Patrice Fabien, disparu en février 2008, restera comme l’un des rares producteurs français méritant cette appellation. Nous revenons sur le parcours de cet accoucheur d’une bonne moitié de la scène pop-rock française, de Shakin’ Street à Edith Nylon, en passant par Patrick Eudeline, les Désaxés, WC3, Les Innocents, Blessed Virgins…

J’ai rencontré Patrice en août 1983, au moment où il lançait son label Réflexes. Il nous avait signés [dans une autre vie Pierre Mikaïloff a fait parti des Desaxés, NDR] sur la foi d’une maquette enregistrée dans le studio des Tokow Boys qu’Eric Debris avait mixée. Il manquait à Fabien un groupe pour boucler une première série de cinq singles qu’il comptait sortir à la rentrée. Nous tombions à pic. Une semaine plus tard, nous étions en studio. Deux mois après, notre simple était dans les bacs.

Les Desaxés
Les Desaxés

Fabien n’était pas un nom inconnu pour un lecteur attentif des notes de pochette. Il nous intéressait parce qu’il avait produit, l’année précédente, Dès demain, le simple qui inaugurait le contrat de Patrick Eudeline chez CBS. Et ce single était si bon qu’il aurait pu être produit pas Shadow Morton. Mais quand on a demandé à Patrice Fabien de nous raconter ces séances, on a été un peu déçu. Enfin, ça ne faisait qu’ajouter à la légende : « Patrick Eudeline ? Vous savez, Patrick, il venait au studio, il piquait la bouteille de solvant pour nettoyer les têtes du magnéto, il l’avalait cul sec, ensuite il s’effondrait et il dormait… »
Effet miroir : en septembre 2007, je demandai à Patrick Eudeline comment s’étaient déroulées les séances avec Fabien : « Patrice Fabien ? Ce qui était cool avec lui, c’est qu’il était tellement saoul qu’il dormait sous la console. De sorte que je pouvais produire mon disque comme je voulais, sans l’avoir sur le dos. »

1978. Quand Patrice arrive chez CBS, on lui demande de réaliser le premier album de Shakin’ Street, formation notamment remarquée au festival de Mont de Marsan. Il les envoie enregistrer à Londres, avec Ian Stewart aux claviers, le pianiste des Stones. L’enregistrement se tient à l’Olympic Sound Studio, que l’on aperçoit dans le One + One de Godard.

1979. Enfin détenteur du pouvoir de signature chez CBS, Fabien essaie de faire bouger la ronronnante major en introduisant en contrebande des représentants de cette nouvelle scène française qui, soir après soir, se fait les dents au Rose Bonbon. Appelons la new wave ou after punk. Il n’y a alors qu’à se baisser pour découvrir de nouveaux talents : WC3, Edith Nylon, Blessed Virgins, Fanatics… Et Patrice Fabien en laisse filer peu.

Pour ces nouvelles signatures, il obtient un traitement trois étoiles : enregistrement à Londres, souvent au Wessex (le « studio de Clash »), pochettes conçues par Bazooka, photos signées Mondino…

Il maintient le cap pendant quatre ans, mais les ventes ne sont pas au rendez-vous (éternelle résistance de ce vieux pays à une musique un tant soit peu fraîche et novatrice) et il se fait virer en échange de substantielles indemnités. Il en profite pour fonder son label. Réflexes est né.

R-2576721-1291309530Pendant un temps, pour les groupes français, Réflexes sera « The place to be ». Ami de Jean-François Bizot, Fabien utilise des slogans que n’auraient pas relié Actuel, comme « HALTE AUX MOMIES ! » ou « HALTE AUX DEGUISES ! » Les « momies » et autres « déguisés » étant les représentants la variété française que Fabien veut dégommer et remplacer par des groupes de rock. Et il a failli réussir.

Même si Réflexes ne roulait pas sur l’or, Fabien se débrouillait pour que les groupes enregistrent dans de bons studios, tournent dans des conditions décentes, passent en télé et en radio, le tout avec une bonne distribution et une identité visuelle forte. Cela nous donnait la possibilité de nous battre avec les mêmes armes que les artistes signés sur les majors. Vu de l’extérieur, on avait l’impression que Réflexes était blindé de thunes… jusqu’à ce que la réalité nous rattrape, sous la forme de créanciers, toujours plus nombreux, toujours plus pressants.

Pendant les trois années que dura l’aventure, nous avons vécu une fête ininterrompue, mêlant freaks et jeunes gens modernes dans un immense et joyeux foutoir… Mais ne réduisons pas ce label à une aimable réunion de junkies !

