Après Steak, après Nonfilm, après Flat Beat et pour mettre à l’épreuve ma copine qui soutenait qu' »Oizo doesn’t age » : Critique raisonnée du dernier film de Quentin Dupieux consacré aux aventures d’un pneu sociopathe, Rubber.

« When he asked me if I had any hobbies
I answered melting plastic.

I didn’t get the job. »
—Anonyme, 11 aout 2010

Une colline dans l’étendue semi-aride californienne qu’une adolescence à télécharger des séries US a finie par nous rendre familière, plein cagnard. Le visage crispé, cette fois par la douleur, Jack Poltnick que le générique créditera comme Accountant, agonise adossé à une desserte. À sa droite, un personnage bâclé des frères Cohen—gilet de chasse, fauteuil roulant—lui intime pour la quatrième fois de fermer sa gueule, cette fois sans détourner le regard des jumelles teintées à travers lesquelles il scrute l’horizon. Le comptable confesse en s’éteignant un épisode sordide de son enfance, quelque part entre Lassie et Deliverance. Le ton de la scène est trivial et à y repenser Bester tapait juste en comparant celui du film à Life of Brian ou The Meaning of Life des Monty Pythons. Le drame est pourtant réel, le sacrifice du comptable l’ultime tentative d’accomplir la tâche que lui seul était en mesure de jouer : Supprimer le dernier spectateur.

Dans l’espoir de détailler la dynamique qui, outre mettre en abîme de la projection du film et globalement pousser l’écran vers le spectateur, ne manquera pas de provoquer un honnête 76% des « putain, fou ce film » en sortie de salle, le corps de la présente critique consistera en une série de représentations schématiques. Par souci de consistance, les dits schémas seront rédigés en américain avec une pointe d’accent français. L’ensemble du film y sera dûment spoilé en cinq temps.

Plus encore que dans Steak, les images dominent, écrasent l’histoire. En pleine face l’Amérique bas de plafond écrasée sous un ciel dégradé parfait, sans bande son qui tente de prendre le dessus, sans Eric & Ramzy qui s’évertuaient à souligner l’absurdité de situations qui auraient pu vivre leur splendide sans clin d’oeil à la fin. Le film est superbe de bout en bout et j’insiste parce que c’est la moitié du plaisir, pour la même raison qu’un disque de Fugazi est plus bandant à écouter qu’un truc de Mogwai : C’est pas moins bien fait et y’a indiscutablement plus de notes.

J’entendais dans une interview de Dupieux qu’il avait pu filmer, grâce à une avancée technique à laquelle je n’ai rien entravé, bien plus rapidement et intuitivement qu’auparavant et le plaisir de faire ces images est palpable—le pneu apparaissant successivement dans chacune des lunettes aviateur miroir du conducteur de van sur le point d’y passer, rubber venu contempler Roxane Mesquida sortir au ralenti de la piscine du motel à la tombée du jour. Tout est dans l’émouvante scène du pneu, enfin en pleine possession de ses moyens (rouler, faire exploser des animaux), que l’on suit filer joyeusement entre buissons épineux et cailloux à travers le désert.

Cette joie d’avoir une nouvelle caméra entre les mains et la vivacité de la manière de filmer qui en découle—pour ne pas mentionner le plaisir simple des explosions de têtes, objets, animaux—rappelle la connerie jubilatoire des premiers films de Peter Jackson quand le pastiche hollywoodien oublie la référence pour se prend au sérieux le temps d’un plan. Si les diverses mises en abîme du spectacle (cf. fig. t=1 à t=5) et le détachement face au déroulement des événements rappellent plus l’absurde british que le mongolisme néo-zélandais, l’intention est je crois la même pour Bad Taste que Rubber : Faire un film de toutes les images que le réalisateur avait envie de voir (un peu comme les videos de Superflex au final, avec la qualité de pas « avoir un truc à dire »)—une foule qui s’arrache un dindon cru, un mouton qui explose, un pneu regardant une vidéo de step à la télé, une voiture avec un panneau en carton représentant les Beatles derrière le pare-brise, un grand brasier de plastique dans la nuit. Dupieux le fait presque sans potache ni priver l’ensemble d’une certains unité et c’est en soi un beau tour de force.


B.O.F. MR OIZO & GASPARD AUGE « Rubber EP » ( Ed Banger/Because)
http://www.myspace.com/dupieux


8 commentaires

  1. Ce sont des schémas dessinés par Dupieux ?

    Sans légende, on s’y perd un peu, à part pour la croix qui me semble assez explicite. Par contre, je ne comprends pas vraiment ce que représentent les pointillés. Peux-tu nous l’expliquer?

    En tout cas, l’analyse me séduit. Well done.

  2. Non non c’est fait maison, librement inspiré de schémas par Sa|m|ael ou Gregg Bordowitz, de vieux cours de SVT, le détournement de typo à la Godard et par l’incompréhensibilité en général.
    Marrant si une partie au moins est intelligible !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.