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LUCIO BATTISTI
Rock’ n’ Roll Anima

On associe souvent la musique italienne à la variété napolitaine et Zucchero, ce qui est bien dommage car elle vaut bien mieux que cela, même si le Bassin méditerranéen et le rock, ça fait deux a priori. Par exemple, je serais infoutu de vous citer trois bons disques espagnols – l’évocation de compilations « Café del Mar » ternirait ma réputation –, turcs ou portugais. Mais sachez que ça vaut pourtant le coup de franchir le Grand-Saint-Bernard et d’aller farfouiller dans les discothèques de nos cousins gominés à chemises en soie.

On associe souvent la musique italienne à la variété napolitaine et Zucchero, ce qui est bien dommage car elle vaut bien mieux que cela, même si le Bassin méditerranéen et le rock, ça fait deux a priori. Par exemple, je serais infoutu de vous citer trois bons disques espagnols – l’évocation de compilations « Café del Mar » ternirait ma réputation –, turcs ou portugais. Mais sachez que ça vaut pourtant le coup de franchir le Grand-Saint-Bernard et d’aller farfouiller dans les discothèques de nos cousins gominés à chemises en soie.

Lucio_Battisti_ProfiloPêle-mêle, on trouve en Italie de la chanson contestataire, du prog plutôt classique ou franchement zarbi, de la new-wave et de la musique expérimentale, et même répétitive. Dans l’ordre, ça donne Fabrizio de André, Banco del Mutuo Soccoro, les Goblin de Claudio Simonetti, Franco Battiato et Krisma, Giorgio Moroder, Tale of Us et Voices from the Lake. (Note pour plus tard : penser à écrire un truc sur Franco Battiato qui a sorti le meilleur album des années 80, « La Voce del Padrone ».) N’attendez pas le Jour du Jugement Dernier pour vous plonger dans leurs disques ! La musique transalpine que j’aime est marquée soit par des mélodies mémorables soit par des ambiances complexes et cérébrales, Moroder ayant réussi à combiner les deux avec un indéniable talent. On peut imaginer que la proximité de l’Allemagne et la porosité de leur frontière commune y sont pour beaucoup concernant le développement de la scène électronique italienne.

L’un des plus beaux disques de rock jamais paru vient de l’autre côté des Alpes : paru il y a pile quarante ans, il s’intitule « Anima Latina » – âme latine – et est l’œuvre de Lucio Battisti, qui aurait eu 70 ans cette année. Battisti est un monument dans son pays, il est moins connu hors de ses frontières mais jouit d’un culte auprès de tous ceux qui ont eu la chance d’entendre sa musique un jour. Pour preuve, Libération lui avait consacré une page lors de son décès en 1998 d’un cancer du foie, ce qui n’est pas rien, vous en conviendrez. Pourquoi vous parler de ce disque maintenant ? Parce que je pense que les vacances qui s’annoncent sont le moment adéquat pour découvrir l’envoûtant « Anima Latina ».

Flashback : j’ai connu cet album au bon moment, à la faveur d’un séjour sur les rives du Lac Majeur, là où l’Italie ressemble à la Suisse. Le cadre idyllique et l’atmosphère particulière du lieu ont parfaitement collé avec le sixième album de Battisti et j’espère secrètement que vous puissiez ressentir le même choc esthétique à son écoute. Je crois que l’appréciation d’un disque doit autant à la qualité intrinsèque de l’œuvre que des prédispositions et de l’état d’esprit dans lesquels on se trouve en le découvrant. Par exemple, on aura autant de chance d’apprécier « Rumours » de Fleetwood Mac au sortir d’une déception amoureuse que « Reign in Blood » de Slayer. Quoique situés aux antipodes du spectre musical du rock californien – la douceur un peu mièvre en opposition avec une haine brute et sans fioriture – ces deux albums sont excellents dans leur genre respectif. Aimer tel et pas tel autre à un moment donné, c’est une simple question de bol, de hasard et de circonstances.

Battisti Anima latina int

Les obsédés de musique que nous sommes cherchent, en écoutant des disques à la chaîne, à trouver quelques perles rares qui leur permettront, en remontant le fil de leurs souvenirs des mois ou des années plus tard, de superposer les événements vécus avec les sons qu’ils écoutaient à l’époque. Peut-être que certains de nos lecteurs approchant de la trentaine ont des bouffées de nostalgie lorsque ils entendent « Femme Like U » de K’maro, qu’ils associent à leur première main dans la culotte. Peut-être aussi que leurs parents se souviennent avec émotion de la conception de leur progéniture avec Still Loving You en fond sonore.

