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CATHERINE RIBEIRO + ALPES : UNE EXCEPTION FRANCAISE

A l’heure où une intégrale couvrant les années fastes vient de sortir dans l’anonymat le plus total, il est impératif de (re)découvrir Catherine Ribeiro + Alpes, anomalie française des années 70 qui doit autant au militantisme post-soixante-huitard qu’aux longues divagations cosmiques du free rock. Au programme : grand-messes païennes, utopies communautaires et plongées dans les tréfonds de l’âme humaine. Après Catherine, le déluge.

4795358_6_13c1_2015-10-22-c1c82f8-30963-74qrdp_4eeba39a4e0988616ab93f17c844c262C’est presque un non-sens. Presque, parce que l’acquisition de ce petit coffret, attendu depuis des lustres par toute une communauté de gens qui, aujourd’hui comme hier, ne sont décidément pas de ce monde, finit tout de même par trouver un écho dans ces colonnes, comme il se doit. Or donc, c’est en nous baladant dans les rayons du grand supermarché culturel hégémonique, déjà dégoulinant d’intentions malsaines à deux mois des fêtes, que nous sommes soudainement tombés sur le séant. Là, timidement placés entre deux piles de Georges Moustaki et trois ou quatre de Johnny Hallyday (qui ont eu droit au même traitement il y a longtemps de cela), deux exemplaires d’un petit boitier viennent stopper net notre déambulation. Stupeur, incompréhension, pupilles en dilatation maximale. Jusque-là, la collection dont il est ici question, saisonnièrement produite en vue d’être écoulée par palettes à cette période de l’année, s’était attachée à fourbir de l’intégrale à prix réduit autour des monstres sacrés de la chanson, qu’ils soient intouchables (Brel, Brassens, Ferré…) ou juste populaires à défaut de l’être (Johnny, Sardou, France Gall… arrêtons là le supplice). Jusque-là, la toute puissante maison de disques en charge de ladite collection, qu’il est inutile de nommer, ne s’était pas appesanti sur la discographie d’une artiste dont elle détient pourtant les droits du quintessentiel catalogue, égrenant ça et là certains de ses enregistrements sans même avoir la correction de lui demander son avis. Comme c’est encore le cas aujourd’hui… Pourquoi ? On pourrait le résumer ainsi : parce que Catherine Ribeiro + Alpes = allez tous au diable.

Faut-il se réjouir ou pleurer ? Pensez plutôt : Catherine Ribeiro + Alpes, cet hybride monstrueux qui a osé défier l’espace d’une décennie charnière – les années 70 – toutes les lois du grand business de la musique en France, se voit aujourd’hui réduit au rang de simple idée cadeau dans l’un des temples de la consommation. Numérisé, empaqueté, muséifié, comme ça, sans promotion aucune, comme si la chose ne nécessitait pas d’attention particulière, juste un petit coffret pour le souvenir, et puis s’en va après la dinde. Un non-sens, donc. Avant lequel, il faut le dire, beaucoup étaient prêts à se battre afin de pouvoir écouter cette somme dans son intégralité, donc au format vinyle, puisque certains desdits albums n’avaient jamais été réédités en CD. C’est qu’il ne s’agit pas simplement là d’une madeleine de vieux baba gauchiste, qui aura eu la chance de vivre le phénomène en temps et en heure, mais aussi d’une sorte de Saint Graal pour quelques pointus mélomanes disséminés de par le monde… En Angleterre, le tout puissant Julian Cope a validé l’affaire sur son website de référence, Head Heritage. Ailleurs, plusieurs blogs spécialisés dans le rock progressif, psychédélique, voire kraut, tiennent en haute estime cette œuvre dont ils ne comprennent certes pas très bien les textes, mais reconnaissent la musicalité hors-normes, la spécificité de cet ensemble unique en son genre, sans réel équivalent à cette époque-là. Enfin, en France (et notamment dans ces colonnes), un petit cercle de musiciens contemporains (Etienne Jaumet, Turzi, la bande de Pan European…) n’en finit plus de citer cette formation free-rock qui n’avait alors rien à envier à ses homologues anglo-saxons… Alors ? Réjouissons-nous. Ceci a d’ailleurs toujours été le leitmotiv de Catherine Ribeiro : se réjouir, malgré la chute inévitable. Lutter. Crier sa colère au plus grand nombre, et tâcher de lui montrer la voie. Oui, cette intégrale qui regroupe enfin les neuf albums studio enregistrés par Alpes est aujourd’hui à la portée de tous : c’est une chance. Oublions donc les commissaires du contenant (assez chiche : un court livret sans les textes, mais des albums heureusement sertis de leurs pochettes d’origine) pour nous focaliser sur le contenu, souvent vertigineux, bigger than life. Et tellement anachronique.

