De retour en 2012 après un break de 23 ans, The Dream Syndicate n’a rien perdu de sa vivacité et de son envie de créer. De passage dans la capitale, l’Américain de 59 ans Steve Wynn, la ligne impeccable, revient sur les débuts du groupe, le Paisley Underground, le punk et… le krautrock.

Résultat de recherche d'images pour "dream syndicate these times"Steve, vous pouvez nous raconter comment se passe une journée en studio ?

On varie entre les chansons que j’ai écrites et que j’apporte au groupe et les moments où l’on jamme tous ensemble. Sur ce disque, on n’a pas gardé grand chose de ces sessions, le seul morceau du disque qui est né d’un jam, c’est The Whole Room’s Watching. Quand je regarde des vidéos des enregistrements des Beatles en studio, on peut parfois entendre : « prise numéro 75 » et ça m’étonne à chaque fois car je n’ai jamais fait ça. Pour moi, tu fais trois prises et c’est bon. Si au bout des trois premières, tu n’as rien de concluant, tu arrêtes et tu reviens le lendemain ou une semaine plus tard. Mais il ne faut pas s’acharner.

Vous bossez la nuit ?

Dans ce studio, on peut jouer 24h/24. Ça peut donc arriver d’y être la nuit, surtout que j’ai tendance à ne jamais vraiment arrêter.

Dans ce cas-là, comment vous savez quand un album est fini ?

Je n’ai pas trop de difficulté à le savoir : quand j’ai le sentiment que c’est fini alors c’est fini. J’arrive à juger ces choses-là, surtout que je fais ce métier depuis pas mal de temps maintenant. Pour le premier album « The Days of Wine and Roses », j’étais content quand j’arrivais à jouer un morceau sans faire d’erreur. Maintenant, on s’adapte, on prend d’autres directions et on a la maturité pour faire face aux éventuelles erreurs ou aux changements. Si un morceau punk rock devient une ballade, ce n’est pas grave, on s’adapte. C’est notamment le cas sur ce nouveau disque, il y a eu plusieurs changements de direction et ce n’est pas le disque que je pensais faire au début de l’enregistrement.

Aux débuts des années 90, chez les disquaires, les mecs ne connaissaient pas le krautrock. Je demandais du Neu! et personne ne comprenait. Je pensais que c’était à cause de mon accent, mais en fait, non.

C’est plutôt une bonne chose.

Oui, on ne résiste pas. Je pensais plus faire un disque de free-jazz dans l’esprit krautrock. C’est devenu un disque plutôt prog-rock et aérien mais toujours dans l’univers des années 70.

Le krautock a été important pour vous ? Le nom du groupe est une référence à Tony Conrad et l’album avec Faust…

On cherchait un nom et fallait aller vite. Je pensais à reprendre le nom Big Black Car de Big Star mais Denis était branché sur le krautrock. Un jour, il vient nous voir et me dit : « J’ai ce disque de Tony Conrad et de Faust, un album solo qui s’intitule “Outside The Dream Syndicate” ». J’ai tout de suite dit oui. En plus, The Dream Syndicate était aussi le nom d’un groupe de Conrad avec John Cale, avant le Velvet Underground. Denis était à l’époque un gros fan de Neu!, de Faust et de Kraftwerk et je pense qu’on peut l’entendre dans la manière de jouer. Vers la fin des années 80, je suis devenu un grand fan de cette musique, surtout Neu!. Mais c’était difficile de trouver les albums, même en Allemagne. Aux débuts des années 90, chez les disquaires, les mecs ne connaissaient pas. Je demandais du Neu! et personne ne comprenait. Je pensais que c’était à cause de mon accent, mais en fait, non.

