A Paris on a le PSG, Paris-Plage et Rock en Seine. A Barcelone, ils ont le Barca, la vraie plage et le Primavera Sound Festival. Fort de ce constat, je n’avais pas envie de manquer l’édition 2011 de ce grand rassemblement sponsorisé par San Miguel et proposant une programmation des plus alléchantes, avec des têtes d’affiche comme Grinderman, PJ Harvey, Sufjan Stevens, Pulp ou Suicide, et bons nombres des meilleurs groupes underground du moment. Etre au bon endroit au bon moment, j’avais mis un point d’honneur à franchir les Pyrénées pour aller me frotter à l’internationale ray-banisée qui partageait approximativement 80% de mes goûts musicaux. En bref, un festival à ne pas louper, quitte à y aller seul. La solitude serait ma principale arme, mon instrument de liberté, et je n’avais plus qu’à griffonner mon programme sur un carnet pour m’y conformer et ne pas perdre une miette du meilleur rassemblement autour des « musiques actuelles » en Europe, n’en déplaise aux amateurs de festivals de « gros » rock du Nord de l’Europe. Ici nul groupe de rock anglais à la Kasabian déglutissant son catéchisme des grands soirs, ni groupe d’éléctro-dub breton ou de métal danois . A Primavera, tout est deluxe, hype et volupté.

Arrivée le mercredi 25 à Barcelone, plaza de Catalunya en plein après-midi, grosse cagna. Énorme rassemblement de jeunes sur la place, « Los Indignados » à la cool squattent déjà depuis quelques jours les grandes places centrales des villes espagnoles pour manifester leur dégoût du capitalisme et plus précisément de la place qui leur est réservée dans la société, à savoir aucune. Réaction légitime et conséquence manifeste de la crise, en Espagne le chômage touche environ 40% des jeunes de moins de 35 ans. Les jeunes veulent une autre société mais ne demandent au final qu’à pouvoir s’intégrer au monde du travail : révolution conservatrice, arrière-goût de mai 68 ou embryon d’une véritable transformation, nul ne peut le dire, toujours est-il qu’une ambiance à la Woodstock règne sur la ville, ce qui n’est pas pour calmer mes ardeurs. Mission : trouver le spot idéal pour boire la première bière du voyage. Cela se fera tout naturellement sur la route de mon hôtel, sur la terrasse d’un bar à tapas chic de la fameuse Rambla de Catalunya.

J’avais noté le concert des Nisennenmondaï, trio féminin de math-rock made in Japan vanté par la rédaction il y a quelques mois de cela, concert auquel je ne pourrai malheureusement pas assister, mon avion ayant atterri à 16h et le concert se déroulant une heure plus tard au Poble Espanyol pour la soirée d’ouverture du festival. Entre-temps, poser bagage hôtel bière terrasse clope réflexion repos. J’arrive donc sur les coups de 19h au Poble Espanyol, un joli petit coin de la ville, sorte de bout de village traditionnel espagnol perché sur l’immense colline de Montjuic, derrière le somptueux palais du Musée National d’Art de Catalogne. Je pense être à l’heure pour les fameux Comet Gain – groupe de rock indé anglais des années 90 qui reprend du métier – mais je dois avant cela faire la queue pendant ¾ d’heure jusqu’à un petit bâtiment préfabriqué qui me délivrera le fameux sésame qui est au reporter rock ce que le fouet est à Indiana Jones ou l’hélicoptère à Yann Arthus-Bertrand : le pass presse. Heureusement, pour passer le temps, je discute avec 2 bloggeurs canadiens de la ferveur que semble susciter le festival dans la ville et même au-delà. Eux sont de Toronto, je me dois de faire une petite blague sur les Crystal Castles puis d’étaler ma maigre culture de la scène canadienne en évoquant les Besnard Lakes, Brocken Social Scene et Malajube (dont je n’aime que le premier album, après ils ont fait de la merde, quoi moi aussi j’ai eu ma période Ouï FM en 2006, j’ai écouté cette radio au moins 3 fois 2 min). Je rencontre aussi Alice, une jeune Anglaise invitée au festival par ses amis les fabuleux Factory Floor que je souhaite vraiment revoir au festival après un concert terrible à la Machine du Moulin Rouge, un groupe à l’attitude bien dark et désinvolte à la Ian Curtis proposant ce que j’estime être le nouveau rock de la décennie, à savoir : la fusion post-punk/techno minimale. Je ne les verrai malheureusement pas suite à un « incident » assez improbable mais ne peux m’en douter à ce moment-là, donc je continue à bavarder joyeusement de l’excitation de les voir sur le festival avec mon acolyte, « Paris c’est cher, Barcelone c’est cool, bla bla bla… ». Ils jouent le lendemain, le GRAND soir. J’arrive enfin à pénétrer dans l’enceinte du Poble Espanyol, le premier lieu du festival pour la soirée de lancement, une grande place carrée composée de maisons traditionnelles espagnoles sur lesquelles flottent l’étendard de San Miguel, qui régalera l’ensemble des festivaliers.