« Anima Latina » me rappelle donc plein de belles choses et de moments heureux, trois ans après sa découverte. Si vous voulez briller auprès d’un Italien, demandez-lui s’il aime comme vous les chansons de Lucio Battisti. Ses yeux brilleront et il vous offrira ses sœurs et sa femme, faites le test. Toute l’Italie aime ce chanteur populaire qui cultivait paradoxalement la plus grande discrétion. A compter de 1972, Battisti prend la décision de ne plus faire de scène ni d’apparaître en public, sans entamer sa popularité. Les rares photos postérieures à cette période sont des clichés volés, il en existe deux à ma connaissance. Quand il prend cette décision, Battisti déjà connu à l’époque et chante de la pop mâtinée de rhythm ‘n’ blues. Ses premiers disques sont plutôt bons, mais sans commune mesure avec le sommet « Anima Latina ». Mais ses chansons possèdent des qualités évidentes, écoutez Battisti rapper sur Le Allettanti Promesse en 1972, extrait de l’album « Il Nostro Caro Angelo ».

On a soupçonné Battisti d’être très à droite, à une époque où les chanteurs italiens étaient très à gauche, et le clamaient haut et fort. Et être très à droite en Italie, à cette époque ça veut dire être fasciste. Imaginez donc une sorte de Jean-Pax Méfret qui exploserait dans les charts et inonderait la radio de ses hits en dépit d’une timidité maladive. Improbable, n’est-ce-pas ? Et bien c’est ce qui est arrivé à Battisti dont un ami italien me disait qu’il était le Michel Sardou transalpin, très probablement pour m’emmerder. Rajoutons que ses textes étaient écrits par Mogol, de son vrai nom Giulio Rapetti, l’homme qui a poussé Battisti à écrire ses propres chansons et co-producteur d’« Anima Latina ». L’ambiguité de certains textes de Mogol a étayé la thèse selon laquelle Battisti était facho.

L’époque, les mid-’70s, est propice aux expérimentations formelles. Une légende persistante prétend qu’il ne se passait plus rien d’intéressant musicalement, et que le punk allait mettre un coup de pied dans la fourmilière : c’est totalement faux. Une flopée de grands disques parus rien qu’en 1974 restera mille fois plus intéressante musicalement que les disques punks des années suivantes : Steely Dan, les Sparks, Joni Mitchell ou encore King Crimson proposent des albums marquants et innovants. Et révolutionnaires dans le cas de Wyatt avec « Rock Bottom » ou Kraftwerk et son « Autobahn ». Battisti suit la même démarche novatrice tout au long des morceaux de l’album.

Parlons de la pochette avant de rentrer dans le vif du sujet : magnifique, elle dévoile une fanfare d’enfants, dans un champ, quelques temps avant que ne tombe le crépuscule. Pourquoi serait-ce le crépuscule et pas l’aube me direz-vous ? Parce que la nostalgie dont est empreint ce disque est celle de la fin d’une journée d’été, la « golden hour » attendue par les photographes et qui permet les plus beaux clichés.

lucio_battisti_anima_latina
Je ne vais pas vous décrire l’album morceau par morceau, parce que c’est chiant à lire, fastidieux à écrire, et que je n’ai pas envie que vous abandonniez la lecture de ce texte. Voici quand même quelques pistes: l’album s’ouvre par la chanson Abbracciala Abbracciali Abbracciati qu’on pourrait traduire par Etreins-la, Etreins-les, Etreins-toi. Le morceau est calme et semble avoir inspiré Pulp quand le groupe a écrit la chanson éponyme de l’album « This is Hardcore », la structure du morceau tranche avec les canons pop et la forme des chansons de Battisti que l’on connaissait jusque-là. Je parie que Mark Hollis a également beaucoup écouté cette chanson inspirante. La chanson qui suit, Duo Mondi, est probablement la plus conventionnelle et la plus heureuse de l’album : la voix féminine juvénile et les cuivres donnent une touche colorée à l’ensemble.

Et après ? C’est le bordel : les chansons se déploient avant de s’achever au moment où l’on ne s’y attend pas. Elles disparaissent comme étouffées dans l’œuf. Ce qui est absolument merveilleux dans cette construction, c’est qu’elle touche à quelque chose de profond, qui est le temps qui passe, et les souvenirs et regrets qui restent. Les titres des chansons évoquent les sentiments, la séparation. En voici les traductions, pour certaines : Deux Mondes, Séparation Naturelle, Anonyme, La Machine du Temps… L’idée d’effacement qui se dégage de ces titres fait écho à ces pistes sonores qui disparaissent abruptement. La pop latine aux accents jazz devient nettement plus expérimentale tout au long de l’album. Sur les douze pistes du disque, on dénombre huit « vraies » chansons et trois reprises, ou transitions.