Trésor de rock underground

La première chose que nous enseigne ce coffret – loin des intentions de ses géniteurs qui ne l’ont pas fait paraître par pure charité chrétienne – c’est qu’il est impératif de se souvenir. Car si vous êtes sans doute quelques-uns à connaître Catherine Ribeiro et son groupe Alpes, ce n’est pas le cas de monsieur et madame Tout-le-monde. Surtout si ces derniers n’ont pas encore passé la barre fatidique des 40 piges – et encore, même au-dessus ça rame. Ce qui nous sépare de ce trésor du rock underground français, c’est donc d’abord une histoire de génération, et ensuite – surtout – de censure. On y reviendra, mais la dame et son gang de hippies ont été boycottés dès leurs débuts par la radio et la télévision française, ce qui veut dire que peu de documents audiovisuels existent pour témoigner de l’important succès qu’a pourtant connu le groupe dans les années 70. C’est la scène qui lui a permit d’exister, et mieux, de s’envoler très tôt vers les cimes. Les concerts du groupe ne subsistent aujourd’hui plus, à de rares captations près, que dans les souvenirs de ceux qui ont vécu l’après-68 dans les plus grandes largeurs. Pour nous, il reste les disques, et donc, cette intégrale formatée pour qui aura toutes les peines du monde à retrouver sur le web une trace de ces grandes messes païennes, qui réunissaient régulièrement plusieurs milliers de personnes. Seulement, cette intégrale, il va falloir vous l’enfiler. C’est que, on ne rentre pas là-dedans comme dans un moulin… Si vous tenez à savoir : rien de ce que vous avez écouté jusqu’à présent ne vous rattache à cette expérience. Et c’est douloureux. Catherine Ribeiro chante comme personne n’avait osé le faire avant elle, avec la puissance d’une chanteuse de fado et la rage d’une gamine à qui on n’a vraiment laissé aucune chance. Son groupe, Alpes, est mené par un « homme des cavernes » (sic) qui invente ses propres instruments à cordes (une double lyre électrique, par exemple) et change plus souvent de line-up qu’il ne s’occupe de son système pileux. Ensemble, ils façonnent une musique libre (c’est le mot), dégagée de toute contrainte liée au format, au texte et à la bienséance. Quelque chose d’assez unique, donc, qui va totalement à l’encontre de la façon dont nous consommons aujourd’hui de la musique.

