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DEATH IN VEGAS
50 nuances de Sasha Grey

Avec son album 'Transmission', Death In Vegas s'est acoquiné avec l'ex-porno star Sasha Grey pour livrer une version moderne du duo Chris & Cosey. Leur formule magique en 2016 ? Remplacer les guitares par un savant mélange de kraut-techno sulfureux. Rencontre.

« Thanks for the support. » C’est avec ces quelques mots que le cerveau de Death In Vegas, de passage à Paris pour quelques interviews anti-promo, m’accueille. Richard Sans Peur m’a donné rendez-vous dans un hôtel à Pigalle et il faut dire qu’entre Gonzaï et Death In Vegas, c’est un peu une histoire d’amour. Ici, on a toujours soutenu ses prises de risques, que cela soit ses superbes disques, ses escapades solos, le label qu’il a monté – Drone – ou bien encore ses compilations de krautrock. Et des prises de risques, il en est encore question avec ce nouvel album ‘Transmission’ : finies les guitares, finis les featurings pop avec le chanteur d’Oasis ou de Primal Scream. Fearless a tourné le dos à la facilité et a revêtu une nouvelle parure.

Comme d’habitude, pour l’introverti et torturé producteur anglais, cela ne s’est pas passé sans douleur et ça lui a beaucoup couté. Mais après tout, il n’y a pas de miracle : le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler. Death In Vegas a opté pour la veste militaire kaki de raver. Avec son écusson à l’effigie d’Underground Resistance brodé sur la manche, aucun doute n’est possible, les maîtres-mots seront : radicalité et progression continue. Putain, ça fait du bien. Car Fearless n’a rien d’un réac du rock toujours prêt à servir la même soupe aux mêmes popeux. On a rarement senti des vieilles boites à rythme pourries sonner aussi physiques. Et si c’était ça, le coup de génie de ce disque : faire sonner les TB303 des héros de Détroit comme une vision subjective de la Fender Jazzmaster de My Bloody Valentine ? Et quid de Sasha Grey ? Sur le papier, on pouvait s’attendre à une rencontre un peu pute et « techno-rock» (sic) façon Miss Kittin ‘vs’ Gesaffelstein. Il n’en est absolument rien, ne comptez plus sur Richard Fearless pour ces conneries. Il ne refera pas le coup du Hands Around My Throat, non plus. En terme de duo proto-électronique déviant, plus que le duo moche de Chris & Cosey, c’est peut-être du côté d’un autre duo disco-machine qu’il faut regarder : le krautrocker Zeus B.Held et sa pute d’ Allemagne de l’ouest, Gina X.

Richard, à l’écoute de « Transmission », je me suis dis que ce n’était pas un disque facile. Pas de guitares ou de morceaux évidents à chantonner. Comment a été pensé ce nouveau disque ?

Oui, il n’y a pas de guitare du tout sur cet album. Pour moi, ce disque est à l’image de l’atmosphère dans laquelle j’étais ces dernières années. Même si le disque a été enregistré assez vite, il a eu une longue maturation. Je ne voulais pas aller dans une direction du genre : « Je veux tel son ou un autre truc cool. » J’étais fatigué du cool. Non, je voulais explorer des pistes et des sons qui n’avaient jamais été travaillés auparavant. Tu sais, l’année dernière mon studio à Londres a été cambriolé. On m’a volé mon matériel ainsi que toutes les sauvegardes de l’album sur lequel je travaillais à l’époque, mais aussi des années entières de travail : tout a disparu. J’ai traversé une sale période, ça m’a vraiment déprimé. Pour y remédier, je me suis barré de Londres pour Los Angeles, comme si je voulais fuir. Il fallait que je me casse, que je vois autre chose parce que j’étais dans une spirale négative. Une fois à L.A., j’ai beaucoup ruminé et réfléchi et j’en suis arrivé à la conclusion que je ne voulais pas reprendre mes idées précédentes. Je voulais du nouveau : faire table rase du passé, aller vers l’inconnu. Aux États-Unis, j’ai pris la décision de ressusciter Death In Vegas avec une entité esthétique et artistique tout à fait différente. Alors oui, c’est peut-être un disque courageux et sans concession, mais il y a aussi beaucoup d’espoir dedans, quelque chose de très viscéral. Le fait d’avoir été cambriolé, c’est comme si je m’étais retrouvé avec la chance d’un nouveau départ ; et posséder un nouveau carnet de croquis tout neuf. Au final, je dois remercier les cambrioleurs de m’avoir amené là, ah ah !