Nous disposons d’une carte magnétique à recharger dans les points destinés à cet effet afin de pouvoir commander la bebida sur les nombreux stands de la marque. Je paume Alice, trop pressé d’aller m’en siffler une sur le son des Comet Gain qui ont entamé leur set il y a déjà 20 minutes. Que dire si ce n’est que ce groupe anglais alliant influences punk et northern soul marque une belle entame au festival : « du rock », absolument. C’est un peu une soirée revival, et je vais ensuite assister au concert de la tête d’affiche, Echos & The Bunnymen, fameux groupe de Liverpool interprétant essentiellement leurs standards des albums Crocodiles (1980) et Heaven Up Here (1981). Du « gros rock » très 80’s avec une basse qui tape comme il faut. Un bon moment de convivialité au milieu d’une population de plus de 5 000 personnes, essentiellement composée de Barcelonais et de journalistes : on est mercredi et ce n’est pas encore le week-end, même si ça a l’air d’être un peu toute la semaine à Barcelone. Ils jouent notamment une chanson que j’avais faussement attribuée à Lagwagon qui s’est, du coup, contenté de la reprendre, Bringing on The Dancing Horses, cela provoque en moi une certaine jouissance de connaître parfaitement une chanson de ce groupe que je n’ai jamais vraiment écouté mais dont j’ai quelques réminiscences. Les bars se situent au bas des belles maisons de la place et les gens autour de moi me donnent l’impression d’être au milieu d’un genre de festival de Cannes de la pop.

Le Barcelonais-type? Un gars pas spécialement branché qui ne ressemble pas à grand-chose, un peu gros parfois, et qui sort avec une énorme bombasse super lookée. C’est aussi ça la magie barcelonaise.

Je termine la soirée sur un petit pic d’ambiance pour Caribou qui balance un genre de rock-électro à deux batteries sans grand intérêt, le rythme est vraiment spécialement peu entraînant : moi j’aime bien comprendre le rythme et sa manière de servir la musique, c’est un des trucs qui font que je peux aimer toutes sortes de musique, mais là je ne vois pas. Pas du tout le genre de nouveau rock tel que je le conçois plus haut (au sujet de Factory Floor) ou alors si c’est le cas, pas un super groupe. Je préfère clairement Principles Of Geometry, un tout petit peu dans le même genre. Le public, lui, a l’air de vraiment adhérer, un bon point pour moi et mon snobisme nourri au maïs landais. Bref, je me casse en plein milieu du set pour regagner le centre et aller boire un verre dans le quartier gothique. Je commande un Malibu-coke on the rocks en mode Hemingway dans un bistrot typique et j’essaie de draguer une nana grecque munie d’un passe festivalier, que je prends d’abord pour une Espagnole. Bullshit, je me prends un gentil vent et je me dis que cela doit être l’effet DSK (l’effet qui met définitivement à mal l’attitude du french lover à l’étranger).

Je passe la journée du lendemain à chiller dans les rues et à la plage en mode touriste après un passage éclair au musée Picasso, qui retrace surtout l’histoire du bonhomme (la décomposition des Ménines de Velázquez en 58 tableaux par Picasso est ce qui me semble avoir le plus d’intérêt, avec le boule d’une touriste qui zigue-zague dans les couloirs de manière totalement non-cubiste). La bière en terrasse n’est pas une de mes activités les moins pratiquées. Tout ceci nous conduit sur les coups de 17h dans l’antre de la fête que va constituer le Parc du Forum, un terrain immense de plusieurs hectares en bord de mer à l’extrémité est de Barcelone composé de 7 scènes, dont une géante et trois énormes portant les doux noms de San Miguel, Llevant, Ray-Ban, ATP, Pitchfork, Jägermeister Vice ou encore Adidas. Il y a aussi 2 espaces de showcase, plusieurs bars autour de chaque scène, une halle avec de nombreux stands de bouffe et bars, un espace de détente avec des distributeurs de clopes, enfin bref tout un tas de choses pour ne pas s’ennuyer. Les Espagnols ne font vraiment pas les choses à moitié, le site est immense et mes pieds de jeune vagabond volant de scène en scène vont prendre super cher. Il y a également un auditorium à l’entrée du parc où seul se produira le petit prince du royaume indie-rock fraîchement adulé par la critique, Sufjan Stevens.