Le rouge et le noir

Si Catherine Ribeiro n’aurait d’évidence pas connu la même destinée sans avoir croisé le chemin de Patrice Moullet (la suite de sa carrière, très marquée par la chanson « classique », peut en donner une idée), le groupe de ce dernier, plus encore, n’aurait jamais acquis son statut culte sans Catherine Ribeiro. Sur la forme, Alpes est un projet libertaire intéressant et singulier, certes. Mais c’est le fond qui va lui donner un supplément d’âme, et le différencier de tous ces autres groupes pour chevelus avachis – Pink Floyd en tête. Or le fond, c’est Ribeiro. Quand toutes les greluches de sa génération s’habillent comme si elles sortaient du cirque Pinder, cette fille-là ne porte que du noir, des pieds à la tête. Celle-ci est bien remplie : la fille pense en rouge. Rouge sang, rouge passion, rouge coco – rouge, quoi. Ça plaisante pas. Bien sûr, elle est militante, bien sûr, elle est humaniste, bien sûr elle est écolo, comme à peu près tous les jeunes dans les années 70. Mais elle l’est viscéralement, c’est une question de survie, alors elle le hurle, elle le crache, elle le déglutit jusqu’à s’en faire mal, et quand il s’agit de passer aux actes, sur le terrain, elle est là, elle est de tous les combats. Tout cela pourrait sembler théâtral – en même temps c’est très légitime, puisque c’est de là qu’elle vient – si elle ne savait pas aussi faire passer sa pilule en modulant son timbre vocal dans un registre qui irait de Piaf à Diamanda Galas. Plutôt impressionnant. Colette Magny, autre figure oubliée de la chanson contestataire, qui avait pour habitude de reprendre sur scène Bessie Smith ou Billie Holliday, la considérait d’ailleurs comme sa fille spirituelle. Enfin, et accessoirement, Catherine Ribeiro est une femme prodigieusement belle. Ce n’est pas de sa faute, elle n’a pas travaillé pour ça, mais c’est ainsi : grande plante aux cheveux noirs de jais, avec cette frange un peu longue qui la protège du regard des autres, un visage aussi pur que déterminé – sublime. En faisant vite, on pourrait la comparer à Nico : même beauté solennelle, mêmes antécédents arty (mannequinat, cinéma d’auteur), même affiliation à un groupe de rock voué à expérimenter… Ouais, sauf que « la » Ribeiro n’a jamais eu la bohème glauque et la distance glacée de sa consœur allemande. Elle était du peuple, elle était debout. Le problème, c’est qu’être à la fois belle, intelligente, insoumise et charismatique, ça fait beaucoup pour une seule femme dans ces années 70 libérées de presque tout, mais pas encore de l’emprise des hommes. Cette femme-là, les gens l’écouteraient, c’est sûr. Alors autant lui tomber dessus, et dès que faire se peut.

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Pour bien comprendre de quoi il est ici question, il est intéressant de revenir – on va quand même vous la faire courte – sur les débuts de la jeune Ribeiro, fille d’immigrés portugais installés dans la banlieue lyonnaise. Père ouvrier, chevillé à l’usine, mère illettrée, chevillée à sa fille – qui prend des coups dès son plus jeune âge. Souvent. Cette mère qui ne comprend pas sa fille – très tôt désireuse de s’élever de sa condition, cette mère qui ira jusqu’à lui infliger des électrochocs en HP parce qu’elle avait « des vues sur un garçon » (parlez-en à Lou Reed, lui aussi en garde un souvenir mémorable), c’est déjà une part non négligeable des racines du mal. Pour fuir la laideur de l’âge tendre, l’adolescente se réfugie dans la grande littérature française : ce sera son langage à elle. Puis, à peine majeure, monte à Paris pour y happer un peu d’air – des cours d’art dramatique. Elle est remarquée, et trouve un rôle dans un Godart (Les Carabiniers, 1963) où elle fait donc la connaissance de Patrice Moullet, jeune acteur pas très bavard, reclus dans son coin, mais pas insensible à ses charmes. Il a 16 ans, elle en a 21. Il ne sait pas comment lui dire, elle recevra donc des lettres. Il aura le temps de lui faire comprendre qu’il aime bien ses poèmes, qu’il étudie la guitare et… Catherine est déjà ailleurs, elle enregistre des 45 tours de classiques folk en français dans le texte, c’est les yé-yé, il faut bien vivre, et puis se faire une place (y compris sur la « photo du siècle » de Jean-Marie Périer avec les neuneus de Salut Les Copains)… Mais ça la gonfle, ce n’est pas elle. Elle arrête, et bientôt, elle n’a plus un rond : retour à la case départ. Le vide. Et la tension qui gronde, on est dans les premiers mois de 1968. Catherine s’enferme chez elle, s’enfile 8 grammes de Gardénal (80 pilules donc) et se laisse aller, doucement… Patrice s’inquiète, il fait intervenir les flics, mais Catherine est déjà loin, très loin. Son Mai 68, elle va le passer à l’hosto, pour réapprendre à parler, à marcher, à écrire. Pour naître enfin, puisqu’elle n’a pas vécu, mais parce qu’elle a un ange gardien. C’est donc ici que l’histoire débute, après le chaos.