Comment s’est passée la rencontre avec Sasha Grey et pourquoi elle ?

Après avoir bien réfléchi, je ne voulais pas travailler avec des chanteurs pop. J’avais en tête l’idée d’un artiste total, un performer avec lequel collaborer. Soudain, cela a fait sens de travailler avec une artiste du calibre de Sasha. Et je dois te dire que quand elle a commencé à me parler de son amour de Throbbing Gristle ou Chris and Cosey, je me suis dis : « Ok, c’est avec elle que je vais faire le prochain Death In Vegas. » Tu sais, je suis un immense fan de ce duo et je voulais essayer de tendre vers cette forme de duo masculin-féminin avant-gardiste sur ‘Transmission’, avec un morceau comme Consequences Of Love par exemple. La première fois que l’on s’est rencontrés avec Sasha, c’était dans un studio de répétition. J’avais une idée d’elle, pas une idée sexuelle, hein, mais une certaine image. Mais au final, toutes les sessions de travail se sont passées de façon très naturelle. On avait décidé de travailler ensemble plusieurs mois avant, mais le jour où l’on s’est rencontrés, j’avais l’impression de la connaître depuis des mois.

Crédit : Astrid Karoual

Crédit : Astrid Karoual

Il n’y a que Sasha qui chante sur le ‘Transmission’, pourtant sur ton précédent album, c’est toi qui t’occupais principalement des voix.

Avant tout, je ne sentais pas ma voix appropriée pour ce style de musique. L’album ‘Trans Love Energies’ était dans la continuité de mon projet Black Acid. Même si ce n’est jamais sorti de façon officielle, c’était un side project à part, le groupe où j’étais le leader au micro. Sur ‘Trans Love’, j’avais écrit des paroles en pensant que personne d’autre ne pourrait les chanter. Il s’agissait de mes émotions. Des événements intimes me sont arrivés à l’époque et j’étais obligé de chanter ses morceaux, ça m’appartenait. À la réécoute, on dirait que la voix vient de nulle part, comme un spectre. À l’époque, il n’y avait pas de producteur derrière la console pour me dire : « Tiens il faut que cela sonne comme cela. » Nan, j’ai tout fait tout seul, j’ai donc chanté. Avec Sasha, les choses étaient moins torturées et tout s’est passé très naturellement. Même si on n’a pas enclenché le projet simplement en entrant en studio avec elle et en claquant des doigts : j’avais muri le projet dans ma tête pendant deux ou trois années avant cela. Je ne suis pas quelqu’un qui me précipite, tu sais !

« Quand je commence à bosser sur un disque, c’est comme si tout devenait un cauchemar. »

La dernière fois que l’on s’est vus, tu me faisais part du fait que Death In Vegas te mettait une grosse pression sur les épaules. Les choses ont-elles évolué ?

Quand je commence un disque, disons que la pression que je peux avoir, c’est moi qui me la mets, elle ne vient pas de quelqu’un d’autre. C’est curieux mais j’ai besoin de cette pression pour me surpasser. Mais en même temps, je ne pense pas pouvoir faire cela longtemps car je ne suis pas assez fort physiquement et mentalement pour résister à cette pression. Quand je commence à bosser sur un disque, c’est comme si tout devenait un cauchemar. Même quand je pense que cela arrive à terme, je ressens la même pression pour l’artwork et les vidéos. Et puis il y a encore l’étape du live et des shows à préparer et c’est la même chose. C’est un très gros engagement personnel, un long parcours où je tente de rester à un haut niveau d’exigence.