Je me rends très rapidement vers le stand d’information pour m’informer de quelques commodités pratiques et me rend compte que les bars ne sont pas ouverts. Ils n’ouvriront pas avant 19h et une mésaventure m’empêchera de boire ma première bière avant 22h30. Argh. Qu’importe, je bouge vers la scène Pitchfork quasiment au bord de l’eau sous un panneau solaire géant pour voir mon premier concert sur le site : ce sera Toundra, un groupe de maths-rock madrilène absolument génial ayant sorti leur premier album éponyme il y a un an de cela. Ça ne chante pas et tant mieux, c’est juste instrumental, les chansons sont à la fois belles mélodiquement et sauvages rythmiquement, l’attitude des gars sur scène (et de la fille au violoncelle) est parfaite, j’ai direct envie d’agiter la tête puis les épaules, les jambes, le corps tout entier. Cette musique transporte, fracasse, la basse est très présente et le batteur totalement énorme avec ses riffs déstructurés super rapides et totalement maîtrisés techniquement. Jeu très aérien, agréable, très bonne ouverture de soirée. A la fin du set, je m’oriente vers un bar mais c’est toujours pas ouvert, du coup je marche vers la grande scène où je souhaite voir Triangulo del Amor Bizzaro dont le nom et les quelques passages écoutés sur Internet attirent mon attention. Je me rends vite compte de mon erreur en me posant quelques minutes devant ces guignols pratiquant un under-shoegaze aux mélodies foireuses qui n’aura pour effet que de me chasser vers le prochain groupe que je compte voir, mais sur lequel je ne m’attarderai absolument pas : The Car is On Fire, un groupe de rock polonais un peu électro et dansant (au moins j’en connaîtrai un) qui m’avait semblé digne d’intérêt car un peu hybride et légitime dans le cadre de Primavera, mais qui se révèle très décevant en live. Tout ceci me permet de me pencher sur des groupes que je n’avais pas prévu de voir au passage entre les scènes : Islet, un jeune groupe de rock anglais débridé : c’est totalement déstructuré avec plein de temps morts et de reprises très rapides, c’est très bouffon au niveau de l’attitude mais les mecs s’amusent vraiment bien sur scène et ça passe bien avec le public. Je vais également jeter un oeil à la scène Llevant, à l’extrémité du parc, pour voir Sonny and The Sunsets, un groupe de San Francisco plutôt sympa, un truc à la fois folk, rockab et sunshine, un truc frais quoi. Et j’en ai besoin à ce moment-là car aucun bar n’a encore ouvert. I’m in a lack of mousse.

Je passe également par Cults, un groupe new-yorkais assez branchouille composé d’un quatuor de jeunes musiciens aux coiffures à la Allman Brothers et d’une chanteuse à la voix à la fois belle et très énergique et à l’attitude rock, un genre de fausse Amy Winehouse, sans vouloir tout ramener à la diva. C’est un peu dans le même esprit que le groupe précédent, avec des looks dark sur de la musique sunshine mais en plus lo-fi, voilé et frais… Mais ça ne remplace pas une bière. Je m’oriente vers Of Montreal, toujours rien au niveau des bars et j’arrive assoiffé devant le groupe dont les looks et l’attitude évoquent autant la Cage aux folles qu’un concert de maracas sur une plage du Nicaragua. Bon, je vais les voir uniquement pour les vieux titres, et après un Suffer From Fashion et une troisième chanson sympa sur fond de vidéos mixant décadence de la nation américaine et esthétique pop lo-fi, je décide de foncer vers le concert d’un des personnages pour qui je suis venu en partie à ce festival, le nouveau superman de la pop : Sufjan Stevens, qui doit donner son concert dans l’auditorium. J’arrive devant la salle, m’insère dans la file de personnes dont certaines, munies de tickets, commencent à flipper. En effet, je demande à mon arrivée au point d’information si tout le monde a accès au concert, ils m’indiquent que c’est sur invitation et qu’ils ne pensent pas que ce soit le cas pour la presse. Au stand presse, ils restent muets, n’ayant aucune idée sur la question, un peu flippant pour une telle organisation. Donc j’essaye de rentrer, pose quelques questions autour de moi mais personne ne sait. La file avance lentement jusqu’à l’entrée principale et moi avec. Un simple contrôle de routine sur les sacs et je rentre tranquillement dans l’antre de la pop. Ouch. C’était moins une, les portes ne vont pas tarder à fermer et certains ne pourront accéder au concert. Trop de bol.

