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BAZOOKA
Dictature graphique et lignes brisées

Expo Europunk à la villa Médicis, tant mieux sans doute ou tant pis ! Quelqu’un a-t-il prévu de prendre son petit « week-end à Rome » pour aller vérifier ? Avant de visionner plus bas les rushes vidéo de Marc Zermati (qui lui y était), petit retour historique et nécessaire sur le collectif anar(t)chiste.

Monsieur de Chessay, directeur de l’Académie de France qui semble avoir des intentions bien plus louables que son prédécesseur amateur de boxe, nous défend donc son projet dans un charmant petit docu Arte, avec retenue, presque minauderie, bien conscient du faux problème de l’artification du punk. Le pauvre, il entend déjà bramer les « intègres ». Pourtant, loin de toute hystérie fétichiste, ce bon lieutenant d’amphi agrégé d’histoire de l’art nous explique – toujours avec ce ton posé, paternaliste, presque aussi rassurant qu’une fouille au corps – que la distance temporelle qui nous éloigne du mouvement nous permet de l’exposer sans le châtrer. Soit, moi je fais confiance.

On peut donc, par ce merveilleux mois de janvier, caresser d’une plume de paon l’idée d’aller baguenauder dans ces palmeraies délicieuses tout en se prenant pour le prince Salina avant d’apprécier la production de Jamie Reid, Malcolm McLaren, et de quelques anonymes ayant prêté affiches, fanzines, pochettes, t-shirts, films et autres artefacts « punk ». Les contrastes, toujours les contrastes.  Mais surtout, on pourra  – on réitère pour les amateurs d’Etienne Daho et des jeux du cirque – se confronter à un panel quasi exhaustif de la production de Bazooka, le commando graphique français. Il n’y a pas de petits rêves, uniquement des plaisirs simples. Vengeance, toute l’Europe est entre nos mains !

 

Réactivisme

Culte, Bazooka était un groupuscule de dessinateurs/graphistes/peintres estampillé 1977, absorbé et absorbant le punk, majoritairement apolitique et s’étant donné comme fonction première de noyauter à l’échelle mondiale l’ensemble de la production rédactionnelle et picturale. Une ambition : la production d’images en masse et pour masses grâce des techniques aussi hétéroclites que la bande dessinée,  la surimpression, le collage,  la modification de maquette, le canular provo dans les petites annonces, en passant par la peinture sur photographie. Le phagocytage méthodique des médias quelque soit leur orientation – les Bazooka ont publié dans Minute comme dans Libération –  était leur seul et unique mot d’ordre. Enfin un peu de distance avec le situationnisme. Très loin donc de notre déontologie « underground » garde-chiourme qui nous fait l’effet d’un comité de salut public aviné ou, au choix, d’une ratonnade hype/happening/syndiqué.

Christian Chapiron (KiKi Picasso), Olivia Clavel (Electric Clito), Lulu Larsen, Bernard Vidal (Bananar) et Philippe Bailly (TI5dur) se sont rencontrés aux Beaux Arts de Paris autour d’un poêle et d’un dourapeux, une espèce de goulash au foie de volaille concoctée par Bananar, fils de mirloufe et seul marxiste du groupe. Ils sont jeunes, ils sont fiers et, comme le clame Darc, ils le disent fort.

Rassemblés autour d’intérêts communs puissants et fédérateurs, comme par exemple déterrer les morts du cimetière Montmartre, peindre leurs crânes, décréter que la mort est une farce, prendre de l’acide au zoo du jardin des plantes, provoquer les jeunesses communistes, révolutionner le traitement de l’image et pousser la provocation à un niveau d’acuité, d’humour et de finesse rarement atteint, le groupe s’installe dans un grand appartement rue d’Alesia, repeint les murs en jaune d’or  et commence à bombarder la presse parisienne de leurs dessins qui, portés par leurs maîtrise technique et leur intelligence, s’imposent rapidement comme la référence moderne.

Actuel, l’Echo des savanes, Libération, Minute, les publicitaires, le PC, la mairie de Paris, le PS, tous commandent des planches à Bazooka sans bien comprendre à qui ils s’adressent ni pourquoi. La force de l’arbitraire encastre, les médias obtempèrent.

Bazooka n’a aucune structure identifiable, pas de membres fixes, ne revendique absolument rien, à part peut-être le vrai, le beau, le nouveau, un poste de croque-morts de l’histoire de l’art… Un coup de dents dans le doigt de pied, pas de réaction. KiKi Picasso annonce : « mon papi s’appelle l’art moderne, je ferai mieux que lui. »

 

Do it yourself

Une autre ligne, ô combien noble mais brisée, est tracée par Bananar, « il y a une différence entre travailler dans un journal et en créer un ». Bazooka disloque pour proposer – ou peut-être est-ce l’inverse, peu importe, les dessins témoignent, c’est l’effort de guerre, pousse-toi de là que j’m’y mette, activité sexuelle normale – un nouveau mode de vie.

