’y rentre pas comme ça, il faut compter sur le lobby des labels, des agents et des managers. Ce n’est pas le public qui décide et cela n’a pas grand chose à voir avec le rock’n’roll, c’est une affaire de business. Je n’y pense pas, mais si on me le proposait, j’irais au dîner d’intronisation avec plaisir. Pas comme Johnny Rotten qui leur a suggéré d’aller tous se faire mettre. D’ailleurs, je l’admire vraiment pour ça : il n’avait pas besoin de rentrer au Rock and Roll Hall of Fame parce qu’il a fait des disques géniaux, un groupe génial alors que ce n’est qu’une histoire de pognon créée par des businessmen à des fins de promotion. C’est du show-business, d’où la réaction de Johnny Rotten qui a refusé de s’impliquer dans cette fumisterie. S’il leur prenait l’envie d’introniser Sonic Youth, j’irais : même si cela ne veut rien dire, cela donnerait paradoxalement une certaine valeur à notre travail. On aurait droit à un dîner gratuit, à une belle chambre d’hôtel et on passerait une seconde à la télévision. Ça serait rigolo, certainement pas quelque chose à prendre au sérieux, c’est comme si on me disait « Ne va pas en Israël, sinon cela voudra dire que tu soutiens Israël ». Je ne soutiens pas Israël, ce n’est pas parce que je vais y jouer de la musique que cela veut dire que je soutiens leur régime, ce n’est absolument pas politique. La politique, c’est de l’ordre de l’intime.

On pensait que vous étiez impliqué politiquement.

Oh, je suis curieux et le sujet m’intéresse, tout comme l’activisme m’intéresse ainsi que le rôle de surveillance de certaines institutions pour garantir l’équilibre des pouvoirs, mais je ne suis pas intéressé par la politique dans le sens où je ne voudrais pas m’y lancer ou même être associé à une personnalité politique. Je crois en l’importance du vote et de l’expression de la démocratie.

On parle beaucoup de musique du passé, est-ce que vous écoutez des choses plus actuelles ?

J’écoute et j’assiste à des concerts de jazz d’avant-garde, d’improvisation en free-jazz, de la musique assez académique également. Je vais aussi à des concerts de rock mais il faut que ce soit un peu marginal et pointu. C’est un peu compliqué pour moi d’aller voir des groupes de rock, parce que comme je fais partie de cette scène, je ne peux pas y assister anonymement, les gens m’accostent et veulent me prendre en photo avec leurs téléphones, ou alors ils vont me parler des fois où ils m’ont vu jouer. Bien sûr, cela me fait plaisir mais j’ai un peu de mal avec ce genre de situations où il me faut répondre aux sollicitations. De plus, j’ai du mal à retrouver le grand frisson de l’époque où j’assistais aux premiers concerts des Ramones, de Patti Smith ou Suicide. Je ne peux pas ressentir de nouveau l’impact que ces concerts ont eu sur moi, et je n’essaie même pas de le recréer car c’est impossible. La situation serait différente si j’avais seize ans aujourd’hui et que je courrais les clubs de concert en concert : la découverte de nouveaux groupes m’exciterait, mais là franchement, à cinquante-six ans, ce n’est plus le cas.

(C) Astrid Karoual
(C) Astrid Karoual

Mais il y a des groupes que je trouve vraiment cool en ce moment, il y a un groupe de filles à Londres que j’aime beaucoup et qui s’appelle Trash Kit, leur musique est géniale, je les ai vues à plusieurs reprises, elles viennent juste de sortir un album sur Upset the Rhythm, elles sont parfaites. J’aime beaucoup The Ex également, un vieux groupe comme Sonic Youth qui vient des Pays-Bas. En live, ils sont incroyables, ils n’ont jamais été aussi bons que maintenant je pense, leurs voix ont changé avec le temps.

Je lis toujours la presse consacrée à la musique et je m’intéresse aux nouveaux groupes, à quoi ils ressemblent, et à ce qu’ils font. Je peux même parfois pousser mes investigations plus loin et écouter leur musique. Mais bon, je dois dire que tous ces jeunes artistes ne sont pas une source d’inspiration. Les entendre ne me donne pas spécialement envie de rentrer chez moi pour faire de la musique. Il faudrait que je tombe sur quelque chose de vraiment radical pour être inspiré et cela ne m’empêche pas d’en apprécier certains. Mais il est vrai que j’en parle peu car ça ne m’excite pas plus que ça, voilà. Et vous, vous aimez quoi ?

