Avec leur troisième album "Until the silence", les suédois de Roll the Dice composent la parfaite B.O d’un pèlerinage dans une zone industrialo-portuaire morbide. Récit visuel d’un album à écouter près d’un entrepôt frigorifique.

Roll the dice : ce nom, à la croisée du poème éponyme de Bukowski et du roman de Luke Rhinehart, apposé sur une jaquette où des fleurs gerbent de la poussière ne pouvait qu’alerter la dépression subliminale qui m’anime. Dans le désordre, j’avais donc commencé par découvrir la composition de ce duo de Stockholm, signé chez Leaf Label depuis 2010. D’un côté, Peder Mannerfelt (qui, à côté, travaille avec Fever Ray, la chanteuse de The Knife ressemblant à un Marylin Manson pour vikings en soin palliatifs), de l’autre Malcolm Pardon (compositeur pour la télé et le cinéma). Après une vague écoute, où j’avais rapidement taxé l’album de poème funéraire pour geek épique, j’en étais restée là. Heureusement, une excursion dans la zone industrialo-portuaire du Havre allait bientôt m’offrir l’ennui nécessaire pour replonger dans le minimalisme des rouleurs de dés noirs. Et c’est peu dire que l’adéquation entre ma vue et mon ouïe allait alors frôler la perfection. Car si Roll the dice, ce sont des envolées lyriques d’un sombre à faire passer Dark Vador pour un pingouin, Roll the dice c’est aussi, et peut-être surtout, le son que ferait une zone industrielle en friche si on lui donnait la parole. Depuis ma ZIP de l’ouest, donc, panorama des clips imaginaires engendrés par les morceaux de “Until the silence”. Entre un carnaval de zombies hyperactifs, un AVC qu’on rembobine et une auto-mutilation de Hitchcock.

until-silence

1. Blood In Blood Out, 6’40’’ : Apocalypse Yesterday

L’alarme d’un téléphone te réveille d’un coma de cinquante ans. Devant toi, un désert post-industriel. Tombé dans les limbes pendant les trente glorieuses, tu te relèves dans un paysage à l’esthétique d’abattoir. Autour de toi, des ombres molles agonisent. Des voitures sans conducteurs tournent sur elle-même. Des moineaux se sont pendus avec leurs fils électriques. Des plantes carnivores pleurent. Un à un, les survivants de l’apocalypse des années 2000 chutent dans des trous noirs d’ennui. Après 5 minutes de ritournelle, tu ressens toi-même l’attraction des gouffres. La diable soit loué, à 6’40’’, ton errance prend fin.

2. Assembly 10‘ : Le transbordeur de caveaux

C’est maintenant dans le corps de Jack Nicholson, santiags rétro-futuristes aux pieds, que tu avances entre les cargo et les containers de la ZIP. Pendant 2‘15’’, ton pas lourd n’en finit pas de retentir. Te voilà pourtant qui, à 2’20’’, embarque dans un nouvel engin. C’est un transbordeur spécialisé dans les caveaux. Perturbé par la bête, tu donnes dans le lyrisme. Bientôt, tu découvres la présence de ton propre cercueil dans le transbordeur et commences à transpirer noir. Vers 7’00’’, bouffée d’adrénaline : parviendras-tu, seul, à extraire ta propre tombe de ce paquebot mortuaire ? Ton angoisse est cuivrée et ton cercueil aussi lourd que le vent qui accompagne tes gestes.

3. Time and Mercy 0’59’’ : Le bucher des vanités

On a fait flamber toutes tes vanités en plein centre de la ZIP. Brève crépitation de flammes en métal. Tes amies les machines entonnent un chant funéraire.