A l’intérieur, c’est incroyable : une salle géante de 3200 places sous un plafond de verre imitant une voûte céleste, quasiment plus une place de libre, une agitation contagieuse à l’attente du génie messianique  – qui est passé d’un certain anonymat indie à l’irrésistible mainstream pitchforkien avec le plébiscite de son dernier opus électro-cosmique, The Age of Adz, paru au mois d’octobre. C’est sous un océan d’applaudissements et de sifflets qu’apparaît le chevalier cosmique avec sa troupe d’une douzaine de musiciens, tous munis de combinaisons à bandes multicolores phosphorescentes, derrière une sorte de rideau quasi-transparent qui se lèvera progressivement après la première chanson. La cadence de l’album The Age of Adz se met en route au rythme des fameuses Too Much (moment très fort à la fin de la chanson), Bad Communication ou encore All For Myself, devant une toile où défilent de magnifiques vidéos spécialement conçues pour chaque chanson. Un show extrêmement visuel et une acoustique fantastique servent avec grandiloquence les pièces d’orfèvre du bonhomme et de sa troupe qui déroule son speech métaphysico-barbant entre chaque chanson, mais le public ne lui en veut pas car le type a de l’humour et sait jouer du second degré.

C’est extrêmement beau, peut-être un peu trop précieux mais terriblement maîtrisé et harmonieux. Le chanteur réserve quelques minutes d’hommage à Royal Robertson, un artiste américain auto-proclamé prophète dont l’imaginaire prolifique a pondu de nombreuses œuvres à mi-chemin entre l’anticipation et le symbolisme occulte, utilisées pour l’artwork de l’album. Cette séquence ne laisse pas le public indemne, dont les signes de contentement ne cessent de s’amplifier. Je jette un œil à ma montre : bien que conscient de la chance que j’ai de participer à cette grande messe pop, je souhaite retrouver rapidement la simplicité en assistant au concert de Connan Mockasin,  qui joue sur la scène plus intimiste Vice-Jägermeister. Je décide donc de prendre mon envol vers le show de l’excentrique Néo-Zélandais (pléonasme ?) qui a lieu à l’opposé de l’auditorium juste après ma chanson favorite sur l’album, I Want To Be Well qui, je dois le dire, est un peu maltraitée par le groupe. Ma critique de ce concert est suspendue entre la beauté du show et ce que je pense globalement du dernier album, à savoir que le passage à l’électro a ouvert grand nombre de possibilités mais aussi transformé le créateur en véritable ingénieur soucieux de bien calculer la sophistication de ses élans lyriques ; bref ce n’est plus exactement le génie folk d’Illinois ou du magnifique All Delighted People (EP paru juste avant The Age of Adz), c’est plus savant et froid, sans doute moins charmant au final. Et les mélodies sont parfois lassantes. Et puis il y a un peu trop de Gloria. Je renvoie donc chacun aux basiques avant de comprendre l’artiste et de le voir en concert.

Je fonce donc voir Connan Mockasin, qui ne m’a pas attendu. Ou peut-être que si, car je l’entends murmurer quelques bribes d’anglais à mon arrivée, en regardant vers moi. Une impression de connivence qui ne me quittera pas du concert même quand j’en pars pour aller choper des bières avant d’aller voir Grinderman. Connan fera un set vraiment très honnête devant un public déjà conquis par les envoûtants Forever Dolphin Love ou It’s Choade my Dear. Il est toujours accompagné de ses deux dames chinoises en tenues traditionnelles, qui agitent des éventails dans un mouvement hypnotique accompagnant formidablement la musique du blondinet psyché. Je suis vraiment content d’avoir pu le voir, mais je m’éclipse avant la fin. Il marmonne un truc au moment où je pars et j’ai vraiment l’impression qu’il s’adresse à moi en s’adressant au public, et pourtant j’ai à peine une bière dans le cornet. Cela doit être mes années d’impros à gratouiller des trucs psychés for myself qui ont dû communiquer à l’autre bout de la planète par effet papillon, c’est mon frère spirituel quoi.