Bazooka part à Rouen, imprime avec une presse manuelle le premier « Bazooka  productions » sous-titré Joli cadeau pour toi. Puis vient Loukoum Breton, le succès d’estime est immédiat. Bazooka multiplie ses interventions dans Libération, et rapidement le scandale éclate. Lors d’une manifestation antinucléaire, un manifestant est tué par les CRS. Un article empli de pathos paraît le lendemain, Bazooka stylise la photo du martyr, accentuant le trait et ajoute en commentaire : « Encore un con mort, moi j’étais dans mon lit, faut vraiment être con pour mourir on va pas pleurer pour lui, je vous le dis ! ». Levé de boucliers. Les Bazooka sont malins, ils crient à la censure, exploitant la démagogie post-68 ambiante. Libération est paralysé. La réaction est divisée.

Dans la capitale la tension est palpable, Pierre Goldman vient d’être assassiné d’une balle dans la tête. Kiki songe à revendiquer l’attentat, il se ravise puis, deux mois plus tard, pénètre dans le bureau d’Alain Krivine (qui vient de publier un pamphlet contre « les enfants crasseux du pop-art ») au cri de « La dictature graphique te condamne à mort ! ». Il tire deux coups à blanc. C’en est trop pour Libération, la rédaction préfère encore les avoir dehors, elle choisit de subventionner Un Regard Moderne, sous-titré l’actualité du mois en images. L’équipe est euphorique, la liberté de ton est totale, la cadence de travail est terrible, on ne dort plus, on utilise les substances, certains font leur service militaire, d’autres partent à l’asile ou chez leurs parents, puis reviennent. On produit, c’est bien l’important.

Avec leurs techniques de dessin industrialisé, mécanisé, les Bazooka acceptent toutes les commandes, des plus rentables aux plus loufoques. On atteint un sommet dans le délire avec le projet du Parti Socialiste de la Nuit Européenne, soit un défilé sur les Invalides parsemé d’animations, durant lequel Bazooka avait prévu de fixer des enceintes géantes sur la tour Eiffel et de recouvrir les bassins du Trocadéro de polystyrène et de lasers. Le projet est abandonné. Le succès d’Un Regard Moderne est circonscrit mais total, Bazooka est indispensable.

Lou Reed par Olivia Clavel

Recherches sur l’inexistence

 

 

Le groupe fréquente le Palace, tente de monter un groupe de rock, Olivia Clavel entame une relation avec Elli Medeiros, Ti5Dur joue dans les Olievensteins, Lulu Larsen accroche des leurres de pêche à sa chemise, tout le monde se coupe les cheveux sauf Bananar, lui seul échappe à l’héroïne. C’est rare de pouvoir le dire, les Bazooka sont punks. Pas une question de look, enfin si aussi, peut-être ? Ils sont élégants, ils sont incroyablement talentueux, perspicaces, caustiques et fins. Pourquoi ? Car ils sont engagés dans une lutte farouche contre leur inexistence, déclare Lulu. À 20 ans, ils avaient un don : la lucidité et son corolaire l’ironie, la prise de conscience de la vacuité. Des qualités qui rendent invincible. Anecdote : les Olivensteins, dont fait partie Ti5dur, sont convoqués par le Docteur Olievenstein, pionnier  du traitement de l’addiction à l’Héroïne. Celui-ci accepte que l’on utilise son nom à condition que les royalties soient reversés à son hôpital. Il demande à ses patients pourquoi leur groupe chante « Pétain, Darlan c’était le bon temps ». Ti5dur réplique avec simplicité :  « Le nazisme n’était pas assez médiocre pour nous. »

Tout est dit, les Bazooka jouissent et craignent  leur dissolution chronique dans la rêvasserie. Rester attentif, lucide, distancié, les seules armes efficaces contre  leur propre disparition. Ne rien revendiquer, devenir un miroir, placer autrui devant ses incohérences, est la seule chance de survivre.
Trois semaines plus tard, Kiki et Lulu se rendent au Parti Communiste pour réclamer des dessins impayés, on refuse de les recevoir, on les accuse de vouloir compromettre la lutte. Lulu s’emporte et met les choses au clair. Les exploités spoliés de leur valeur ajoutée ce sont eux, il faut payer. On rit. Kiki se menotte aux barreaux de l’escalier et convulse. Panique à bord, une OD au siège des Jeunesses Communistes !!! Demain à la une de Minute. Lulu est payé, il appelle une ambulance privée, on emmène kiki qui, une fois à l’hôpital, assure à l’interne que tout va bien. Simulation encore. Pendant une semaine, par peur des représailles, ils rasent les murs.