En bas de la montagne

11500x1500srDans les mois qui suivent, les deux amants s’attèlent alors à travailler ensemble, sur la base de leurs talents artistiques respectifs. Ils participent de la toute première communauté hippie française, sise au 2 bis Quai du Port, à Nogent sur Marne. Ça fume et ça baise dans tous les coins, évidemment, mais ils trouvent quand même un peu d’espace pour y enregistrer une première maquette, qui va vite déboucher sur une signature avec le label Festival. Pour le nom du groupe fraichement constitué, « 2 bis » s’impose rapidement. Sauf que le label – comme tous les autres à cette époque en France – ne veut pas d’un nom de groupe. Voilà qui explique donc, pour dissiper le mystère, que le nom de la dame ait été mis dès l’origine en avant – par défaut. Premier album officiel, « Catherine Ribeiro + 2 bis » est aussi la première surprise du coffret qui nous occupe ici, puisqu’il n’avait jamais été réédité en CD (contrairement aux quatre suivants). Soyons francs : ce n’est pas encore tout à fait ça. On y entend un groupe largement influencé par le folklore ibizenco qui fera les belles heures du film More (guitares hispanisantes, percussions rudimentaires, tablas…), un groupe qui se cherche dans les promesses non tenues d’un endless summer dont le centre de gravité se serait déplacé en Méditerranée. Catherine Ribeiro, pour sa part, ne s’est pas encore tout à fait remis (ou alors elle plane sévère – ou les deux) : totalement à côté de la métrique, elle pond des textes vaguement anar, gauchement baba, à la manière d’une gamine insolente à qui on aurait piqué sa première sucette. Irritant ? Un peu, mais son passif explique encore une fois bien des choses… Par bonheur, les gardiens de la paix viennent bientôt mettre un peu d’ordre dans le réservoir à poux qui a servi de couveuse à cette ébauche, et le groupe de prendre ses cliques et ses claques – bye bye le 2 bis – pour naturellement finir par changer de patronyme. Ce sera « Alpes » et sa connotation ascensionnelle, car « pour admirer le sommet d’une montagne, il faut lever le regard, c’est solaire ». Et très à propos, puisque les choses commencent alors à se mettre en place. A l’été 1970, le groupe se produit dans divers festivals (Port Leucate, Avignon) et ne rate pas la chance de sa vie lorsqu’il s’installe, le 3 août à… 6h du matin (pour éviter les éventuels débordements liés à ce type de rassemblement) sur la grande scène du Festival Pop d’Aix en Provence. Le concert dure 45 minutes, et 40 000 jeunes gens découvrent cet ensemble surgi de nulle part, porté par cette fille incroyable – comme un messie qui incarnerait tous les espoirs et tous les dangers de l’après-68. C’est un triomphe : la carrière de Catherine Ribeiro + Alpes commence ici.

