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1 septembre 2025

Pop culture : le grand bond en arrière ?

L’été favorise la pratique d’activités qu’on n’aurait jamais l’idée d’accomplir le reste de l’année, comme écouter les cent-deux heures de la discographie officielle d’Autechre ou revoir des films qu’on avait oubliés : The Dark Knight et The Social Network dans mon cas. J’eus alors une révélation flippante : le temps qui passe fait du surplace.

Les deux films cités sont tous deux excellents, divertissants et contiennent plusieurs niveaux de lecture, mais j’ai été surpris de réaliser après coup qu’ils dataient déjà un peu, avec des parutions respectives en 2008 et 2010.
Certes, les années passent de plus en plus vite alors qu’on vieillit et la perception du temps qui passe s’en trouve altérée, mais l’esthétique et la mise en scène de ces deux œuvres m’ont donné l’impression qu’elles auraient pu être réalisées aussi bien il y a vingt-cinq ans que l’année dernière. Difficile de placer un curseur finalement.
En y réfléchissant, il me semble que les fondements du cinéma contemporain prennent racine dans les années 90 et se caractérisent par une narration très normée et structurée autour de scénarios à tiroirs et de chutes inattendues (Seven, Usual Suspects, Pulp Fiction, par exemple).

The Social Network” : Fincher transforme Zuckerberg en énigme tragique, magistral !

Moderne, c’est déjà vieux

La plus grande des vigilances est requise pour pouvoir suivre ces scénarios alambiqués ; c’est un cauchemar pour les gens souffrant de problèmes de concentration dont je fais partie. Les réalisateurs et scénaristes font les petits malins et le spectateur est comblé d’être ainsi considéré comme un animal doté d’une intelligence très supérieure à la moyenne.
La technologie aidant, les trucages sont de mieux en mieux faits : tout cela n’est pas révolutionnaire, on améliore finalement l’existant au lieu de le transformer. Ce qui vieillit très mal dans ces films, ce sont les téléphones portables : c’est frappant dans The Dark Knight où les protagonistes sont équipés d’appareils tout droit sortis du Paléolithique, où l’affichage est matérialisé par des cristaux liquides rouges.

Le smartphone Nokia de Bruce Wayne dans The Dark Knight Rises | Spotern

À ce sujet, l’envahissement du téléphone portable dans nos vies a considérablement compliqué le travail des scénaristes car cet outil simplifie tant la collecte et les échanges d’informations que c’est un frein au développement d’histoires originales. Vous rappelez-vous quand Jack Bauer devait faire des haltes dans des cabines téléphoniques pour communiquer des informations importantes à sa hiérarchie et empêcher la destruction des Etats-Unis dans 24 Heures chrono ?

Faille spatio-temporelle

Sur la forme, on constate que le montage s’est accéléré (Scorsese ayant donné le ton avec ses films mafieux Les Affranchis et Casino) et que l’esthétique paraît plus sombre et stylisée, Michael Mann au hasard, et Heat plus particulièrement.
En remontant dans le temps et en choisissant deux exemples de grands films ayant marqué le public et la critique – Vertigo (1958) et Il était une fois dans l’Ouest (1969) –, il ne s’est passé que onze ans, et un tel décalage entre deux univers cinématographiques si différents apparaît aujourd’hui impensable. Même constat entre le Nouvel Hollywood du début des années 70 et les blockbusters des années 80 : sept ans seulement séparent Voyage au Bout de l’Enfer de Retour vers le Futur.
L’essoufflement scénaristique se manifeste aussi par la disparition de films originaux et l’envahissement d’adaptation de média existants comme les suites, préquelles, remakes, etc. En 2024, le premier film vraiment nouveau pointait à la vingt-et-unième place du box office US et canadien (Blue et Compagnie de John Krasinksi).

Les rares nouveautés excitantes sont vite oubliées et nous sommes depuis vingt-cinq ans dans une zone temporelle sans début, ni milieu, ni fin.

Ce phénomène s’étend aussi à la musique. Ce n’est pas un scoop, c’est ma marotte depuis que j’écris pour Gonzaï, qui m’a valu des menaces de mort et un nouveau chalet à Gstaad. Le metal, le rap et la techno ayant atteint leur âge d’or dans les années 90 et ne se sont guère renouvelés depuis. Les rares nouveautés excitantes sont vite oubliées et nous sommes depuis vingt-cinq ans dans une zone temporelle sans début, ni milieu, ni fin. Kid A et Songs for the Deaf n’incarnent plus le son de leur époque en dépit de leurs qualités respectives ; ils ne sont que des éléments périphériques qui ne permettent plus de définir et de comprendre l’environnement dans lequel ils ont été créés et accueillis.

1971: The Year That Music Changed Everything - Apple TV+ Press (FR)

En 1971, l’actualité musicale était marquée par les parutions de What’s Going On de Marvin Gaye, Tago Mago de Can, Hunky Dory de David Bowie, Histoire de Melody Nelson de Gainsbourg, Sticky Fingers des Stones, Blue de Joni Mitchell. C’était l’année de Who’s Next, Electric Warrior et Led Zeppelin IV également. On ne retrouvera jamais une telle densité qualitative, même à l’échelle d’une décennie complète. Comme toute la grammaire rock a été exploitée et essorée, les musiciens contemporains manquent de relief par rapport à leurs illustres ancêtres et ont une capacité à surprendre aussi forte que celles de Gabriel Attal ou Edouard Philippe.