Put Some Miles On et Black Light me font beaucoup penser à Sonic Youth et surtout à Lee Ranaldo avec ce côté avant garde…

J’adore les albums solos de Lee Ranaldo (et de Sonic Youth bien sûr). Avec ce disque, j’entends des comparaisons que je n’avais jamais eues avant, comme King Crimson et même les Smiths, et ça me rend heureux. J’ai tellement l’habitude d’entendre le Velvelt Underground, Television, The Stooges et Neil Young. Ces deux chansons ont été écrites autour de sons produits par mes équipements. Pour Put Some Miles On, c’est avec une pédale qui vient du Danemark qui donne un tremolo assez puissant, un peu à la Suicide. On est des fans absolus de ce groupe. Dès le début, j’ai été attiré par la répétition et The Dream Syndicate joue beaucoup sur la répétition, le fait de devenir hypnotisé par le groove qui se déclenche dans la tête grâce aux sonorités répétitives. Mais là, on a essayé de trouver des nouvelles textures, des nouveaux son et cet album est lié à la recherche de quelque chose de nouveau.

Aujourd’hui, pas mal de groupes s’inspirent de l’indie rock des années 90. Vous en 1982, vous preniez vos inspirations des années 60 et 70. Pourquoi les groupes ont cette tendance à plutôt regarder en arrière qu’autour d’eux ?

Tu commences avec le passé. Nous, on adorait le garage rock sixties, le krautrock et le punk-rock, et on a distillé tous ces éléments pour garder ce qui nous intéressait. Je pense que les groupes actuels font la même chose. La grande différence est qu’aujourd’hui, c’est plus facile de découvrir de nouvelles chansons et d’anciens groupes. Je me souviens qu’on n’essayait pas de se la raconter en disant qu’on connaissait tous les groupes obscurs de l’époque, on était vraiment passionnés. Et on était juste frustrés du fait d’aimer un genre de musique que plus personne ne jouait.

Moi, je pensais qu’on devait choisir entre I Wanna Hold Your Hand et Jack Kerouac mais en fait, c’est possible d’aimer les deux.

Comment vous découvriez la musique ?

Chez les disquaires. Un jour, dans un bac un peu caché avec des disques où les coins étaient coupés, je trouve la compilation « Nuggets ». J’avais 18 ans, à l’époque le disque valait deux dollars et ma réaction en l’écoutant, ça été de me dire : « Mais c’est quoi, ça ? ». Ça ressemble à des choses que je connais (les Beatles, les Stones, les Who, etc.) mais c’est totalement différent. J’écoutais aussi pas mal de punk-rock et j’avais l’impression que cette compilation regroupait le punk et les années 60.

L’influence punk rock venait plutôt de l’Angleterre ou des États-Unis ?

De la Grande-Bretagne et de New-York : la scène CBGB, les Clash, les Buzzcocks, les Jam, les Pistols, etc. Ces groupes-là étaient populaires aux États-Unis. J’ai reconnu des choses que j’aimais dans leurs musiques. Beaucoup disaient qu’ils n’étaient que des punk un peu sauvages, mais quand j’écoutais les Sex Pistols, j’écoutais un super groupe de rock. Les Jam c’était les Who. Les Buzzcocks c’était presque les Beatles. Ces groupes-là reprenaient certains éléments de musiques sixties que j’aimais mais ils le faisaient avec cet esprit extravagant. J’ai toujours été attiré par les musiques plus brutes et violentes au final, comme les Cramps. Donc même si j’aimais les sixties, je comprenais aussi les Damned et les Clash, qui sont des versions plus extrêmes.

Vous n’avez jamais eu envie de vous installer en Grande Bretagne ?

Non. Il y avait des gens qui rêvaient d’aller à Londres et de manger du Yorkshire pudding mais pour moi, ma ville, c’était New York. Les Ramones, le Velvet, Martin Scorsese, l’écrivain Norman Mailer… Je voulais y vivre et j’ai sauté le pas il y a 25 ans. Les gens pensent que je vis en Californie mais non. Je te parlais du punk, mais j’ai été beaucoup plus impacté par Television ou Talking Heads. Le premier disque des Talking Heads, j’ai ressenti ce coté sauvage, mais intelligent et cultivé. Ils arrivaient à mixer les deux, ce que faisait très bien Dylan. Moi, je pensais qu’on devait choisir entre I Wanna Hold Your Hand et Jack Kerouac mais en fait, c’est possible d’aimer les deux.  Ces groupes de New York étaient en quelque sorte plus « sophistiqués » même si je n’emploie pas le bon terme. Los Angeles était plus superficiel et faux, l’Angleterre avait ce côté réservé et maniéré, mais à New-York, tu avais vraiment le sentiment qu’il se passait que des trucs cool.