Dans la foulée, Catherine Ribeiro + Alpes sort « n°2 », premier disque sous son nouveau patronyme. Resserré autour du tandem Ribeiro/Moullet, avec pour seul musicien « fixe » Denis Cohen (percussions et orgue), c’est un autre groupe, qui sait maintenant plus précisément où il veut aller. A partir de là, on pourra vraiment parler d’osmose entre les textes de Catherine Ribeiro et la musique de Patrice Moullet, chacun venant épouser le propos artistique de l’autre. Bien équilibré, « n°2 » évoque cette fois-ci le Pink Floyd de « Live at Pompéi », grandiose, menaçant et… solaire, tout en ménageant l’auditeur avec de courtes plages acoustiques (dont cette reprise finale d’un fado de José Afonso). Le sommet du disque est Poème non épique – premier du nom, puisque d’autres suivront sur les albums à venir. Que sont-ils ? De longues pièces d’une vingtaine de minutes en moyenne, largement improvisées, dans lesquelles Ribeiro et Moullet cherchent à inventer de nouvelles formes : musicales, bien sûr, mais aussi phonétiques, puisque la chanteuse se lance dans de longues variations autour d’un thème (ici : la rupture d’un couple et l’agonie qui s’ensuit) en tâchant d’utiliser sa voix comme un instrument. Tout le spectre des émotions y passe, et l’on ne sort pas indemne de cette expérience, véritable mise à nu. « n°2 » est le premier classique d’une longue série d’albums : entre 1970 et 1975, Alpes est musicalement au top. Patrice Moullet invente deux instruments emblématiques qui vont amplement contribuer au « son » Alpes : le cosmophone (une viole de gambe détournée par la fée électricité) et le percuphone (un instrument à cordes frappées sur une surface plane, ayant ensuite connu de nombreuses mutations technologiques). On peut commencer à entendre les sons que Moullet en tire sur « Ame Debout » (1971), notamment via quelques instrumentaux dont la coloration psyché est accentuée par l’organiste Patrice Lemoine, qui envoie de longues coulées de Farfisa. Ce nouveau venu permet d’ailleurs au groupe de jouer dans des églises, en l’absence d’autres salles disponibles, car il maitrise la sonorisation de ces espaces. En décembre 1972, Alpes se produit ainsi dans la Cathédrale Sainte Gudule de Bruxelles devant 4000 personnes. L’histoire ne dit pas si des buvards étaient distribués en guise d’hosties, mais cette grand-messe païenne est devenue culte.

Guerre et… « Paix »

Janvier 1973 : peu après ce concert d’anthologie, le groupe publie son quatrième album, « Paix ». C’est son grand œuvre, l’album où il atteint effectivement les sommets. Fort d’une pochette iconique (car très synchrone avec leur mode de vie), il est à la fois le plus réussi des albums d’Alpes et le plus facile d’accès. Il faut dire que le groupe, rejoint par le frère de Patrice Lemoine (à la basse et au percuphone), passe de longues heures à répéter, perdu en pleine campagne, jusqu’à ce que tout soit impeccable pour les sessions studio qu’on lui offre (il enregistre désormais pour la maison Philips). En outre, il écoute alors peu de musique, pour ne rester concentré que sur sa propre création. L’album contient deux titres courts en ouverture (dont le très pop Roc Alpin) puis deux très longs, sortes de symphonies pastorales pour hippies sous influence morriconienne. Le premier, Paix, certainement le plus emblématique de toute leur œuvre, est un long mantra dans lequel Catherine Ribeiro apaise les cœurs et les esprits, les victimes et les bourreaux. Le second est plus grave mais tout aussi solennel : Un jour… La Mort part de son expérience du suicide pour muer petit à petit en une charge féroce contre ce monde qui s’écroule, mais pour la nécessité de vivre quand bien même. Si ce disque est un monument méconnu, celui qui suit l’approche de près : « Le Rat Débile et L’Homme des Champs » (1974) vole encore une fois très haut. Plus vindicatif, mais aussi plus progressif dans ses élans (le line-up change encore), il est construit sur le même schéma : deux titres courts, chacun étant suivi de deux longues embardées (L’ère de la Putréfaction et un autre Poème non épique) sous-titrées « concertos alpins en x mouvements » – tout un programme. A cette époque, Alpes tourne énormément : dans les MJC, dans de grands raouts politisés (Fête de L’Huma, Fête du PS…), partout où il peut se faire accepter – y compris à l’étranger. Catherine Ribeiro arrive sur scène les deux poings levés : ce n’est plus seulement un concert, c’est un meeting pour tous les déclassés, les insoumis, les utopistes. Sa présence magnétique focalise toute l’attention : elle est la grande prêtresse revenue des enfers pour communier avec les pacifistes – incarnés par le groupe et son mode de vie communautaire. Afin d’obtenir une lumière en phase avec l’esthétique Alpes, les prestations sont éclairées à la bougie : sans courant d’air, celles-ci tiennent une heure et demie. Dans le cas contraire, le groupe finit de jouer… dans l’obscurité.

