« Eh bien, y a des gens qui tentent de lever des filles / Et qu’on traite de gros lourds / Ça n’est jamais arrivé à Pablo Picasso / Il pouvait descendre ta rue / Et aucune fille ne résistait à son regard et / Du coup, Pablo Picasso n’a jamais été traité de gros lourd. »

Pablo Picasso, Jonathan Richman

jc_psEn ce temps-là, Pablo Picasso savait y faire avec les filles. En ce temps-là, on savait torcher une chanson. Et la produire. C’est John Cale qui s’y était collé, en 1972. Il avait enregistré un paquet de chansons de ces fans transis du Velvet qui s’étaient trouvés ce chouette nom, Modern Lovers. Ensuite les bandes avant dormi quatre ans sur une étagère. Entre temps, l’histoire s’était accélérée. Patti Smith avait publié une plaquette de poésie (Victor Bockris, l’« heureux » éditeur, raconte la « reconnaissance » qu’elle lui en témoignât dans Please Kill Me), puis elle avait eu cette idée si cool d’inviter Lenny Kaye à plaquer des accords tandis qu’elle lisait ses poèmes. Après ça, elle avait ajouté un piano, une basse, une batterie. Et puis elle s’était mise à déclamer de moins en moins. De temps à autre, elle se risquait même à… chanter. Enfin, une psalmodie rythmée qui pouvait passer pour du chant. Comme à l’époque, au rayon « chanteur », la concurrence s’appelait Joey Ramone, Richard Hell ou David Byrne, elle avait senti que c’était le bon moment pour elle. Alors, elle avait décroché son téléphone et avait composé ce numéro qu’un agent qui se prétendait ultra-branché lui avait donné. Le numéro d’un de ses héros. Le gars s’appelait John Cale. Quand il a décroché, elle a immédiatement reconnu son inimitable accent de Galois exilé à New-York. Lui, quand il a entendu cette voix féminine qui demandait s’il était bien John Cale, il a répondu : « C’est pour le travail ou pour coucher ? » C’était pour le travail. Mais John n’a pas raccroché et Patti, qui avait conclu un bon deal avec Arista, s’est retrouvée en studio avec son groupe de bras cassés et son héros. Là, elle s’est aperçue qu’il était alcoolique au dernier degré et qu’il fallait pas trop compter sur lui pour réinventer le rock’n’roll. Mais l’avantage, c’est qu’il les laissait faire ce qu’ils voulaient.

En 2014, plus personne ne boit et tout le monde a appris à chanter. Patti Smith interprète ses vieux titres mieux qu’elle ne l’a jamais fait. Elle a même fait des progrès à la guitare : aujourd’hui, elle peut plaquer deux accords en rythme, sous le regard bienveillant de Lenny Kaye. Quant au vieux Lenny, il est plus élégant, plus chamanique, que jamais. Le best of en version acoustique qu’ils nous ont offert ce soir à la Fondation Cartier était magique. Moi qui croyais jusqu’ici ne pas aimer Patti Smith, je me suis rendu compte que si je n’y prenais garde, je pouvais devenir fan.

Ensuite, John Cale a fait son show. Et moi qui pensais être un fan transi du bonhomme, je me suis rendu compte qu’il pouvait parfois être totalement ennuyeux. Heureusement, il y a eu ce final avec Patti. Et ils ont convoqué le vieux beat velvetien pour un Sister Ray et un Pablo Picasso hypnotiques à souhait, qui avalèrent la nuit sur des rails de velours.

Ensuite, la Fondation Cartier nous a distribués du Coca Light et des sablés et on est allés se coucher. Avant de m’endormir, j’ai essayé de me souvenir de la dernière fois où on m’avait traité de « gros lourd ».

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