Une anecdote qui pourra intéresser ceux qui sont nés avant 1985 : la reprise du morceau Gli Uomini Celesti a servi, j’en mettrais ma main à couper, de bande-son à une pub El Gringo de Jacques Vabre. Mes tentatives de retrouver une vidéo de cette pub ont malheureusement foiré mais je suis à peu près sûr de ce que j’avance… Les deux sommets d’« Anima Latina » sont selon moi Anonimo et Macchina del Tempo, mais ça se discute car comme dans le cochon, tout y est bon. Et puisqu’on parle charcuterie, permettez-moi d’évoquer la chanson Il Salame (Le Salami) : il faut être génial pour écrire une si belle chanson avec un titre pareil. Et j’aimerais apprendre l’Italien rien que pour comprendre les textes de Mogol.

La production réalisée par ce dernier et Battisti est absolument parfaite, les arrangements et traitements sonores servent l’ensemble et rappellent cet autre monument, « Forever Changes » de Love, que je pensais être le plus grand disque de rock du monde avant d’écouter « Anima Latina ». Ces deux disques ont en commun de cultiver brillamment une forme de nostalgie, camarade. J’évoquais l’aquatique « Rock Bottom », et bien « Anima Latina » est son double solaire. Les chansons colorées de Battisti donnent l’impression d’être des buvards à déposer sur la langue. La voix de Battisti est légèrement voilée et possède un charme inouï.

Si l’on devait séparer les timbres masculins en deux catégories, ceux démonstratifs d’une part – comme R. Kelly ou Tim Buckley – et ceux plus discrets et rentrés – Tim Hardin et Roy Orbison par exemple, Battisti appartiendrait à coup sûr à la seconde catégorie. Doté d’une amplitude vocale impressionnante, il parvient à exprimer un tas de choses, tout dans la retenue.
Rares sont les disques sur lesquels toutes les chansons sont bonnes – je parle d’albums avec suffisamment de morceaux pour juger, mettons huit. Prenez les Beatles, Prince, Bowie ou le Velvet, qui vous voulez, il y a toujours des pistes faiblardes, qui bandent mou. Je crois qu’il n’y a pas dix disques qui me plaisent réellement de bout en bout, mettons « Forever Changes » et« La Voce del Padrone », encore eux. Peut-être « Moving Pictures » de Rush et « Loveless » de My Bloody Valentine, on rajoute « Seventeen Seconds » des Cure et « What’s Going On » de Marvin Gaye et je crois qu’on a fait à peu près le tour. « Anima Latina » fait partie de ces disques, à la différence des chefs-d’œuvre certifiés que sont « Astral Weeks », « Abbey Road » ou « Pet Sounds » dont quelques rares morceaux fleurent bon le manque d’inspiration momentanée.

Je commence à être à court d’arguments pour vous inciter à écouter cet album qui va changer votre vie. Considérez que les émotions complexes qu’il véhicule seront d’un grand recours lorsque vous devrez vous coltiner les chiards mal élevés de vos potes pendant les vacances. Si vous comptez vous l’acheter avant de partir bronzer au Grau du Roi, magnez-vous parce qu’il n’est pas téléchargeable sur les plateformes habituelles type ITunes ou Amazon. Quand à moi, je siroterai des merguez quelque part entre le Cap d’Agde et le Lac Majeur, de la musique italienne dans les oreilles.

15 Comments

  1. Danny Wilde via Facebook

    28 juillet 2014 at 12 h 43 min

    arrivée d’air chaud

  2. Mauro Melis via Facebook

    28 juillet 2014 at 12 h 59 min

    wow mon disque préféré ever sur FB comme ça un lundi matin! Gonzaï je t’aime.

  3. Antoine Varosa via Facebook

    28 juillet 2014 at 13 h 06 min

    wow, la claque du lundi, mon ete commence là ! merci !

  4. Benjamin Schoos via Facebook

    28 juillet 2014 at 13 h 30 min

    super album mais Moroder est certe né italien mais a vécu et produit en allemagne

  5. Gonzaï via Facebook

    28 juillet 2014 at 14 h 12 min

    Mauro, si vous pouviez me traduire les paroles, ça serait génial.
    Benjamin Schoos, nous sommes bien d’accord et ça illustre la porosité entre les deux pays. Giorgio les belles bacchantes est né sur le lieu du tournage du « Bal des Vampires », pour l’anecdote. RF.