Dois-je vous mentir en écrivant que tout s’est passé au poil à ce moment-là, ou dois-je tout vous dire de la vérité, à savoir cet incident réseau qui a coupé la quasi-totalité des terminaux permettant d’utiliser la fameuse carte magnétique à picole ?

Je me retrouve à taper trois quart d’heure de queue au seul bar encore en état de marche, à partager ma rancœur avec un bonhomme/ours du pays basque et à louper un très bon tiers du concert de Grinderman (j’entendais résonner l’hymne magique Get It On au loin et grinçais des dents comme un collégien retenu en colle pendant l’après-midi-concerts organisée par l’école). Enfin, un genre d’enfer sur Terre. Car je n’ai plus de liquide pour payer la bière, j’ai tout chargé sur la carte. Mais tout cela se finit bien, je commande quatre pintes en même temps pour m’éviter de revivre cette fort désagréable déconvenance, en boit une quasiment cul-sec et file me poser avec les autres devant Grinderman. Et là c’est l’extase, un gros pic du festival. Tout le début de la soirée s’enchaîne parfaitement en termes de qualité de concert et cela ne fait que s’amplifier devant Nick Cave et ses musiciens qui foutent littéralement le feu au festival. Je danse à côté d’une hystérique aux contours généreux amoureuse de Nick Cave, qui m’indique vouloir l’épouser. Je lui dis que moi aussi, pour créer la connivence, et nous continuons à danser comme deux petits fous (tout en jetant un coup d’œil furtif à mes petites pintasses posées sur le sol). L’attitude de poète rock désinvolte de Cave est parfaite et lui colle à la peau. Ce mec est LE rock’n’roll. Ils jouent environ 2h15 d’hymnes rock plus ou moins connues des deux derniers albums et achèveront de me convertir à l’euphorie du festival. Ils ont l’air de kiffer Barcelone et l’Espagne en général, d’après les quelques phrases prononcées par Cave dans l’idiome local, ça se sent à l’accueil que leur réserve le public.

A moitié remis de mes émotions, je m’oriente tranquillement vers le prochain très grand moment de la soirée : le concert de Suicide. Ce n’est pas un groupe que j’ai beaucoup écouté mais il m’a beaucoup fasciné, surtout le personnage d’Alan Vega que j’avais toujours tendance à assimiler à un chamane du krautrock psyché. Et là, la magie se produit, le bonhomme accompagné par Martin Rev qui a l’air d’un jeunot avec sa tignasse folle et son jogging de showman envoie un énorme set de punk électronique sur fond de basse hélicoptère qui résonnera durant tout le show, même pendant les temps morts. C’est magnifique, totalement fou, bourré de reverbs improbables, de balbutiements envoûtants, de claviers abscons et, surtout, le comportement de Vega sur scène est totalement impressionnant. Une bête sortie de sa cage, un truc assez surréaliste et totalement transcendant. N’est pas Alan Vega qui veut, n’est-ce pas Nicolas Ker ? Non, je déconne.

Après cette grosse claque, et ayant avalé mes bières restantes avec la rapidité de l’aigle-faucon-ninja du Komodo, je me dis que c’est bon, j’ai fait ma soirée. Je regagne la grande scène où les Flaming Lips doivent se produire, mais leur concert manque de punch et ils n’arriveront pas à me redonner la foi après le Suicide des grands soirs, malgré les quelques gros ballons multicolores et les milliers de confettis balancés dans le public en guise de farces et attrapes. C’est loupé et je me demande même comment j’ai pu aimer ce groupe tant ce qu’ils produisent est en décalage complet avec ce que l’on peut appeler « audace créative » ou « expérimentation ». Les gros tubes à la Yeah Yeah Yeah n’y feront rien, aucune session de rattrapage envisagée au moment de mon départ vers le spot repos. Et j’en ai bien besoin car je souhaite absolument voir les Factory Floor évoqués précédemment, un autre grand groupe de la soirée qui doit se produire à 3h45 en même temps que Suuns, déjà vus au Point Ephémère cette année, un bon groupe assurément.

