An 2020. Toute la Gaule est paralysée par un mystérieux virus venu d’ailleurs et les festivals musicaux sont priés de s’abstenir de procéder à leurs habituels rassemblements de saltimbanques. Tous ? Non ! Un village peuplé d’irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur. Et la vie n’est pas facile pour les garnisons de légionnaires normands des camps retranchés de Vexin-sur-Epte. Rencontre avec les résistants du festival Rock in the Barn pour discuter de leur stratégie d’attaque face aux normes sanitaires.

Pour sa 11ème édition, le festival Rock in the Barn se positionne comme un des rares guerriers décidés à maintenir son édition coûte que coûte dans un paysage où tous les autres ont déjà renoncé il y a bien longtemps. Si la question ne se posait pas pour les rassemblements organisés avant le 31 août, pour qui il était clairement non envisageable de maintenir un événement de grande envergure comme la Route du Rock, les Eurockéennes, Visions et j’en passe (exception faite pour le Puy du Fou), la zone grise qui commence à partir du 1er septembre permet cependant de voir quelques programmations maintenues ; pour le plus grand plaisir des amateurs en manque de décibels, et malgré le report de l’interdiction des événements de plus de 5000 personnes jusqu’au 30 octobre.

Comme toujours, les organisateurs du Rock in the Barn ont réussi à nous proposer une programmation ultra qualitative, avec une majorité d’artistes francophones cette année tels que SLIFT, Dombrance, MNNQNS, Polycool et Bryan’s Magic Tears, mais également quelques groupes étrangers comme Warmduscher, Yin Yin et The Mauskovic Dance Band. Un line-up tombé du ciel comme une bénédiction, et qui entraînera très certainement un sold-out du côté billetterie étant donné le peu d’événements musicaux proposés au public en ce moment.

Ceux qui y sont déjà allés connaissent la qualité de l’accueil et l’ambiance générale dans ce corps de ferme transformé temporairement en lieu festif, et y reviennent généralement chaque année. Mais le contexte actuel pose plusieurs interrogations, autant du côté du public que du côté des organisateurs. Comment ça se passe de maintenir un festival en pleine pandémie ? Comment va s’organiser l’accueil des festivaliers ? Devra-t-on être obligé de griller 12 paquets de clopes et boire de la bière en continu pour éviter le port du masque ? Profitant de la venue des gérants du festival à Paris pour un concert du groupe You Said Strange au Trabendo (oui oui, un concert, au Trabendo, on n’avait plus entendu cette phrase depuis 6 mois) : j’en ai profité pour leur poser quelques questions.

Vous vous sentez pas trop seuls sur la liste des festivals encore maintenus ?

Florian Semprez : On n’est pas totalement seuls, il y a le Hop Pop Pop à Orléans le week-end d’après, et le Levitation à Angers qui a été déplacé début octobre. Mais ouais, ça fait bizarre.

Martin Carriere : On essaie de voir le bon côté des choses, et on se dit que c’est une super vitrine. Plein de gens n’ont jamais entendu parlé du festival et se disent simplement “Y’a juste Rock in the Barn cette année en fait”. Pas mal de personnes commencent à nous suivre aussi, des gens du milieu, de toute la France, de salles de musiques actuelles etc. car on est un des seuls festivals maintenu pour la saison estivale.

FS : On a pas mal de messages d’étrangers aussi, des Anglais, des Hollandais qui veulent voir The Mauskovic Dance Band, etc. Je ne sais pas si on aurait eu le même impact si tout était maintenu à côté de nous. On voit ça comme une opportunité, c’est un peu malheureux pour tout le monde, on essaie d’en tirer le meilleur.

A aucun moment vous vous êtes dit : “C’est peut être un peu chaud cette année, on voit l’année prochaine” comme la majorité des festivals en France ?

MC : Si. Un moment, on a passé une soirée entre potes, et une personne dans le lot avait été contaminée par le COVID. On a tous fait le test derrière et entre le moment où on a pu le faire alors que les centres de dépistage étaient ultra blindés début juillet et le moment où on comptait annoncer la programmation, on s’est dit que l’épidémie repartait et qu’on ne pouvait pas maintenir le festival. Mais c’était parce qu’on était impliqué directement dans une situation où on était dans un face à face avec le virus.