Vous aviez l’impression de faire partie, avec The Dream Syndicate, du début de la scène indie rock avec Sonic Youth, R.E.M, etc. ?

Oui bien sûr. En plus de ça, je travaillais chez le disquaire Rhino Records, notamment les deux années qui ont précédé les débuts du groupe. J’étais d’ailleurs avec Nels Cline de Wilco. Mon boulot était de commander tous les singles indie du moment, tous les imports. Je voyais qu’il se passait quelque chose aux États-Unis et je me suis senti proche de Sonic Youth, de R.E.M, de The Remplacement, etc. J’avais le sentiment qu’on pouvait être amis, qu’on pouvait avoir les même goûts. Je pouvais m’identifier à eux.

Plus qu’avec les punks anglais ?

Oui, c’est sûr, même ceux de New-York. Je ne m’imaginais pas m’asseoir aux côtés de Johnny Ramone et lui parler, même si j’aurais pu car il adore le baseball. Idem pour Richard Hell (Television, The Heartbreakers) mais avec Peter Buck (R.E.M) par exemple, je savais que je pouvais m’entendre avec lui. Et ce fut le cas.

Parlons un peu du Paisley Underground. The Dream Syndicate est-il le groupe qui définit ce mouvement ?

Non, on était un groupe parmi d’autres. Ce qu’il y a de marrant dans cette histoire, c’est que j’ai l’impression qu’on est les outsiders de cette scène. On a était au centre du Paisley Underground car on a débuté en premier et qu’on était souvent les têtes d’affiche des concerts. Je m’occupais de la production des disques, je connaissais aussi comment l’industrie fonctionnait alors je suis devenu « le parrain » de ce mouvement. Mais je ne pense pas qu’on définit ce mouvement car on faisait des chansons de 22 minutes et ça, ça ne rentre pas dans l’état d’esprit du Paisley Underground. On écoutait Neil Young et en 1982, il n’était plus cool du tout. Aux débuts des années 80 avec son album « Trans », il était perçu comme un vieux hippie comparé aux groupes du moment comme The Human League.

Je me foutais de faire le bon album au bon moment, j’ai toujours fait l’album qui était dans ma tête. Peut-être qu’on aurait pu adapter notre son à une époque et jouer une carte plus sûre, mais je n’ai jamais été dans cet état d’esprit. Ces artistes, comme Neil Young, Dylan, Bowie et même Lou Reed, on fait tellement d’albums et parfois, ils ont dû réaliser des albums « de merde » qui les ont mener à en refaire des meilleurs.

On se disait même qu’on était cool et que U2 avait de la chance de nous avoir en première partie.

Pour finir, vous vous souvenez de la tournée en première partie de U2 ?

Oui, c’était en 1983. La tournée a duré trois semaines à travers les États-Unis. À l’époque, je n’étais ni nerveux, ni surexcité, ni apeuré. Je disais juste : « Voilà, c’est ce qu’on fait, c’est notre job ». On se disait même qu’on était cool et que U2 avait de la chance de nous avoir en première partie. C’était au moment où le groupe devenait très populaires avec la sortie de « War ».

C’étaient eux qui avaient demandé à ce que The Dream Syndicate joue en première partie ?

Oui, il avait entendu parlé dé nous. Je crois que U2 aimait avoir des groupes cool en première partie. Bono était venu nous voir une fois mais The Edge regardait tous nos soundcheck. Notre guitariste était persuadé qu’il venait lui piquer ses idées et sa manière de jouer.

L’album « these times » de The Dream Syndicate sortira le 3 mai. Et si toi aussi comme Steve, tu aimes le rock allemand, Gonzaï vient de sortir son nouveau numéro consacré au Krautrock.

The Dream Syndicate sera sur la scène du Petit Bain à Paris le 18 octobre 2019.

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