Pete Shelley, leader des Buzzcocks, est décédé le 6 décembre en Estonie. Il faisait partie de ces héros mancuniens essentiels qui avait savamment su marier l’art de la mélodie à l’énergie punk. Portrait.

Tout est allé très vite. Le 16 août 1977, jour qui marque la mort d’Elvis Presley, les Buzzcocks paragraphent un contrat avec le label United Artists. Un signe du destin, puisque ces punks plutôt sensibles sont en train, sans le savoir, de révolutionner la musique moderne, le vieux rock à papa et toutes les idéologies qui s’y attachent. Suivent trois excellents albums studios, deux en 1978 et un en 1979 où les Buzzcocks se hissent au sommet de leur créativité, et parviennent à donner une image plus policée et sentimentale du punk. Deux ans plus tard en 1981, ils se séparent et laissent derrière eux une génération de musiciens qui vont, à leur tour, changer la face de la musique. Tout est allé très vite pour les Buzzcocks. Trop vite.

Ouvrir la voie

Au début de l’année 1976, Peter McNeish, un jeune homme originaire de Leigh dans la grande banlieue ouest de Manchester, tombe sur un article du NME intitulé « Don’t Look Over Your Shoulder, The Sex Pistols Are Coming. ». Ni une ni deux, il emprunte  une bagnole avec Howard Trafford (qui deviendra par la suite Howard Devoto) et ensemble, ils se tapent les 350 bornes qui séparent Bolton de Londres à la recherche de Malcolm McLaren, le manager du groupe. Sur place, ils assisteront à deux concerts de la bande à Johnny Rotten.

Les deux étudiants de l’université de Bolton prennent alors trois décisions. La première, ils vont eux aussi monter un groupe. La deuxième, ils veulent que les Sex Pistols jouent à Manchester. La troisième ? Ils assureront la première partie. Quelques mois plus tard, le 4 juin 1976, une quarantaine de personnes se pointent au Lesser Free Trade Hall de Manchester et d’après la légende, tous ceux qui étaient au rendez-vous ont par la suite joué un rôle clé dans la musique. Présents ce soir-là, Peter Hook ou encore Morrissey.

[Anedocte n°1 : À l’université de Bolton, Howard Trafford rencontre Peter en cherchant quelqu’un pour réaliser la bande-son d’un film.]

Problème, le petit groupe qui devait assurer la première partie, les Buzzcocks, ne sont pas encore prêts et sont remplacés par Solstice. Six semaines plus tard, les Pistols sont de retour dans le nord et cette fois-ci, les Buzzcocks sont « au point ». Enfin presque, la guitare bon marché de Pete est cassée en deux. Dans la salle, Mark E. Smith (The Fall), Ian Curtis et Tony Wilson (Factory Records) ne rateront pas une deuxième fois la sensation du moment.

Pour bien comprendre l’impact de ces deux concerts, il faut savoir qu’une rivalité réside depuis toujours entre le sud de l’Angleterre, considéré comme « posh » (riche) et le nord, ouvrier et pauvre. Quand les Sex Pistols débarquent de Londres pour jouer à Manchester, les gars du nord ne prennent pas une claque énorme (ils ont joué pas mal de reprises et étaient là pour « le chaos »). Ils se sont plutôt dits : « On va faire mieux que ces enfoirés de Londoniens » Un état d’esprit typique de cette région de l’Angleterre qui donnera plus tard les essentiels Joy Division, The Smiths ou The Fall mais aussi les plus grandes gueules du rock, comme Shaun Ryder, Ian Brown ou Liam Gallagher, qui perpétueront à leur manière cette tradition et cette mentalité.

Plus poétique que politique

Les six semaines entre le premier et le deuxième concert des Sex Pistols permettent au Buzzcocks d’enregistrer quatre chansons (Breakdown, Time’s Up, Boredom et Friends of Mine) et de les sortir en février 1977 sur leur propre label New Hormones (une première à l’époque). Baptisé « Spiral Scratch », l’EP est plus inspiré par les Stooges et CAN que par les Beatles et permet aux Mancuniens d’atteindre la 31ième place dans les charts. Seulement, la veille de la sortie du disque, Devoto, qui en a visiblement déjà marre de jouer au punk, quitte le groupe. Il s’en va dans un premier temps finir ses études de psychologie et ensuite former le groupe Magazine. Une décision qu’il n’a jamais regrettée. Et qui laissera le champ libre à Pete pour défendre sa vision du punk.

[Anecdote n°2 : la chanson Ever Fallen In Love (With Someone You Shouldn’t Have) a été inspirée par un passage du film Blanches colombes et vilains messieurs que le groupe a regardé un soir à Édimbourg. Plus tard, Pete avouera qu’il pensait à un homme qui s’appelait Francis en l’écrivant.]

Howard n’étant plus là, Pete prend les rênes en main. Il se met au chant et devient leader du groupe. Les Buzzcocks commencent alors à jouer en dehors de Manchester, notamment à Londres lors d’un festival punk en compagnie de The Clash, de The Damned et des Français de Stinky Toys. Très vite, les Buzzcocks se distinguent des autres groupes. Pete devenu Shelley (le nom qu’il aurait eu s’il avait été une fille), laisse place dans ses chansons à des thèmes intimes, abordant avec humour la sexualité, la frustration et surtout l’amour (déception, ruptures, etc.). Des sujets délaissés par les punks du moments.

Avant de former les Buzzcocks, Pete avait déjà un passé musical. Le fan de T-Rex et de Roxy Music fait partie d’un groupe en 1973, les Jets of Air, et bidouille dans son coin des morceaux expérimentaux (il ira même jusqu’à sortir les enregistrements de cette période-là, intitulés « Sky Yen », six ans plus tard). Pour situer, il a même déclaré que son idée d’un grand solo était inspiré par les éruptions de bruit abstraites de John Lennon sur Why de Yoko Ono.