4. Coup de grâce 4’45 :: Alfred contre Hitchcock

Le fantôme de Hitchcock donne dans un footing en plein mistral. A 15 secondes, il se fait attaquer par un, par deux, par trois hommes-corbeaux portant dans leurs becs des couteaux. Multiplication des menaces, tachycardie, la course devient poursuite. A la moitié du morceau, pour semer les mutants, Hitchcock saute dans un conteneur. En vain, les oiseaux le rattrapent. Sur la passerelle, tandis qu’il se bat contre eux avec l’énergie d’un Mohammed Ali en dernier round, Alfred réalise que ses attaquants ont tous le même visage. Le sien. Psychose. Sueurs froides. Et la bataille de redoubler de violence puisque de se faire introspective. Hitchcock finira-t-il par s’auto-poignarder ? A 4’45’’, le suspense est à son comble. Ça coupe cut.

5. Aridity 4’38’’ : L’AVC inversé

De battre, ton cœur s’était arrêté ? Ici, il redémarre. Dans un AVC inversé, tu reconquiers palpitation et respiration. A trente secondes, coup de piano, tes paupières s’ouvrent avec la brutalité d’une porte défoncée. Le soleil d’une Méditerranée funèbre tabasse aussitôt tes iris. Une lumière noire te cingle le visage. Aridité. On est à deux doigts de l’insolation nocturne et tu crains, à peine sorti des ténèbres, de succomber aux ardeurs d’un soleil de minuit. Vers 3’40’’, tu finis par tourner de l’œil et, volontairement, mets de nouveau ton cœur en pause.

6. Wherever I go, Darkness Follows 6’15’’ : Le chagrin du pachyderme métallique

Un pachyderme de métal boite au milieu de ta ZIP. Derrière chacun de ses pas, une empreinte saturée de bile noire. « Wherever he goes, darkness follows ». A compter d‘1’30’’, la bête de métal nous dévoile la genèse de son chagrin ; trop froide pour être caressée, elle ne saurait jamais être aimée. Sa sincérité, Dieu soit loué, lui donne alors des ailes. Après 6’00’’ d’apitoiement sur lui-même, le pachyderme s’envole vers les ténèbres pour rejoindre son âme-sœur : le silence.

7. Perpetual Motion 4’42’‘ : Le carnaval des zombies hyperactifs

Soudain, une sirène monotonale retentit. En provenance du ciel, une fusée noire coule sur la ZIP. Bourrinées de coups, ses parois finissent par céder. 1’10’’ : la fusée dégueule alors son armée de zombies. A leur manière de boiter à 105km/h, on les devine hyper-actifs. Un siècle qu’ils mijotent dans un terreau saturé de cocaïne. La célérité leur fait exploser les cicatrices faciales. Leur peau clignote en stroboscope. Certains, pour calmer l’excès de dopamine, s’enfoncent des bites de métal dans le crâne. D’autres, pyromanes, enflamment des cadavres de navires pétroliers. Arrivée des chiens épileptiques à 2’30’’. A la fin, sur ordre du speedé en chef, les 666 vibrions galopent vers leur fusée. Sans claquer la porte, ils décollent.

8. Haunted Piano 1’09’’ introduction + 9. Haunted Piano 3’59’’ : Les frustrations écartelées

Sous l’une des grues de ta ZIP, tu découvres un piano hanté. Au cœur de la rouille, ses cordes vibrent. Ni une ni deux, ton cou se gonfle de sang et tes phalanges d’énergie. Mort-vivant, ce lyrisme te donne envie de renaître à l’espoir. Pendant 5 minutes, des cordes font résonner tous ces désirs que tu n’assouvira jamais.

10. In Deference 6’59’’ : La prière d’acier

Ca fait maintenant des jours que tu erres dans ta zone à l’horizon bouché. En désespoir de conséquences, tu finis par tourner tes cicatrices vers le ciel. Ta ritournelle électronique, alors, se change en prière de fer forgée. Tu t’engages dans une litanie métallique. Vers 3’00’’, coup de grâce, un nuage de charbon te lance une invitation. Par à-coups, toi et ton humeur poussiéreuse retournez au ciel, faire vrombir les cumulonimbus. Lentement, les nuages noirs se mettent à sursauter. On croirait voir des enceintes de 15x5km agitées de coups profonds et réguliers. Profonds et réguliers. Profonds et réguliers. Profonds et réguliers. Until the silence.

Roll The Dice // Until the silence // Leaf
https://soundcloud.com/roll-the-dice

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