  6. Mauro Melis via Facebook

    28 juillet 2014 at 14 h 13 min

    chiche, quel morceau ? Anima latina?

  7. Gonzaï via Facebook

    28 juillet 2014 at 14 h 19 min

    Par exemple !

  8. Mauro Melis via Facebook

    28 juillet 2014 at 14 h 38 min

    traduction perso: Elle descend , dégoulinante,
    Par dessus les toits de tôle,
    Elle s’attarde sur les panneaux  » buvez coca cola »,
    Elle descend des crèches vivantes, dès que la nuit tombe…Quand musique et misère se conjuguent,
    La joie de la vie.
    La vie dans le regard des enfants affamés, allègrement mal vêtus, que nulle lessive ne peut avoir vraiment attaqué.
    Elle court sur les plages atlantiques,
    suivant la course d’un ballon ,
    pour se lover auprès de grosses maman antiques, à la peau tannée.
    Elle s’agite dans le sang des gens donnant une puissance telle à leurs chants et leurs rires, qu’aucune force, ne peut vraiment les briser.
    La vie.

  9. Gonzaï via Facebook

    28 juillet 2014 at 15 h 02 min

    Merci Mauro.

  10. Alain Rousseau via Facebook

    28 juillet 2014 at 17 h 13 min

    Je suis d’accord pour le Pollution de Battiato, il est supérieur à l’Anima Latina. A ce propos ya une super vidéo sur youtube avec une musique de Pollution : http://www.youtube.com/watch?v=buRTWNKxmCk

  11. Did Flo via Facebook

    28 juillet 2014 at 20 h 28 min

    « Ancora Tu » du même interprète est un méga souvenir et pour moi une perle de la chanson italienne !!!… Nostalgie quand tu nous tiens !..Mondo Cane avec le Grand Mike Patton (reprise des grands standards Italiens) est à découvrir pour ceux qui aiment la chaleur de cette langue ! 😉

  12. Sted

    29 juillet 2014 at 15 h 00 min

    L.Battisti n’est pas seulement pour l’Italie éclat, la classe et l’originalité de l’excellence. Prodigieuxauteur toujours en avance sur les productions de temps. Sa production est caractérisée par le changement constant. Il est très difficile de dire quelle est la plus belle voiture, offrant chacun des ambiances différentes et des sons absolument. incroyable était la dernière production de la post-Mogul avec le P.Panella poète hermétique avec laquelle vous avez commencé un processus de déconstruction de la forme de la chanson traditionnelle, qui a causé beaucoup de critiques parmi les fans nostalgiques … En ce qui concerne recommande écoute un chef-d’œuvre absolu: Don Giovanni, L’apparenza et ainsi de suite. Homme libre et cohérente dans le choix de ne pas comparaître et de donner des contrasti millionnaires souvent au nom de leur liberté et de vivre «normal». Très apprécié par de nombreux auteurs étrangers, y compris David Bowie, etc .. Greg Walsh (The Wall- Pink Floyd, etc.) Avec qui il a collaboré à plusieurs productions, a appelé un génie absolu.& Écouter à une distance de 40 Anima Latina laisse encore pantois par la fraîcheur et l’originalité des sons. Dommage que beaucoup ne peuvent pas se sentir cette émotion. Merci Lucio, génie timide et réservée qui a fait et continue de faire la bande son de la vie de nombreuses générations d’italien.

  13. Dailai Tid-Comment via Facebook

    29 juillet 2014 at 20 h 03 min

    Superbe disque, mériterait un meilleur article. Merci qd même !!

  14. CHRISTIAN BIRAL

    10 juin 2016 at 15 h 56 min

    Cool de parler de Lucio. Mes commentaires : ce n’est pas mon album préféré de lui, de nombreux fans de Battisti sont d’ailleurs de mon avis (il suffit de lire les livres sur lui pour s’en convaincre). Chacun ses goûts, mais en tout cas ce n’est pas le meilleur disque pour initier un néophyte à son univers. Aucun de ses classiques (et ils sont nombreux) n’y figure d’ailleurs. Par ailleurs, Zucchero fait de la très bonne musique et il est très respecté en Italie. Enfin, aucun italien ne vous offrira ni ses sœurs ni sa femme. Mais c’est tout de même une initiative sympathique… Ciao ciaooooooooooooooo

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