Tout étourdi par ces émotions, et dans une légère inflexion des défenses consolidées pour faire face au gros programme de la soirée, je m’assoupis sur un pouf du coin squat/glande/sieste près des distributeurs de clopes. Et je m’endors. Comme un gland. Et je loupe Factory Floor bien sûr. Au moment de mon réveil, une heure plus tard, je cours vers la scène sans même prendre le soin de regarder ma montre. Trop tard, le retour de foule m’informe du caractère achevé du concert des nouveaux héros anglais de l’électro-punk minimale. Ce sera pour une autre fois, pour sûr, le concert de La Machine m’avait laissé un tellement bon souvenir…

Le lendemain, après une journée de farniente total autour de la plage, je me rends de nouveau au Parc du Forum pour assister à un premier concert pas prévu dans ma liste mais auquel j’accompagne un ami débarqué de Paris la veille en compagnie de quelques potes que je croise à l’entrée. Il s’agit d’Avi Buffalo, un putain de groupe californien signé chez Sub Pop, que je ne connaissais pas, et c’est encore une fois une excellente surprise. Le quatuor mené tambour battant par Avigdor Zahner-Isenberg, jeune guitariste et compositeur surdoué d’à peine 20 ans, envoie avec une grande fougue une espèce de rock lo-fi aux mélodies fines et complexes enveloppées par de belles reverbs de guitares et malmené par quelques solos bien épiques à la disto qui convertiront définitivement le public décidément bien servi par les entames de soirées. Ces gars et filles-là sont totalement précoces, un vrai talent et une grande maîtrise technique sur la plus grande scène du festival, un petit côté Smith Westerns dans la jeunesse et la domination mélodique. Définitivement à revoir.

Je quitte mes potes en tentant de trouver quelques concerts communs où nous pourrions nous croiser, mais je suis déterminé à faire mon job qui commence avant tout par aller voir les excellents Fiery Furnaces sur la scène Llevant à l’autre bout du festival. Ce groupe de pop/math-rock new-yorkais mené par Matthew et Eleanor Friedberger envoie vraiment du lourd, et c’est la première fois que je les vois en concert. C’est un super bon set, les chansons sont bien déstructurées, c’est propre, le batteur est énorme et maîtrise tous les changements de rythme (fréquents) et temps morts. Eleanor est un genre de Zappa féminine, complètement barrée et hyper sexy dans sa petite tenue de bobo arty Brooklynienne, c’est définitivement ma femme. Elle a un petit côté Charlotte Gainsbourg qui fait du math-rock, en vachement plus intéressante et sexy donc, un petit côté Patti Smith jeune aussi. Certains passages sont très grunge avec un dynamisme à la Sebadoh, de longs riffs de guitare aux mélodies distendues, un gros son et une batterie très sèche. D’autres sont plus déstructurés, voire jazzy, avec pas mal de notes par-ci par-là et d’immenses enchaînements de batterie, enfin il suffit d’écouter un album des Fiery pour se faire une idée. Encore un concert génial.

Je décide de me calmer un peu en allant voir James Blake, un chanteur anglais à la voix suave filtrée par un vocodeur, jouant du synthétiseur. C’est aussi un des petits princes du festival, sa photo apparaît notamment en homepage du site et ça a l’air d’être un des trucs à voir. Je me pose tranquille devant le concert qui a lieu sur la scène Pitchfork, au bord de l’eau, un voilier passe au bord de la scène et les gens qui sont dessus profitent gratuitement du concert. Beau cadre. Le concert est un peu chiant mais c’est triste et ça change de toute l’agitation qui a précédé. C’est plaisant du coup mais pas le grand truc annoncé méritant sa homepage. Je me dis que ça doit être le nom qui plaît, ça claque, comme le joueur de tennis…

Du coup, comme je suis dans ma période chiante genre descente mélancolique, je me réjouis d’aller voir The National qui est certainement un des groupes les plus chiants que j’ai jamais vu.

