Ils nous avaient laissés légèrement esseulés durant une (trop longue) décennie sans nom ; ils viennent aujourd’hui récupérer leur terrain de jeu aux White Stripes et autres Black Keys, l’air de dire "attention les kids, les explosifs c’est pas pour vous".

Le groupe de Jon Spencer fait donc son grand retour avec un album aussi attendu que réussi. Car depuis « Damage » en 2004, les fans du Blues Explosion n’ont eu droit qu’à quelques compilations et rééditions, comme autant de palliatifs ; autant d’occasions aussi de découvrir ou redécouvrir les autres projets du sorcier Jon Spencer (Pussy Galore, Boss Hog et Heavy Trash, groupe de rockabilly auquel il semble s’être consacré durant la dernière décennie). Huit ans d’attente, ça peut paraître long…

Quand on se rend compte que depuis 2004, on a eu droit à deux olympiades et un mondial de foot (divertissements aussi insipides qu’inélégants), on se dit que le monde est quand même mal foutu, et que ce ne serait pas plus mal si l’humanité s’éteignait avec la présente année. « Meat & Bone », en plus d’être une bande-son idéale pour la fin des temps, marque le retour d’un groupe dont la réputation n’est plus à faire [1] et pour qui huit ans, c’est simplement la période de maturation nécessaire. Ni papys du rock, ni bébés rockers, le JSBX conjugue avec élégance rock’n’roll et tempes grisonnantes. Les bottines tapent le beat, la tête balance sur des rythmes frénétiques. L’évidence est là, devant nos yeux : Jon Spencer a rallumé la mèche. Des titres comme Danger sentent la dynamite et interrogent les canons du rock. Convoquant, tels des enfants illégitimes de Little Richard, l’énergie du punk, Russell Simins, Judah Bauer et leur leader signent un album cohérent et chaotique dans le même temps, où la lenteur sirupeuse d’Unclear côtoie des titres fiévreux sans sonner comme une faute de goût : juste un peu de sirop pour faire passer la toux.

Cette pourriture noble qu’on associe aux meilleurs crus

« Meat & Bone » est un manifeste trash, une ode décadente et nihiliste à la jeunesse retrouvée. La carcasse superbe qui orne la pochette en dit long sur le contenu de l’album, et le cauchemar n’est pas réservé à Brigitte Bardot. De toute manière, avec le JSBX on est rarement trompé sur la marchandise. Pas de falsification, pas d’erreur possible. C’est d’la bonne viande, presque à coup sûr ; de la matière brute, explosive, à ne pas mettre entre toutes les mains.

Ce nouvel album est un retour aux sources salvateur, loin des rendez-vous manqués avec les loops de hip hop, ou autres expérimentations inégales. Exit les Steve Albinos, Dan the Automator, DJ Shadow… Ici, pas de fard ni de strass : ni guests, ni gros producteur aux manettes (c’est Jon Spencer lui-même qui a produit l’album). Juste un groupe qui fait ce qu’il sait faire de mieux, une musique brute et sauvage, au son cradingue assuré par le bourdonnement sempiternel de la fuzz [2]. Ajoutez à cela une bonne dose d’hormones (sur le sexy Get Your Pants Off, par exemple), et vous obtiendrez de cette pourriture noble qu’on associe aux meilleurs crus, ceux qui ont acquis la maturité nécessaire.

Paul Weller qui aurait avalé une fuzz

Le tout est délibérément enregistré sur du vieux matos (l’ultime chanson de l’album, apothéose instrumentale aux accents diaboliques, rend hommage aux guitares Zimgar), assurant à l’ensemble le charme un peu suranné de ces groupes du second millénaire qui, à l’heure du tout-numérique, veulent sonner comme leurs ancêtres de l’ère analogique (l’âge de pierre, en somme). Si bien que l’auditeur, par moments, ne sait plus trop dans quel espace-temps il a échoué. L’intro de Bag of Bones évoque Slim Harpo, version discothèque, tandis que Get Your Pants Off fait penser à Paul Weller qui aurait avalé une fuzz. On se demande alors si cette musique bâtarde peut légitimement incarner un quelconque avenir du rock, sa modernité, alors même qu’elle n’est que le négatif, le reflet inversé d’un genre auquel on a cessé de croire. Une musique qui s’inscrit négativement par rapport à l’histoire de la musique tout en tournant obstinément la tête vers un passé fantasmé, cette musique-là ne porte-t-elle pas en elle-même la certitude de sa propre mort ?

En fait, « Meat & Bone » ne laisse même pas le temps de penser, ni d’envisager de telles conversations de comptoir, querelles approximatives des anciens et des (post)modernes. L’auditeur est entraîné vers un front isolé, où tout n’est que fracas et convulsions. Il en ressort le corps en délire, les oreilles exaltées, mais avec l’assurance sinistre, lentement insinuée, d’une survie artificielle au sein d’un monde musical gangréné. Qu’importe. Jon Spencer et sa bande ont élevé le doigt d’honneur au rang d’idéologie, une attitude provocatrice qui se retrouve jusque dans l’ironie de leur nom — sérieusement, qui croit encore que le Jon Spencer Blues Explosion (à l’instar de leurs potes belges de The Experimental Tropic Blues Band) est un groupe de blues ?! À mi-chemin entre destruction et création, ni avant-gardiste ni complètement rétrograde, le JSBX tire donc son épingle du jeu, adoptant la posture distanciée de ceux pour qui seule la musique compte. Étrange musique qui, en saccageant l’héritage du blues génésial, parvient à restaurer sa force primitive. It ain’t nuthin’ but the groove, c’est un vacarme brut et sexy, sans poudre aux yeux. Et c’est assurément l’un des meilleurs disques de cette rentrée.

The Jon Spencer Blues Explosion // « Meat & Bone » // Boombox/Mom+Pop (sortie le 18 septembre)
http://thejonspencerbluesexplosion.com/

Le groupe sera en concert en France à l’automne : à Lyon le 29 novembre, à Clermont-Ferrand le 30, à Nantes le 1er décembre, à Lille le 2, à Paris (Bataclan) le 4 et à Strasbourg le 5.


[1]  Session de rattrapage assurée par Johnny Jet, qui ne transige pas sur tout ce qui touche de près ou de loin aux santiags : http://gonzai.com/everybody-says-yeah-1-les-racines-du-blues-explosion/

[2]  À voir, Fuzz : the Sound That Changed the World, un documentaire sur l’histoire de la pédale magique, avec, entre autres, Jon Spencer, Matt Verta-Ray, Steve Albini, mais aussi Billy Gibbons, Jay Mascis… Google est ton ami, c’est disponible entièrement sur la Toile.

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