« Espérer quelque chose d’un bouquin qui sort à la rentrée, c’est se rendre malheureux »

« Espérer quelque chose d’un bouquin qui sort à la rentrée, c’est se rendre malheureux »

Malheureux n’est pas exactement l’adjectif que tu choisirais pour qualifier l’air qu’arbore Thomas Gunzig, quand il t’ouvre la porte de son appartement. Plutôt amusé, un rien gêné peut-être, alors qu’il s’excuse d’habiter si loin, dans ce quartier oublié de Bruxelles qui ne fait la une des journaux qu’une fois tous les dix ans -on est justement en pleine période faste avec un cambriolage de maison de repos tourne à la farce sanglante : un mort, un butin ridicule- et beaucoup de petites vieilles qui partagent leur indignation à l’arrêt de bus le plus proche.

Ça pourrait être une histoire de Thomas Gunzig, lui qui se plaît à osciller «entre le misérable et le tordant». Il faut donc bien l’excuser, lui l’enfant terrible des lettres bruxelloise exilé dans cette zone reculée qui pue la mort embourgeoisée. Le calme, l’espace, c’est bien pour les enfants. Et puis, c’est le seul coin où il est encore possible d’acheter un appartement à prix raisonnable, et il ne faudrait surtout pas confondre Thomas Gunzig avec un auteur à succès… « Moi j’ai pris un crédit sur trente ans, et parfois, c’est pas facile ».

Voilà, l’interview déraille déjà sur de médiocres considérations immobilières et financières, bien éloignées d’une discussion littéraire chic ? En tout cas, l’auteur semble attaché au thème du trentenaire apaisé (désabusé ?) qui, après avoir longtemps joué au vaurien effronté, se contente d’une vie de famille débonnaire et excentrée. Il reconnait d’ailleurs ne pas réellement se faire de souci à propos d’Assortiment pour une vie meilleure, le livre qui sert de prétexte à cette rencontre. Sous ses airs d’éternels adolescent frisé, Gunzig a « pris la grande décision de devenir un garçon très zen », qui sait pertinemment qu’il faut laisser ses textes vivre leur vie, « comme des petits enfants qui sont devenus majeurs. On sait bien qu’ils auraient pu faire un peu plus d’études, être un peu plus costauds, et puis faire un peu plus de stages de danse ou de poney ».

Sous la métaphore équestre, on voit débarquer la leçon de vie sur ce que ça fait, en réalité, d’être un écrivain brillant, drôle et grinçant : « ça ne marche de toute façon pas ».

Malgré la presse élogieuse, les récompenses diverses, un certain succès au théâtre, une belle présence en tant que chroniqueur piquant et spirituel dans quelques médias bien visibles ; malgré tout ça, « on n’en vend pas plus, et on n’en vend de toute façon pas beaucoup ». Et s’il reste bien quelque motif de satisfaction à voir paraître un bon gros recueil de nouvelle, il est d’une nature gentiment matérielle : la juste sensation de rangement procurée par des pages reliées. Modestement, Thomas Gunzig, « adore la couverture » de son bouquin, et avoue souffrir du « syndrome du disque dur. J’aime bien que tout soit rassemblé au même endroit et bien ordonné, comme un disque dur ».

Tu le vois se dessiner, le portrait facile du mec revenu de toute ambition pour ne plus considérer son œuvre que comme une étagère Ikéa supplémentaire?

C’est pratique, ça a peut être été designé par un Suédois branché à lunettes, mais ce n’est pas véritablement digne d’intérêt passionné. Sous le détachement, le psychanalyste de comptoir verra une double frustration. Celle d’être toujours sous les projecteurs en tant que nouvelliste alors que le gars se rêve romancier, « à échaffauder des grands bidules », ces «grands romans, gros romans, avec des personnages, des aventures, des péripéties » qu’il aime tant. Et celle de traîner cet aura de monstre cynique, alors qu’il n’aspire qu’à un peu de répit pour ses personnages. Il admet volontiers en avoir « marre de faire des trucs sombres et sinistres », annonce avec fierté que le scénario de long-métrage qu’il vient de boucler se termine par un beau happy-end, « très, très Hollywood ».

Alors, décevant, ton auteur local préféré ? Lugubrement adulte, avec le pragmatisme amer de ceux qui ont abandonné leurs grandes espérances quelque part au fond d’une armoire (modèle familial, pas cher mais solide) ? Jamais. Il reste toujours à Thomas Gunzig quelques belles fulgurances, et une lucidité qui fait mouche. Comme s’il appliquait à sa vie la même recette qu’à ses livres : un éclairage cru sur les aspects les plus étriqués, pour esquisser, dans les ombres, quelque chose de terriblement humain. Quelque chose de poignant qui se planque sous l’auto-dérision et les grandes déclarations faussement sérieuses, comme quand il reconnait éprouver beaucoup de respect pour Marc Lévy… « Du temps où j’avais envie de devenir riche en écrivant, j’avais essayé d’écrire un simili roman de l’été. Et bien, c’est super difficile. Su-per difficile ! »

Et depuis, « respect, Marc Lévy ».

Dit avec une lueur espiègle dans le regard, ça force, à son tour, le respect qu’on éprouve face aux gens dont on sent bien qu’ils ont beaucoup réfléchi à certaines questions pour en arriver à la conclusion qu’il valait mieux en rire. L’espièglerie, c’est probablement ce qui sauve Thomas Gunzig d’un marasme définitivement déprimant. C’est elle qui lui fait balayer les idées reçues par des réponses tellement plates qu’elles en deviennent brillantes – ainsi, on apprend qu’une nouvelle n’est ni plus intense, ni plus subtile qu’un roman, juste « plus petite ». C’est elle, encore, qui lui fait régulièrement adopter un ton de professeur d’opérette, comme pour se moquer de sa haute autorité d’auteur : il structure ses interventions les plus frivoles en arguments numérotés, et semble prendre plaisir à commencer ses phrases par des choses comme « la quatrième grande leçon de la journée » (les trois autres leçons, inconnues et mystérieuses, ont été administrées à ses enfants).

De l’espièglerie, toujours, dans son sens de la formule et de l’idée susceptible d’éveiller l’excitation. « C’est l’histoire d’un bonhomme qui, quand il s’assomme, volontairement ou accidentellement, retourne toujours dans le passé, au même endroit, au même moment, et pour cinq minutes. Il se retrouve en Hongrie en 1954 dans un champ où il n’y a rien, juste un tracteur qui passe au loin. » : ce film-là, tu irais bien le voir sur le champ, non ?

En guise de dernier élément salvateur, il y a ce talent pour les conversations exubérantes sur, au hasard, les méfaits de la programmaton neuro-linguistique ou la pertinence de Calogero comme bande-son de la pire scène de torture. Que faut-il de plus pour prédire à Thomas Gunzig un long sursis avant le cafard terminal ?

http://gunzig.blogspot.com/

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