« Détruire la chanson classique, avec couplets et refrains réguliers »

Il y a quand même un hic à cette ascension fort légitime : le groupe est boycotté depuis deux ans par les grands médias (radio et télévision). Seule la presse spécialisée rock parle de lui (en des termes élogieux), mais l’establishment n’entend pas laisser une chance à cette « sale rouge » de Ribeiro dont il sait que le discours subversif, s’il était amplifié par les canaux médiatiques, pourrait séduire une large partie de la jeune génération. En d’autres temps, telle une sorcière, cette femme-là aurait été brûlée vive. Les temps ont changé : son bûcher, ce sera la censure. Cette poussée vers la marginalisation, que le groupe n’a jamais cherché, ne va pas l’empêcher de connaître son plus grand succès avec l’album « Libertés » (1975), marqué par des textes de plus en plus noirs qui vont puiser dans la psyché tourmentée de Catherine. Ses vieux démons d’enfance rejaillissent régulièrement, et la musique est à l’avenant : orageuse, avec une tonalité médiévale toujours très progressive (un troisième Poème non épique de 22 minutes est enregistré en une seule prise). Pour la sortie de l’album suivant, « Le Temps de l’Autre » (1977), où elle apparait dessinée en Joconde avec un joint au bec, sa maison de disque fait une nouvelle fois apposer la mention « Les textes de ces chansons n’engagent que la responsabilité de leur auteur ». La Joconde apprécie peu. A l’écoute de l’objet, qui n’avait donc jamais été réédité en CD, il est vrai que ses propos et la tonalité générale de l’ensemble sont assez sombres. Où l’on se rend compte que Catherine Ribeiro était gothique avant tout le monde, égrenant d’une voix sépulcrale ses litanies anarchistes sur fond de grandes orgues. A partir de là, clairement, Alpes devient moins intéressant sur le plan musical. Plus grandiloquent. Au même moment, la chanteuse et âme damnée du collectif aux contours informels (il en ira ainsi jusqu’à sa dissolution) publie un album dans lequel elle reprend Piaf. Comme s’il lui fallait revenir aux fondamentaux qui l’ont poussé vers cette carrière, et mettre un temps de côté ses propres textes, ceux à cause desquels on la condamne (il est vrai qu’en dehors de sa remarquable interprétation, la prose de la dame n’a jamais été à la hauteur de tous ceux dont elle se réclame, en poésie comme en chanson). Un recueil composé de chansons inédites sur des textes de Jacques Prévert sortira d’ailleurs l’année suivante.