Lulu s’écrase un fer à repasser sur le bras, il se jette sous un bus, on ne simule plus. Kiki envoie des photos à Libération qui refuse de publier le bras tuméfié et les poignets tailladés de Lulu. Excédé, Kiki annonce son suicide dans les petites annonces de Libération : « Afin de vous prouver mon attachement, je me suiciderai moi-même par le feu, vendredi 9 décembre à 19h, devant les locaux de Libération. Cette action n’est pas une protestation, c’est le stade terminal de mes recherches sur l’inexistence. »

L’annonce est relayée par Le Monde, la rédaction de Libération épuisée ne relève pas, précise que la provocation à outrance ne provoque plus, mais, alertée par les tentatives de suicide de Lulu, place un guetteur à l’heure dite. Libération se plaît à croire à Pierre et le loup, Kiki arrive, tire un coup de feu contre son visage, le sang coule à flot, de l’hémoglobine de porc. Le canular est éventé ; beau joueur, Kiki peut publier Dormez Trankill dans les pages du journal du lendemain, mettant en scène son cadavre face contre terre agrémenté d’une petite notice humoristique. « Vive Luki Lunar et son pulvérisateur! »

On a sans doute trop parlé des faits et pas assez du dess(e)in, ni de la puissance et de la diversité de la production de ces différentes individualités. On retombe sur la noyée n°2 de Loulou Picasso, on croirait voir du Gauguin. Tout cela existe en tant que tel, indépendamment du discours, de la posture. En art il faut valoir par soi-même, Clavel le savait et si Bazooka a pu hisser la provocation au rang d’art, c’est bien qu’il y avait art en amont, travail, discipline, intransigeance. Une sublime négation de la complaisance généralisée que la production qui se sacre « moderne ou underground »  s’autorise sous couvert de monopole. Tout simplement de la matière, de la couleur, de la lumière, du beau, du tangible, pas un « concept » ou son dernier avatar le « Buzz ». Putain sans déconner.

Alors oui, revoir les planches de Bazooka excite le regard, permet de punir les méchants, de démasquer les suppôts du mensonge, de se moquer de soi-même sous la douche avec Joe, et de réaliser à quel point aujourd’hui cette culture de la provocation a été intégrée et est utilisée dans des buts lâches. Bazooka ironisait sur 68, nous vénérons le punk et ses outrages, c’est sans doute notre tort. Louons-le pour ce qu’il a de musculeux. L’idolâtrie est créaticide. Ne nous trompons pas d’ennemi, ce n’est pas l’exposition de Bazooka à l’Académie de France qui constitue une hérésie, non, non, ce sont les hululements des chiens de gardes de l’intégrité, les geôliers du bon goût qui se gargarisent de leurs références pour détruire et ne pas construire. Les puritains de la pose qui se vengent sur la jeune génération en invoquant l’histoire. J’y étais j’ai tout vu, on connaît la chanson. On le sait depuis La Bible et Kafka, les pères sont jaloux des potentialités de leurs fils. Je pose une question à laquelle personne ne répond : peut-on manager les Dogs et les Prostitutes durant la même existence ? Feriez-vous confiance à cette personne ? Et quand bien même vous ne cesseriez de hurlez que vous haïssez le bonhomme, quelle serait votre marge de manœuvre, votre réactivisme ? Le nivelage bien-pensant, l’idéal qui ankylose, c’est peut-être la sainteté dont on nimbe ce pan de l’histoire de France. Le Coq est mort cocodi cocoda, au tour du cocorico.

Aimons les choses pour ce qu’elles sont, souvenons-nous d’eux comme de grands peintres, ce sera déjà pas mal.

Expo Europunk, jusqu’au 20 mars à Villa Médicis.
http://www.unregardmoderne.com/


EXPO « EUROPUNKS » ::: En direct de la villa Medicis par Gonzai et Marc ZERMATI

8 Comments

  1. luc

    14 mars 2011 at 12 h 57 min

    « Peut-on manager les Dogs et les Prostitutes durant la même existence? Feriez vous confiance à cette personne ? Et quand bien même vous ne cessiez de hurlez que vous haïssez le bonhomme, quelle serait votre marge de manœuvre, votre réactivisme ? »

    Petit filou, va !

  2. claude

    12 août 2011 at 9 h 21 min

    J’ai vu cette expo au Mamco de Genève. Statique, ennuyeuse et vaine. J’ai été choqué par un manque énorme: pas de musique, rien. Il y avait pourtant quelque chose à installer: un juke-box bourré de singles 76-78 comme BO indispensable et quelques films ou extraits de films auraient également été appréciés. Encore une expo montée par des indécideurs post-modernes opportunistes sans feeling ni imagination. Décidément, l’époque navigue entre mauvais ersatz et musée poussif.

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  5. azélie daniel

    10 septembre 2013 at 13 h 06 min

    Bah, la meilleure stratégie pour que les pirates du graphismes deviennent à leur tour (et une fois de plus) piratés, copiés cent fois, pompés, par de nouveaux découvreurs, des D.A aux artistes en herbes, qui trouveront ça « trop cool ». C’est la vie (ici en Anorexie Oxydentale) et ça, ça n’a rien d’inédit. Idem pour le « rock », que les punks ont juré de tuer il y a 30 ans, et qui baudruche & caracole interminablement en 2013, avec son cortège de néos. Bazooka fut viscéral ET hilarant, aujourd’hui, comme le punk rock et les révoltes exubérantes du passé, il s’achète en réservant sa place bien à l’avance. Sur le net. Payable par carte. Bye-bye. Ya pas de mal.

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