FS : Aucune information ne circulait, on était dans le flou. Ca continue encore aujourd’hui.

MC : Mais on a relativisé sur cette expérience et là on est plus motivé que jamais. De toute manière, on n’a plus vraiment le choix maintenant. On a payé les billets d’avions pour que es groupes étrangers puissent venir jusqu’à Paris. La machine est lancée.

Quand on était à Giverny, ils se foutaient de l’attrait du festival. Ils ont déjà le musée impressionniste et la maison de Monet. Les saltimbanques : cassez-vous.

Ca se passe comment pour les groupes étrangers ? Il n’y a pas de restrictions ou d’histoire de quarantaine ?

MC : Non, pas pour le moment. Le seul problème c’est que les groupes ne sont pas en tournée. C’est uniquement des one-shots. Du coup pour les faire venir c’est uniquement par avion, c’est le deal avec les productions.

J’imagine que vous aviez des groupes en tête avant l’apparition du virus et qui ont du être annulés, notamment des Américains.

MC : Ouais, on devait faire jouer Cash Savage and the Last Drinks, des Australiens, qu’on essaie de programmer depuis 3 ans. Et à chaque fois y’a une couille. On devait faire Elephant Stone aussi, du Canada, et suite à ton article j’ai écouté le dernier album que j’ai trouvé vraiment bien, par rapport au dernier qui m’avait un peu moins plu. Je les voulais absolument mais bon. Devait y avoir Ringo Deathstarr aussi. On verra une prochaine fois.

Au niveau des consignes sanitaires, il faudra porter un masque ? Ce sera la fête du gel hydroalcolique ? Les gens seront debout ou assis ?

MC : Ce sera debout. On mettra également à disposition des masques chirurgicaux. On va vendre des masques brodés avec le logo du festival aussi. Il va y avoir des files d’attentes matérialisées, avec un espacement de deux mètres entre les personnes. Pour payer il y aura un système de jetons qu’on nettoiera à chaque fois. On va désinfecter tout le mobilier mis à disposition sur le site toutes les deux heures également. On va être surveillé sur ça donc on essaie d’anticiper tous les aspects qui peuvent poser problème d’un point de vue sanitaire. Il y aura un sens de circulation sur le site du festival aussi, pour ne pas que les gens se croisent à contre-sens, comme dans un rond point ; histoire de rassurer tout le monde.

FS : Le masque va être obligatoire à partir du moment où le mètre de distance ne pourra pas être respecté. Typiquement : devant les scènes. On demande aux gens d’être responsables pour que le festival soit maintenu, mais on leur fait confiance car on a un public aguerri en matière d’oreille et de comportement.

Quels sont vos rapports avec les autorités locales ? Ils vous font pas trop chier ?

MC : La sous-préfecture nous voit d’un bon œil. Quand le festival était à Giverny, on n’avait jamais eu de commissions de sécurité. Elles ont commencé à apparaître en 2017 quand on a déménagé à Vexin-sur-Epte. Hormis la première année où on a été un peu emmerdé, on a fait deux belles commissions en 2018-2019 et ils nous font confiance désormais. Même chez la gendarmerie, le chef cale ses vacances en fonction du festival car l’événement lui plait et il voit Rock in the Barn d’un œil bienveillant. La mairie nous soutient à fond également, on a une aide logistique et matérielle.

FS : Quand on était à Giverny, ils se foutaient de l’attrait du festival. Ils ont déjà le musée impressionniste et la maison de Monet. Les saltimbanques : cassez-vous. Alors que Vexin-sur-Epte & Co c’est une zone blanche, y’a jamais rien eu musicalement, ou très peu. Alors que là ils ont un festival clé en mains qui débarque. Du coup ils nous ont accueilli les bras ouverts et nous soutiennent à fond.

MC : On a eu des gros encouragements de la région. Le nouveau chargé de mission culturelle, c’est un gars du milieu qui a été programmateur dans de nombreux endroits, et qui nous a dit qu’il voulait que Rock in the Barn soit le 11ème festival de Normandie. T’as les dix plus gros (Beauregard, Art Sonic, Rock in Evreux, etc.), et on se retrouve juste derrière eux, c’est valorisant.