En fait, je n’écoute pas vraiment de nouveaux groupes car j’ai trouvé ce dont j’ai besoin, si je puis dire. Il y a Sonic Youth, vous Thurston Moore, Jesus & Mary Chain, Wedding Present, Sebadoh, Pavement. Je peux vivre avec ces seuls groupes, cela me suffit.

Oui, c’est un cheminement très personnel au final, il y a ces groupes qui nous définissent d’une manière très particulière et auxquels on reste attaché. Il y a ce jeune groupe dont j’ai oublié le nom, que tout le monde écoute et parfois, ils sonnent exactement comme Pavement. Ils n’étaient même pas nés à l’époque où Pavement existait. C’est un éternel recommencement, et c’est générationnel. Quand j’allais voir les Ramones et Patti Smith au CBGB, il y avait bien des grincheux qui disaient « Oui, mais ça ne vaut pas les New York Dolls ! »

Tiens justement, puisque vous avez vécu à New-York à la fin des seventies, vous avez des souvenirs marquants de cette époque ?

New York était une petite ville à cette époque, un tout petit milieu alors, dans une ville pauvre, pleine de mecs bourrés, de camés et de criminels. Il fallait vraiment faire gaffe. On voyait des gens comme Richard Hell, Johnny Thunders et Debbie Harry traîner en ville, on se croisait et on vivait tous à peu près dans le même quartier, dans le Bowery. Personne d’autre ne leur ressemblait, ils étaient uniques dans leur genre. Thunders portait ses pantalons hyper serrés, il était totalement dépenaillé, coiffé n’importe comment. Et trente ans plus tard, tout le monde s’habillait comme lui. Le punk rock a tout changé. Mais en ce temps-là, le punk rock n’avait rien changé du tout !

Tout le monde se connaissait et traînait dans les mêmes endroits, aussi bien les journalistes, les photographes, que les musiciens. Et puis tout a changé à cause des médias, MTV a tout bouleversé. Je me souviens qu’ils ont approché Patti Smith des années plus tard et leur approche était basée sur une sorte de célébration des divas du rock. Et elle leur a répondu un truc comme « il n’y a pas de débat au sujet des divas ou des femmes, la question ne se pose pas. » La question du genre homme ou femme dans le mouvement punk rock n’existait même pas, on ne raisonnait pas en ces termes. Il n’était pas non plus question de domination des hommes sur les femmes dans le punk rock car il y avait ces groupes comme Patti Smith, Debbie Harry, les Slits, Teenage Jesus et elles avaient la même puissance que des groupes comme les Ramones, les Dead Boys ou les Sex Pistols. De toute façon il y a toujours eu plus de mecs que de nanas dans le rock et quoi qu’il en soit, les mecs s’habillaient comme des nanas de toute façon ! Il y a toujours eu cette féminisation dans le rock, le genre de voulait plus dire grand-chose et donc tout cela a changé dans les annéées 90 avec MTV avec cette espèce de labellisation du rock, le rock féminin, etc. Mais ça veut dire quoi ? Et cela a beaucoup agacé Patti Smith et elle leur a dit : « Je ne veux pas que vous m’étiquetiez comme une femme qui fait du rock. Et vous, vous faites du rock d’homme, c’est ça ? » Elle trouvait ça hyper condescendant alors elle s’est barrée et les a laissés en plan en disant « Fuck MTV! » Et je crois que c’est l’une des raisons pour lesquelles les gens ont tant aimé Nirvana, parce que Kurt faisait tout pour ne pas être catalogué comme un mec à la tête d’un gang de mecs. Il était plus subtil que ça.

Il n’y a pas que les drogués qui font du Rock’n’Roll.

Avez-vous pris des drogues pendant cette période ?

Quoi ? Des drogues ?