Je ne change pas d’avis et me dis à la vue de l’affluence que provoque le concert que cela doit également être le nom qui plaît. Je sais pas, ça fait un peu protectionniste, c’est à la mode en Europe. Du coup je me casse rapidement voir Half Japanese, groupe indie-rock des frères Fair qui a connu son heure de gloire fin 70’s début 80’s et a notamment influencé des groupes comme Nirvana. Un des frères Flair a également enregistré plusieurs albums avec Daniel Johnston. Ben c’est pas la joie non plus, un ramassis de vieux types jouant un rock bon enfant avec une attitude bon enfant plutôt en décalage avec l’esprit un peu pionnier du festival, ou du moins bien sélectif. Putain et dire que c’était une des têtes d’affiche de la Villette Sonique, je me dis qu’y en a qui sont pas trop gâtés là-haut. Bon eh bien rebonjour tristesse et buccolisme, je vais aller voir Belle&Sebastian, tranquille. J’aime bien ce groupe, ils ne sont pas au niveau de The Divine Comedy mais ils possèdent un petit supplément d’âme indé par rapport à la formation de Neil Hannon. Et j’adore la chanson Dear Catastrophy Waitress, un des bons moments du concert que je qualifierai globalement d’agréable et puis j’aime beaucoup la voix de Stuart Murdoch, à la fois mordante et doucereuse. Un revival adolescent plutôt émouvant d’autant qu’ils jouent quelques grandes chansons et pas mal de leur dernier album, Write about Love, sorti en octobre et un brin plus rock’n’roll que le reste. Je suis un peu en mode autiste, prisonnier d’une foule énorme de plusieurs dizaines de milliers de personnes, idéal pour écouter de la pop romantique. C’est un peu fou. Le festival a accueilli selon l’organisation environ 140 000 personnes sur les 4 jours. Je passe faire un saut au concert de Twin Shadow pour un repos sans intérêt, une espèce de soupe 80’s grandiloquente. Désolé pour les fans de ce groupe, pas grand-chose à dire sur leur cas.

Pour moi la suite des évènements c’est Shellac le groupe de noise-rock de Chicago mené par Steve Albini, un symbole du post-hardcore 90’s au même titre que Fugazi avec qui ils ont beaucoup joué. C’était ça ou Deerhunter mais mes pieds ne répondaient plus et ne m’ont pas permis de choisir. Et puis j’avais déjà vu Deerhunter il y a quelques années au super Café Pompier à Bordeaux lorsqu’ils n’étaient pas connus et je dois avouer que je n’avais pas été déçu (y’avait une super jolie fille aux yeux bleus qui fait battre mon cœur très très vite aussi). Shellac, jamais. Je me pose sur l’arène en face de la scène ATP et papote avec deux types très marrants, un irlandais et un danois, deux gros fans. Je passe un super moment et les gars du groupe alternent passages énervés et transitions chaotiques avant de terminer le set sur une super joke du chanteur qui démonte la batterie élément par élément jusqu’à que le bougre de Todd Trainer ne joue plus que sur la grosse caisse. Excellent. Avant cela le groupe nous avait couronnés d’une impro d’anthologie flirtant avec le rock psyché et des lyrics mystico-comiques, on nageait en plein délire, un peu comme la veille en face de Suicide. En résumé, ce fût un concert incomparablement fun. Merci à tous ces gens de savoir mêler humour et grande maîtrise technique. Ce sera peut-être la première et la dernière fois que je les vois.

Je n’ai plus qu’une condition à remplir avant de me barrer dignement: aller voir Pulp.

Le groupe s’est reformé à la grande joie de ses fans, des mecs qui approchent de la quarantaine et alternaient Bob Morane et Disco 2000 dans des booms des années 80. Pas moi quoi, mais quand même j’approche de la trentaine et ne suis pas insensible à la pop de vieux. Même si j’écoutais plutôt Blur ou Oasis à l’époque. Bon en tous cas, j’y vais et passe un super moment au milieu d’une foule immense qui reprend en cœur Disco 2000 et quelques-uns des nombreux tubes du groupe. Petit moment d’humour et d’émotion, un gars demande sa copine en mariage pendant le concert, le tout encadré par Cocker qui clôt la féerie. Le gars est en costard et assure le show assez brillamment donnant un peu d’extravagance à sa musique taillée pour les dance-floors (de vieux). C’est de la bonne pop servie avec humour et énergie et ça me fait partir joyeux du festival.

C’était mon dernier soir et je n’assisterai pas aux concerts du samedi, mon avion étant prévu pour le samedi soir. J’aurais de toute façon fait une overdose de musique si j’avais continué, ce qui ne m’a pas empêché de me taper Suuns et Oxbow (immense) dimanche après-midi au Parc de La Villette. En tous cas spéciale dédicace à mes pieds qui ont bien tenu le coup pendant ces quelques jours et qui n’auraient pu aller bien plus loin. Et merci à Barcelone, ville que je couronne du sacre de ville la plus cool d’Europe. C’était grand.