Ma fille, ma bataille

Cette envie d’aller fouiller du côté de la grande chanson française va ensuite avoir un impact sur le travail de Catherine Ribeiro avec Alpes. Désormais, les chansons seront plus courtes, leur structure plus « traditionnelle », et les textes vont logiquement perdre une part de leur caractère subversif – né de cette volonté originelle de « détruire la chanson classique, avec couplets et refrains réguliers ». Ne pas oublier que Catherine Ribeiro a eu le temps de faire un enfant : elle est alors la mère d’une petite fille de sept ans. Et ne veut pas reproduire sur elle des schémas dont elle a trop longtemps souffert : sa fille, c’est aussi sa chance. « Passions » (1979) est ainsi traversé d’un élan nettement plus optimiste, bien qu’il se termine dans les regrets de la censure (Détournements de chants). Mais pour ce qui est de la musique, aïe aïe aïe… C’est une horreur qui a très mal vieilli : une sorte de jazz-rock lyrique avec violon et clarinette, joué en partie par des membres de Gong (pas celui de la première période trippée à la sauce Canterbury, non : celui qui devient ensuite virtuose et chiant). Plus problématique encore, « La déboussole » (1980) verse carrément dans la variété funk et clinique telle qu’on la pratiquait alors un peu partout. Désormais, Catherine chante, et Alpes se contente de jouer les musiciens de studio, loin des expérimentations passées. Qu’on le veuille ou non, l’affaire est en train de s’institutionnaliser doucement. Catherine avait jadis décliné une invitation du Grand Echiquier à la télévision, aujourd’hui, elle accepte (pour venir chanter ce morceau qu’on lui avait alors refusé). Reçoit plusieurs prix forcément académiques, prélude à une carrière solo où elle se frottera aux textes des plus grands. Sera bientôt promue « Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres » par un Tonton qu’elle a toujours soutenu, bien qu’elle n’ait jamais voulue être encartée… Tout cela n’est pas condamnable – au contraire. Mais les années 70 sont bel et bien derrière.

Dans les années qui suivent, Alpes va continuer à donner bon nombre de concerts, puis progressivement devenir le projet du seul Patrice Moullet, qui se lance dans la recherche musicale pour une longue et brillante carrière. Séparé de sa muse sur le plan sentimental, il continuera régulièrement à travailler avec elle sur ses albums solo, avant que tous deux ne reviennent officiellement défendre le répertoire originel d’Alpes, au mitan des années 2000.

Catherine Ribeiro, pour sa part, se produira encore longtemps sur scène et épousera le maire socialiste de Sedan, dans les Ardennes, où elle vit encore aujourd’hui. Ces dernières années ne seront pas les plus faciles pour elle, mais aux dernières nouvelles, elle est toujours aussi déterminée, libre, belle… et insoumise.

Catherine Ribeiro // Intégrale des albums originaux 1969 – 1980 // Mercury

13 Comments

  1. Bester

    9 décembre 2015 at 11 h 03 min

    Brillant, merci. Pourtant connaisseur, je découvre en lisant ce papier le disque « Passions », que je ne connaissais pas. Etonnamment, quelque part entre Supertramp, La Callas et William Sheller, étonnamment, j’adore.

    • madonnasummer

      9 décembre 2015 at 13 h 14 min

      Certains fans hardcore aiment aussi « Passions », c’est vrai… il est vraiment différent des autres. Perso, je décroche entre « Libertés » et « Le temps de l’autre », ça devient vraiment trop prog.

      • Bester

        10 décembre 2015 at 0 h 30 min

        « Libertés » est clairement le poing Godwin.

  2. Jud

    9 décembre 2015 at 11 h 28 min

    C’est un peu abusif de parler de « censure » ou de « boycott » des radios: Alpes n’était pas un groupe à single. Tu l’as écrit, leurs morceaux durent en moyenne dix minutes. Evidemment que les radios ne les passaient pas.

    • madonnasummer

      9 décembre 2015 at 13 h 24 min

      Tous les albums d’Alpes contiennent des morceaux courts et donc « radio friendly » – tous. Et pour ce qui est de la censure, je n’invente rien, Catherine Ribeiro en garde un pieux souvenir…

      • Jud

        10 décembre 2015 at 12 h 07 min

        Courts d’accord, mais radio-friendly? Tu t’imagines RTL passer « Roc Alpin » entre Michel Delpech et Julien Clerc?
        Attention je critique pas Alpes (ça fait dix ans qu’on revendique son influence), je dis juste que quand tu fais une musique super cheloue, ben tu passes pas à la radio. Pas la peine d’invoquer la censure. Regarde Ferré, lui il y passait à la radio; ses textes étaient bien plus violents encore, mais il y avait des refrains.