‘Trans love Energies’ avait pris cinq années de travail. Est-ce que tu as aussi accouché de ‘Transmission’ dans la douleur ?

On a mis quatre mois à le réaliser. Mais cela a pris beaucoup de temps pour tout planifier techniquement en amont car toutes les prises ont été réalisées en live. On entend seulement des machines connectées entre elles, il n’y a pas d’ordinateur. C’était assez long, car tout devait être réglé au millimètre, sans aucune latence. Et cela avec du vieux matériel analogique. Par exemple, cela a dû prendre environ quatre jours à Chris, le producteur et moi-même pour réaliser les séquences. Et après ça, il fallait penser à l’évolution des arrangements. Il n’y a pas de boite à rythme programmée : tout est réglé à la main, en live. Tu entends bien ce rendu particulier sur le disque, si tu fais attention. C’est ce qui donne cette couleur, électronique, artisanale, brute et un peu bancale. Je voulais quelque chose de sensible : pas des séquences enregistrées, des banques de sons d’usines justes déclenchées en appuyant sur un pad. Même si ce côté brut et live a longtemps été planifié, réfléchi à l’avance.

Le disque commence sur le morceau Metal Box : long morceau instrumental purement kraut au climax assez sombre. C’était quoi l’idée ?

Metal Box a été réalisée sous l’influence de Throbbing Gristle. J’aime l’idée que les choses commencent avec quelque chose de très dissonant – discordant même – et qui soit un peu inconfortable. Tu sais, je suis fatigué des trucs qui sonnent « sympa », de cet esprit « cool » dans lequel on baigne, alors que rien ne l’est. Toutes ces conneries pour te donner de « l’énergie » ou pour « avoir la pêche le matin ». C’est pour ça que le disque commence par quatre minutes de bruits, de parasites, de sons d’usines ou d’autoroutes. Quelque chose d’assez industriel, en fait. Et puis le morceau évolue : on perçoit comme une lumière qui apparaît au bout des ténèbres, du beau qui émerge et qui installe un autre climax, beaucoup plus lumineux. C’est un processus qui fonctionne bien et qui sied à l’identité esthétique de Death In Vegas. En général quand un disque est fini, je passe des mois à placer l’ordre des morceaux sur l’album. Alors qu’avec ce disque, le tracklisting s’est fait instinctivement. C’est comme si tout avait pris forme d’un coup. J’avais une vue d’ensemble de l’atmosphère que je voulais créer et faire ressentir tout au long du disque. Il faut voir ‘Transmission’ comme un long trip.

You Disco, I Freak est le premier “single” du disque et il dure près de huit minutes. Tu voulais tenter le coup du Stairway To Heaven techno ?

C’est assez drôle car l’autre jour on devait jouer le morceau en avant-première sur 6 music et mon manager, qui vit en France, m’a dit : « Tu devrais faire un radio edit du morceau. » Je lui ai répondu : « No way. » Et ils l’ont joué du début à la fin, les huit putain de minutes. Deux fois, même ah ah ! Tu vois, je pense que le morceau ne fonctionne pas du tout pareil si on le coupe à cinq minutes. C’est une longue montée, très mentale.

« La musique électronique produit 95% de merdes. »

Pourquoi penses-tu qu’aujourd’hui, la scène électronique est beaucoup plus excitante ?