http://www.primaverasound.com/

12 commentaires

  1. J’en reviens également, et j’ai fais les 4 jours.. et donc l’overdose que tu soupçonnais. Ton report est très juste.
    La musique est vraiment à l’honneur, difficile de faire mieux. Par contre pour l’ambiance, c’est pas vraiment ça. Même s’il est plaisant d’apprécier un concert sans qu’un mec bourré renverse ta bière, le public était plutôt mou.. Mais tout le monde est ramolli lorsque l’on assiste parfois jusqu’à 10 concerts tous aussi excellents le même soir. Un vrai marathon.
    Je suis passé à côté de Factory Floor. Je ne savais pas que c’était eux, je ne les connaissais pas, mais leur son m’a complètement captivé, et je me suis promis de jeter une oreille à ce groupe en rentrant. Et maintenant je regrette de n’être que passé à côté.
    Complètement en accord avec toi pour the Fiery Furnaces. Quelle chance d’avoir pu assister à ce concert ! Ma seule déception a été le concert de Wolf People. Je ne saurais pas dire pourquoi mais la volonté de ne pas s’égarer et de rejouer au plus près l’album (ce qui semble a priori louable) a empêché le concert de décoller. Et mention spéciale à Battles qui te tord littéralement la colonne vertébrale ! Et rentrer épuisé d’un festival à 7 heures du matin, les oreilles bouleversées, d’errer dans les rues de Barcelone alors que les espagnols finissent à peine de fêter la victoire du Barca, c’est à vivre.

  2. T’as pas totalement tord sur la molesse relative du public mais je dirais que c’est un public un brin plus érudit que dans d’autres gros festivals et qu’en effet, en enchaînant de nombreux concerts de qualité, on ne peux pas donner de l’énergie partout si ce n’est en se déplaçant. Regret de ne pas avoir pu assister au samedi soir, ça devait être énorme, mais très bon souvenir au final.

  3. Difficile de parler de tout mais à noter également Swans, à mes yeux le meilleur concert du festival, d’une intensité incroyable et comme on en voit rarement.

    Aussi, Einstürzende Neubauten qui était cool à voir pour l’anecdote, Blitza Bargel est toujours à la hauteur et de voir des mecs jouer sur des tuyaux et des scies circulaires, ça vaut le coup.

    Pere Ubu, vieux mais toujours aussi dingue, a livré un concert incroyable en plein aprem, avec à ses côté un des meilleurs musiciens jouant aux ondes magnétiques que je n’ai jamais vu, vraiment impressionnant.

    Sinon comme tu l’a noté Shellac était génial, et pour avoir vu Factory Floor (pour la dixième fois), c’était vraiment fou en plein milieux de la nuit.

    Une première fois pour moi là-bas, mais de loin un des meilleurs festivals où j’ai été.

  4. Ro la banane, il est pas mal ton papier même si j’ai pas tout lu. Un peu blasé de pas avoir vu Ty Segall, ça avait l’air bien cool. Pour le reste, dommage qu’il n’y ait pas la possibilité de lâcher des commentaires sur ton blog, ça fait un peu tyran quoi. Sinon moi aussi j’irai faire ma pub chez toi comme tu viens le faire ici, tu t’en doutes bien. Quoique je ne pense pas que cela servirait à grand-chose. Sinon j’ai pas l’impression qu’il y ait de grandes divergences de perception à la lecture des quelques paragraphes de ton article….

  5. Yo, merci pour ta réponse Matt Oï. concernant ma phrase sans queue ni cervelle, ca voulait exprimer ma frustration par rapport à ce que j’ai pu louper et dont tu louanges la bonne tenue. Pour les divergences peu sensibles, bah ouais l’idée c’est aussi d’échanger une potentielle communauté d’esprit. Au sujet des commentaires, j’assume à fond et pour le moment la politique du comité directeur pas franchement chaud la banane pour se faire traiter, pourrir et saturer d’immondices. Comme on représente des micro-mouches à l’échelle planète-web, l’idée est de s’occuper principalement de nos pattes tout en s’invitant, par la force des choses, au bon moment et au bon endroit dans la cour des grands.

  6. Bon papelard, complet (ou presque hein), agréable à lire même quand on y est pas allé — quand même un comble pour un live review de festival. Sinon le public mou c’est bien aussi, de temps en temps (même chose pour les commentaires je suppose, je suis là pour ça).

  7. Merci. Honnêtement faut pas en rajouter sur le public mou, y’a quelques lives où il a été nettement plus détraqué que celui de n’importe quel festival hexagonal.

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