  3. Stan Cuesta

    9 décembre 2015 at 15 h 17 min

    Très bel article, bravo! On est un paquet dans ma génération à avoir fantasmé sur Catherine Ribeiro, la diva ou passionaria de l’underground français, comme on disait alors… A noter que l’étonnant Patrice Moullet n’est autre que le frère d’un réalisateur hors norme dont on ne parle pas beaucoup plus que d’Alpes, l’hilarant Luc Moullet, qui mériterait bien un grand article de fond, lui aussi, ici ou ailleurs.

  4. poinsot

    10 décembre 2015 at 11 h 26 min

    Bravo Catherine, tu es toutes nos années 70, cet article est superbe, bel hommage!!!!

  5. Bernard VIVIEN

    10 décembre 2015 at 18 h 55 min

    plutôt bien documenté.Mais le regard de professionnel, certes compéten,manque la véritable dimension de Catherine Ribeiro qui est comme l’a écrit Léo Ferré (le père disait Colette et Catherine la fille, elle-même la mère) multiple. Il faudrait reprendre ici l’intégralité du texte de Léo :

    « Quand elle chante, je la vois,
    Elle est multiple : elle apporte dans l’oreille une chance de s’extrapoler et de vaincre la pudeur qui nous abat.
    Catherine, c’est la mise en question permanente d’une vie impliquée dans des devoirs d’amour et de colère.
    Quand elle est en colère,
    C’est dans un style converti et suave à la fois.
    On sent dans son parler une attention d’outre sur qui partirait bien du côté du silence désertique et coléreux comme le pays d’où il vient, ce pays qui sent la foi en l’autre et le désir de s’immoler pour le charme et l’infortune, à la fois.

    Elle n’est pas facile parce qu’elle se tient debout, dans un « métier » où il est bon de se baisser jusqu’à plus soif, jusqu’à plus rien qu’un semblant de mise en scène où les habits ne font pas le moine, où la tendresse est cachée définitivement derrière le rideau ou dans les coulisses de l’horreur
    quand l’horreur devient le spectacle.

    Sa voix monte d’en-bas, d’un enfer arrangé par ses anges habillés de noir et sous la coupe desquels elle s’émerveille d’obstination tranquille.
    C’est difficile de s’illustrer dans le dédale des amours vaincus parce qu’inadaptés à sa propre imagination.
    Catherine, perméable aux difficultés de la vie, se dresse comme une bête furieuse et sensibilisée par la vie de demain matin, fortunée dans l’obligation de se porter seule, comme un fruit toujours mûr et hautain.
    De l’autre côté des abîmes, il y a parfois des êtres debout.

    Je te salue, Catherine. Léo FERRE  »

    Ces mots traduisent le lien qui s’est instauré entre Catherine et une grande part de son public qui lui est restée fidéle par delà les années, les périodes et les absences. Du 2bis au Batacla c’est toujours le même être libre qui,par sa mise en question permanente parle aux autres et « parle » les autres.

    • Bester

      11 décembre 2015 at 23 h 18 min

      C’est tout de même marrant, en toute amitié, cette tendance aux commentaires plus royalistes que le roi de la part des fans intégristes. On vous sert un papier assez complet sur Ribeiro et vous trouvez encore à redire quand 99,99% des médias français n’en parlent pas; laissez plutôt des commentaires chez eux non ?

      • Bernard VIVIEN

        12 décembre 2015 at 0 h 14 min

        Je le fais ne croyez pas le contraire. Et je ne suis pas plus royaliste que le roi, ce que je ne suis pas du tout d’ailleurs et en aucune manière. J’essaye simplement d’exprimer sûrement maladroitement ce qui, pour moi et je suis sûr pour d’autres, est à la base de la rencontre et du lien qui s’est tissé avec Catherine Ribeiro par ses textes et son chant. Mais à chaque fois qu’un article parle de Catherine Ribeiro j’en suis content pour elle….

  6. Thierry Milhomme

    4 mars 2016 at 20 h 11 min

    Une extraordinaire artiste ! Je l’adore pour cette sauvage singularité.

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