Tu sais, même pour moi, la musique électronique produit 95% de merdes. Enfin, pas de la merde, mais disons que cela ne me correspond pas. En Angleterre, il y a un paquet de groupes pop ou rock, il en sort chaque jour de nouveaux. Et tu observes que c’est toujours des gamins blancs issus de la classe moyenne. C’est très conservateur au fond. La musique n’a plus aucune valeur, c’est dur pour les kids de s’y retrouver, de s’en démarquer et ou même juste de survivre. Alors que si tu regardes du côté de la scène électronique, c’est très différent du mainstream ou même de l’indie. Ce n’est pas juste de la musique, c’est une approche différente. Contrairement à la pop actuelle, on sent des valeurs ainsi que de l’engagement. Il y a aussi le fait que des gens produisent des trucs électroniques complètement incroyables.

deathband

Quand le single est sorti, on a entendu certaines personnes mécontentes sur les réseaux sociaux ou sur la page officielle de Death In Vegas : « Social traitre ! Où sont les guitares ? » Tu as peur de perdre certains fans avec ce disque ?

Pas vraiment, non. Faire de la musique pour les fans en leur donnant ce qu’ils veulent écouter, en se référant à un certain âge d’or, ce n’est pas vraiment ce que je veux. Et pour tout te dire, je n’ai pas signé pour ça. J’essaie toujours de pousser mes limites plus loin en tant qu’artiste. J’essaie de rester concentré là-dessus. J’ai fait un paquet de trucs par le passé et si tu les analyses, tu verras que cela coïncide avec mon travail de recherche musicale : space, psychédélique ou encore mon obsession pour le delay. Tous ces trucs un peu bancals, ah ! Il y a là-dedans une sorte de beauté cassée que j’aime et qui me correspond. Avec le recul c’est comme un long remède pour guérir une maladie, tu vois l’évolution pour aller vers le mieux.

Par le passé tu as réalisé beaucoup de remix pour des artistes ou des groupes. C’est un exercice qui t’a lassé ?

Oui, je refuse un paquet de propositions. Je me dois de dire non parce que sinon, ça n’a pas de sens. Je préfère travailler pour de jeunes artistes maintenant, c’est plus excitant que de bosser pour des groupes établis. Et comme plus personne n’a d’argent, je préfère passer mon temps sur mes propres projets. Si je ne fais pas beaucoup de remix c’est aussi parce que je passe beaucoup trop de temps dessus : genre une semaine. Tu vois, par exemple, celui que j’ai fait pour le Speed Display de Moebius, Plank & Neumeir chez Bureau B, putain, j’ai dû passer des semaines dessus, j’y suis allé de ma propre poche jusqu’aux derniers centimes ! L’EP était pressé à très peu d’exemplaires, il n’y avait pas de budget et c’était juste deux remix de six minutes chacun. Avec le recul, bosser aussi longtemps dessus c’est une attitude déraisonnable, ça n’avait pas de sens. Mais bon, c’est tout moi, je suis comme ça…

En parlant de ça, j’ai vu que tu as joué avec Hans-Joachim Roedelius à Berlin récemment. Comment s’est passée la rencontre ?

C’était incroyable. Pour tout te dire, j’espère que l’on va bientôt collaborer ensemble. C’est une de mes plus grandes idoles et une influence majeure de Death In Vegas. Il m’a musicalement ouvert à tout un tas de trucs, il a repoussé les barrières. C’était vraiment super.

Richard, il va y avoir une tournée pour ‘Transmission’ ?

Pas de tournée, mais des live shows, oui. Cela ne sera pas tout un groupe, mais juste Sasha et moi. Très visuel. Et pour une fois je ne veux pas que le groupe soit plus important que les visuels. Je veux que cela forme un tout.

Death In Vegas // Transmission // Drones records
http://droneout.co.uk/

Photos Astrid Karoual

3 Comments

  1. deephear

    6 juin 2016 at 22 h 54 min

    Transmission est bon car il ne fait pas de concession ; il ne fait pas le malin, ne suçant aucune roue, ne léchant aucun cul.
    Il va droit là où il doit aller, raide défoncé, lucide, sans en rajouter.
    Merci Richard, merci Sasha. This is hard core.
    (et merci Gerard Love, l’interview est bonne, aussi)

    • ROMAIN FLON

      9 juin 2016 at 22 h 16 min

      Super interview !

  2. ROMAIN FLON

    9 juin 2016 at 22 h 16 min

    Super interview, Gérard !

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