Oui…

Mais je n’avais pas les moyens de m’en acheter, j’étais trop fauché pour ça. Avec le peu d’argent que j’avais, je m’achetais des disques et de bouquins, c’était ça mes drogues ! Bon, j’ai déjà pris de la coke, du speed et de la marijuana. Rien de plus puissant car je craignais que cela ne me stoppe dans ce que je faisais et de toute façon, je n’ai pas une nature addictive pour ce genre de choses, j’étais du genre à être fasciné, à fétichiser certaines choses, et je ne voulais surtout pas que la drogue m’arrete dans ce que j’entreprenais, ou que cela me tue. En bref, cela ne m’intéressait pas et je voyais plein de gens en prendre, je savais que Richard Hell prenait de l’héroïne et aussi Johnny Thunders. Sid Vicious vivait près de chez moi et je le voyais se rendre à la clinique pour se procurer de la méthadone. Et je me disais « Mais quel gâchis ! » Pour moi, aller à la clinique, c’était comme être obligé d’aller à l’école.

(C) Astrid Karoual
(C) Astrid Karoual

Je vous pose la question parce que vous paraissez très straight et que votre musique sonne comme celle de quelqu’un qui se serait copieusement défoncé.

Ouais, ma musique est totalement barrée ! Il n’y a pas que les drogués qui font du rock’n’roll vous savez. A Lollapalooza en 1995, il y avait ces groupes qui étaient complètement tarés, comme Hole de Courtney Love et The Jesus Lizard. Une fois sur scène, ils jouaient une musique très conventionnelle, du rock hyper classique. Alors que Sonic Youth, nous n’étions absolument pas barrés, mais c’est notre musique qui était dingue ! Voilà le paradoxe.

Heureusement pour vous que vous ne vous êtes pas drogués alors !

Je pense que les gens qui sont un peu barrés ont besoin de retrouver une certaine stabilité dans leur musique alors que ceux qui sont stables ont besoin de faire n’importe quoi avec la musique. Alors bien sûr, il m’est arrivé de prendre de la coke, de m’envoyer cinq téquilas d’affilée en club et de faire un peu n’importe quoi, je n’ai aucun problème avec ça. J’ai toujours gardé le contrôle et n’avais pas envie de claquer du blé là-dedans. Disons que je n’ai pas aimé ça au point d’avoir besoin d’y retourner, je n’ai pas entendu une petite voix à l’intérieur de moi m’implorant « Encore ! Encore ! Encore ! » J’ai été accro aux clopes, mais comme tout le monde, non ? Franchement, les drogues ne me posent pas de problème : on les diabolise parce qu’elles sont illégales, mais le simple fait de les légaliser rendraient probablement les produits plus purs et moins dangereux. Prenez Keith Richards : il a consommé de l’héroïne plus que n’importe qui et il est toujours là. Pourquoi ? Parce qu’il avait les moyens de s’offrir la meilleure héroïne, de qualité pharmaceutique, bien loin de cette merde qu’on trouve dans la rue. S’il avait été fauché, il se serait probablement dit « Mon dieu, il faut que j’aille me procurer de cette merde au coin de la rue, et cette saloperie va me tuer à petit feu… » On ne peut pas avoir confiance envers le produit et son dealer, à moins d’être une riche rockstar comme Keith Richards !

Enfin, Keith Richards ressemble désormais à une vieille grand-mère alors que vous ressemblez à un adolescent…

Parce que je ne me suis pas détruit de cette manière-là. C’est grâce à ma famille. Ma mère a 87 ans, c’est elle sur la pochette de mon album, et elle ressemble toujours à ça des années après ! Je pense que c’est un truc à la Dorian Gray !

Thurston Moore // The Best Day // Beggars
En concert à la Maroquinerie le 8 juin 2019. Pour réserver, c’est par là. 

Propos recueillis par Delphine Colin et Romain Flon
Photos par Astrid Karoual

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  1. « En fait, je n’écoute pas vraiment de nouveaux groupes car j’ai trouvé ce dont j’ai besoin, si je puis dire. Il y a Sonic Youth, vous Thurston Moore, Jesus & Mary Chain, Wedding Present, Sebadoh, Pavement. Je peux vivre avec ces seuls groupes, cela me suffit. » >> Putain là tu donnes le baton pour te faire battre aux détracteurs de ton papier sur « la mort du rock ».

  2. Ce que j’ai trouvé intéressant chez Thurston Moore, c’est que le rock est un truc périphérique dans sa vie. C’est tellement sain !

  3. Dommage que vous n’ayez pas posé THE question : combien Thurstoon fait-il pour garder une telle vitalité capillaire ?

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