Quand il n’était pas en studio avec l’un des artistes de son label, Fabien enregistrait des maquettes de groupes dont il avait repéré le potentiel : les Innocents, La souris déglinguée, Modern Guy et des dizaines d’inconnus que la mémoire du rock français a oubliés… Toujours ce besoin d’avancer, cette sensation que le temps était compté. Autant dire que dans son sillage, on ne dormait pas beaucoup.

Edith Nylon
Edith Nylon

Son héros était Tom Dowd, le légendaire producteur d’Atlantic. L’homme derrière Coltrane, Aretha, Otis et tant d’autres… Fabien n’était pas homme à citer Spector ou Gottehrer, comme le tout venant. A l’instar de Tom Dowd, il était obsédé par les nouvelles technologies. Il arrivait en studio avec son propre rack de gadgets électroniques qu’il patchait sur la console, souvent sans demander l’avis de l’ingénieur du son qui finissait tôt ou tard par piquer une crise de nerfs.

En studio, impossible de tricher avec Fabien. Il attendait le meilleur de vous, et vous le faisait cracher, que vous soyez d’humeur ou pas. Les séances commençaient « un matin », se poursuivaient longtemps au-delà des délais prévus, et se terminaient « un jour ». Entre temps, tout pouvait arriver.

Les ingénieurs du son s’effondraient, les uns après les autres, tandis que Patrice ouvrait une autre bouteille de scotch, une autre cartouche de Dunhill, avant de suggérer au chanteur : « J’aimerais bien qu’on essaie de refaire la voix lead, sur le refrain… Tu as chanté comme une grosse merde, là. Tu en es conscient, j’imagine… » En fond sonore, le ronronnement de la clim’ se mêlait aux ronflements de l’ingénieur du son.

Je me rappelle des derniers jours, rue Crozatier (le siège du label), quand nous n’allumions plus la lumière et parlions à voix basse, de peur d’être entendus d’un huissier. Si d’aventure on sonnait à la porte, nous retenions notre souffle, jusqu’à ce que les pas du visiteur s’éloignent. Et puis, nous n’avons plus allumé la lumière, ni utilisé le téléphone… Les lignes avaient été coupées. Et puis ce fut la fin.

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La fin de Réflexes, mais pas de Fabien. Il voulut nous entraîner dans une nouvelle aventure, mais nous avons bêtement signé sur une major. Pendant ce temps, Fabrice fondait Commotion, puis Wanted, des labels qui alignèrent les tubes à la fin des années 1980, avec Guesch Patti, les Portes Manteaux, et d’autres dont j’ai oublié le nom. Patrice n’avait rien perdu de son étonnante faculté à reconnaître dans une maquette bancale un hit potentiel.

Et puis, je l’ai perdu de vue. Pendant plus de dix ans, nous ne nous sommes pas croisés. Je l’ai invité à la signature de mon premier livre, Some Clichés, une enquête sur la disparition du rock’n’roll. J’ai compris que le temps n’avait pas de prise sur le type de lien qui nous unissait. J’ai compris aussi que j’étais ce que je suis grâce à ces années d’apprentissage passées à ses côtés. Il y a ces souvenirs qui me reviennent en flash : le col de sa chemise passé par-dessus celui de la veste (typiquement 80s’), ses Creepers et son Perfecto acheter à Londres, le goût du Glenfiddich, les cartouches de Dunhill pour aller au bout de la nuit…

Il y a aussi cette fois où sa Rover a méchamment quitté une route de campagne, en Bretagne. Pas de chance, j’étais à l’intérieur. Pendant quelques secondes, nous avons flotté dans une dimension incertaine, confrontés à ce choix binaire : vie ou mort. Lorsque la berline s’est enfin immobilisée sur la terre boueuse, à quelques centimètres d’un pylône en béton, nous avons réalisé que nous nous en étions sortis. Ne restait qu’à récupérer ces kilomètres de bande 24 pistes qui s’étaient échappés du coffre et que le vent déroulait. Un rude boulot. Après quoi, Patrice m’a sobrement demandé : « Je t’offre un verre ? »

Je me souviens que lorsque Jack Nitzsche est mort, le Guardian a titré un truc du genre : « L’UN DES PISTONS DU MOTEUR DE LA BUBBLEGUM MUSIC A LACHE CE MATIN ». Si j’avais travaillé à la rubrique nécro du Gardian, je pense que j’aurais trouvé mieux. De toute façon, Patrice n’aimait pas la bubblegum music.

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2 commentaires

    1. Très désolé d’apprendre que Patrice nous avait quittés. Ce fut un plaisir de travailler avec lui pour les albums de Blessed Virgins et Mahjun. Par ailleurs, la photo que vous avez sur cette page est prise en Super Bear Studios salle de contrôle pendant l’enregistrement de Blessed Virgins en Avril 1981. Cheers – Damon

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