Là aussi, les musiciens utilisent tous les mêmes outils, et ce ne sont pas les innovations techniques qui permettent d’opérer des ruptures stylistiques majeures. L’économie de moyens limite aussi fortement la recherche, un ordinateur bien équipé suffit pour bricoler des trucs agréables à l’oreille. Je radote, mais dix ans séparent la fin des Beatles des débuts de Joy Division. On peut écouter tous les albums des années 70 de Bowie, il change de style et de look à chaque fois, et c’est ce qui rend le personnage et sa démarche passionnants. Même chose pour les Beatles dans les années 60 où il est possible de dater chacune de leurs photos à l’année près sans effort. Cela n’arrivera plus jamais, et c’est ainsi, même si on peut regretter l’époque où le terme d’influenceur n’existait pas. Je ne suis pas sûr que l’hyperpop marque suffisamment les esprits pour que l’on en parle encore dans dix ans, mais en l’absence de projection, ma théorie est valable.

Les albums que je trouve marquants depuis ces dix dernières années ont pour points communs d’avoir été écrits et interprétés par trois génies issus de la culture hip hop : ce sont Blonde de Frank Ocean, To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar et Igor de Tyler, the Creator. Marquants car ils proposent des visions musicales novatrices et ambitieuses, loin de la régression du rap français. Ils ne cherchent pas à plaire. Depuis, Ocean semble vivre reclus depuis neuf ans et c’est bien dommage. Lamar et Tyler publient (trop ?) régulièrement des albums qui n’arrivent pas à la hauteur des deux chefs-d’œuvre cités. Ces réussites demeurent des cas isolés et n’ont pas redynamisé à elles-seules le paysage musical contemporain.

On apprécie les vieux films des années 70 pour l’image qu’ils renvoient de l’époque et la part laissée à l’imaginaire que l’on s’en fait a posteriori.

Sur le site de référence www.rateyourmusic.com sur lequel les internautes évaluent tous les disques de toutes les époques confondues, les classements récents mettent en avant des genres de niche totalement disparates : de l’art rock, du hip hop décliné à toutes les sauces (conscious, hardcore, experimental), de l’americana, de l’indie folk… Des styles déjà anciens et réinterprétés de multiples fois depuis.
Il était possible de dater les films du XXe siècle en évaluant les looks, coiffures, costumes et accessoires, ce qui est rendu plus difficile aujourd’hui parce que la mode évolue moins. La cause est liée à la fast fashion notamment et la disparition des tendances. On remarque aussi la coexistence d’un grand nombre de styles dans lesquels il suffit d’aller piocher. Nous avons objectivement perdu un truc. On apprécie les vieux films des années 70 pour l’image qu’ils renvoient de l’époque et la part laissée à l’imaginaire que l’on s’en fait a posteriori. De la même manière, le grain d’une pellicule choisie à dessein apportait plus de richesse et de caractère que la captation numérique, et les innovations technologiques expliquent certainement ce nivellement : tout le monde utilise dorénavant les mêmes outils, et cette homogénéisation nuit grandement à la diversité des œuvres.

Virgil Abloh - Figures of Speech | Photos from the excellent… | Flickr

L’avènement des directeurs artistiques dans le milieu culturel a entraîné une mise en retrait de la création pure, au profit du réseautage. Virgil Abloh pour Kanye West, les Daft Punk pour eux-mêmes quand ils ont sollicité Giorgio Moroder, Julian Casablancas et Pharrell Williams pour leur dernier album : la prise de risque était très limitée pour un résultat finalement anecdotique, plus proche des pensums prog rock des années 70 que des débuts fracassants de la French Touch.

Nous sommes passés d’une ère où l’artiste proposait sa vision du monde à une époque où il donne à son public ce qu’il estime qu’il a envie de recevoir. Cette démarche est également pratiquée dans l’art contemporain : les stars du milieu sont des faiseurs d’idée qu’ils font réaliser par des artisans ultra-compétents. Jeff Koons, ancien courtier, emploie une centaine de collaborateurs spécialisés dans des compétences bien particulières : des céramistes, des peintres, etc. mais ne sait rien produire lui-même. Pareil pour Maurizio Cattelan qui avait gagné son procès contre un ancien sculpteur du Musée Grévin qui estimait qu’il était le créateur des œuvres commanditées par l’Italien. On cherche à marquer les esprits plus qu’à questionner les consciences.

Internet : un supermarché trop grand ?

Le dernier point à prendre en considération est Internet : une base de données sans limite qui permet de se servir et de recycler, consciemment ou non. La créativité est bridée quand tous les disques, looks et films du monde sont disponibles à portée de clic. La niches et les sous-genres se sont multipliés, et nous vivons dans un présent permanent, remixable à l’infini.

La culture de l’immédiateté a contribué à rendre moins visible les œuvres ambitieuses qui réclament du temps et de l’énergie pour les comprendre et les apprivoiser. Le streaming, ce rêve de gosse, nous a paradoxalement enlevé bien plus de choses qu’il ne nous en a apporté.
La convergence technologique et économique a raboté toute singularité : la Tiktokisation de la culture n’a pas fini de nous disperser.
L’un des inconvénients quand on vieillit, c’est qu’on est moins fréquemment happé par une rencontre ou une idée. Il en est de même pour les œuvres d’art ou les produits culturels. Et finalement, ce qui nous pousse à nous intéresser aux artistes et à leurs créations, c’est bien l’envie d’être confronté à la beauté, la surprise et la vérité simultanément. Ce que permet, par exemple, la musique d’Autechre.

Commissaire au Plan chez Gonzaï depuis 2013, Romain Flon aime bien les anecdotes inutiles, salaces ou non, et digresser à l'infini. Il fait partie de la confrérie lourdingue des mecs qui ont écouté plein de disques parus avant l'an 2000.

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