D’ailleurs en parlant de jauge, vous l’avez réduite ? Il va y avoir combien de personnes ?

FS : Non, on garde la même jauge tout en agrandissant l’espace du festival, ce qui fait 1500 personnes au total. Raison sanitaire, on double également la jauge et l’espace du camping pour permettre la distanciation.

Je vous le souhaite pas du tout, mais en cas d’annulation ça se passe comment ? Vous déposez le bilan ?

MC : Non non, la région Normandie soutient malgré tout. Même si l’édition ne se fait pas, la subvention est quand même versée. Pareil pour la mairie.

FS : Si un tel cas de figure se produit, les billets seront évidemment remboursés. On a rien encaissé encore, et vu que tout passe sur DICE, c’est eux qui s’occuperont de ça.

MC : On fera au maximum pour maintenir quelque chose de vivant dans tous les cas. On a une bonne équipe, on va faire une série d’interviews sous une forme de RITB TV, des sessions acoustiques filmées, etc. On pourra toujours faire quelque chose en ligne histoire de rattraper le coup, mais ce n’est pas DU TOUT le scénario privilégié.

FS : Même au niveau financier, on est une petite structure, on a des frais beaucoup moindre en amont qu’un gros festival, donc on risque peu au final. Notre trésorerie nous permettra d’amortir le choc.

MC : Toute l’organisation en amont pour des festivals comme Glastonbury par exemple, qui ont annulé 3 mois avant, c’est une autre dimension et on joue pas dans la même catégorie. Ils emploient de nombreuses personnes, niveau logistique ça n’a rien à voir. Nous on paie nos affiches, les avions des artistes qui ne sont pas énormes non plus car on reste sur des groupes européens, du matos, la logistique sur place et voilà.

Il va y avoir des nouveautés par rapport aux années précédentes ? Le Psychotron sera toujours là ?

MC : Clairement le Psychotron c’est pas possible, les gens touchent à tout, c’est pas très COVID-friendly. Les instruments, les baguettes, les micros, c’est pas gérable. Déjà que nous sur les micros qui vont servir entre chaque concert, on va devoir les désinfecter ; même si on demande à tous les groupes de ramener leurs micros quand même. En revanche, Sylvain du Jabberwocky Band à l’initiative du Psychotron, a créé une boite de samples sur laquelle tu pourras jouer tout seul. Chacun son tour, chacun pourra expérimenter le dispositif d’une manière différente. Il va y avoir une caravane qui va se pointer aussi, la Ginette Caravane qui est actuellement en Tour de France pour interviewer les gens au sujet de leur confinement et de comment ils l’ont vécu. Les gens pourront témoigner sur place et ça sortira en reportage vidéo.

FS : L’organisation du festival va être différente en termes d’espaces et de circulation. On a doublé la taille du site avec une redisposition des éléments. Tout sera vraiment en extérieur. Pas de concerts dans la grange cette année.

Est-ce qu’il y a des artistes programmés cette année dont vous avez hâte de voir le set sur scène?

FS : Warmduscher pour ma part.

MC : Mauskovic Dance Band, je les ai déjà vu deux fois, j’ai pas été déçu.

FS : J’attends beaucoup Michelle Blades aussi.

MC : Hotel Lux aussi. Le dernier concert qu’ils ont fait en France c’était à l’Olympic Café et c’était l’émeute. T’avais même des gens qui revendaient des places devant le bar, alors qu’on est pas à la Cigale quoi. Ils font partie de cette vague post-punk à la IDLES, Fontaines DC, et cette manière d’écrire des chansons qui me parle pas mal.

Rejoignez la résistance : achetez votre pass : https://www.rockinthebarn.com

Artwork © Inaniel Swims, Justine Roussel et Gwennina Moigne

Photos d’illustration © Titouan Massé

11 commentaires

  1. Article sympa mais pour info, les gaulois sont tellement irréductibles qu’il y aura, 2 semaines après, soit le 26 septembre, un autre festival d’organisé à Claville (27180) : le festival Lez’Arts à la mare où seront réunis des spectacles de rue, des expos, des concerts et plein d’autres choses 😉

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