[Note à moi-même : la chanson Mad, Mad Judy, c’est The Smiths en fait.]

Pete Shelley, plus poétique que politique, sait manier le stylo et parvient à pondre des chansons de moins de trois minutes (pas toujours, prenez les très bons Moving Away From The Pulsebeat ou I Believe qui font plus de sept minutes) entêtantes, prenantes, intemporelles et efficaces comme s’il en pleuvait. Il apporte une touche de subtilité au punk basée sur l’importance des mélodies, une esthétique propre au groupe et une vision plus « pop » qu’avec Howard à bord. La différence entre la compilation « Time’s Up » regroupant des morceaux enregistrés en octobre 1976 (avec Howard au chant) et le premier album des Buzzcocks deux ans plus tard, où l’on retrouve certaines des compositions comme Orgasm Addict ou Love Battery, prouve à quel point Pete Shelley est plus ambitieux et « pop » que mister Devoto.

En trois ans, et avec l’influence grandissante de Shelley sur l’identité artistique du groupe, les Buzzcocks deviennent le fer de lance d’une génération et représentent l’état d’esprit punk de l’époque : celui d’être soi-même, sans concession. Seulement, ils étaient différents. Et si les Buzzcocks étaient aussi populaires, la manière dont Shelley écrit, sans donner d’indication de genre, qui est une façon de se distinguer de l’univers parfois machiste du punk pur et dur, y est pour beaucoup. « Il n’y a pas de genre implicite dans nos chansons parce que nous pensons que chanter est ennuyeux quand il pourrait s’appliquer aux deux sexes », confesse Shelley au journal de musique Sounds en 1977. « Nos chansons sont bisexuelles. » Pete est alors un romantique moderne (Fiction Romance) et les Buzzcocks, avec leur look d’employés de bureau, sont ni des punks chaotiques, ni des popstars à la con ou des fausses rockstars. Ils sont simplement des mecs de Manchester aussi normaux que vous et moi.

Pete et le Krautrock

Aussi vite que le punk est arrivé, le post-punk et la cold-wave vont prendre le dessus. Les Buzzcocks font l’erreur d’inviter Joy Division en première partie de leur tournée pour la sortie de « A Different Kind of Tension », puisque Ian Curtis et Peter Hook (présents chacun leur tour aux deux concerts des Sex Pistols trois ans plus tôt) vont faire passer Pete Shelley et sa bande pour des nazes. Entre la fin des Buzzcocks et le début de sa carrière solo en 1981, Pete s’associe avec Eric Random en 1979 pour former The Tiller Boys. Sur le label New Hormones, ils sortent un EP, « Big Noise From The Jungle », qui laisse entrevoir la passion de Shelley pour les musiques plus théoriques à la Neu!.

En 1981, un quatrième album est en cours, mais le groupe se sépare et le leader des Buzzcocks se lance en solo. Une carrière où il mentionne explicitement sa bisexualité et où ses bidouillages électroniques et ses premiers amours synthétiques reprennent le dessus, pour le meilleur et pour le pire. L’album « Heaven And The Sea » est le parfait exemple d’un artiste doué pour l’écriture pop mais inapte à réaliser un disque avec les productions grandiloquentes du milieu des années 80. Pete Shelley n’est pas Peter Gabriel. En 1988, il tente un truc bien bizarre avec Zip, un groupe qui mêlent électro et punk (c’est du Denim On Ice mais 8 ans plus tôt) mais ne sortira qu’un unique single intitulé Your Love. Comme quoi l’amour reste un thème central pour Pete.

Retour des Buzzcocks en 1989 pour une série de concerts qui finiront par donner un nouvel élan au groupe. Pete et Steve Diggle sont aux manettes et ont farouchement envie de retrouver leurs lettres de noblesse. Un premier effort sort, « Trade Test Transmissions » en 1993, ils tournent avec Nirvana en 1994 et deux ans plus tard, ils entrent en studio avec le producteur de Green Day, Neil King pour enregistrer « All Set ». Même si ces albums sont plutôt bons, les Buzzcocks en 1996 sont aussi excitants qu’un match de water-polo. En 2002, Pete retrouve son ancien pote de fac, Howard, pour former brièvement Buzzkunst, un projet électro-WTF plus symbolique qu’autre chose.

La suite est moins excitante à raconter. Le groupe continue de faire sa vie, balance six albums et tourne sans arrêt, pour le plaisir des fans de la première heure comme des plus jeunes, heureux de voir un bout de légende toujours passionné et debout sur scène. Personne ne les oublie mais peu de monde y fait réellement attention. En 2012, Pete s’installe en Estonie à Tallinn. Il succombera d’une crise cardiaque six ans plus tard, chez lui, alors âgé de 63 ans.

@James Richards IV

10 commentaires

  1. ,ROBIN ECOEUR tu t’est enfin sortie les doigts, du cul lol ?que se passe t’il ?ont ta piqué au vif pour que tu ponde enfin un article avec un peu d’épaisseur ?enfin il était temps

        1. «Quelque critiques que puissent être la situation et les circonstances où vous vous trouvez, ne désespérez de rien; c’est dans les occasions où tout est à craindre, qu’il ne faut rien craindre; c’est lorsqu’on est environné de tous les dangers, qu’il n’en faut redouter aucun; c’est lorsqu’on est sans aucune ressource, qu’il faut compter sur toutes; c’est lorsqu’on est surpris, qu’il faut surprendre l’ennemi lui-même».
          Sun Tse (L’Art de la guerre)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.