À l’occasion de la diffusion unique de son film Les étoiles vagabondes le 6 Juin dernier, accompagné de la sortie de son troisième album éponyme, le concept innovant du jeune rappeur semble provoquer un taux de sécrétions génitales qui remplirait à lui seul la région des Grands Lacs. Succès mérité ?

“- Je viens d’entendre une punchline de Nekfeu
– Laquelle ?
– Attend … je la cherche … c’était un truc sur les vieux, ah voilà : « J’ai vu des vieilles branches rester et j’ai vu des faux rester »
– Ah ouais quand même
– C’est d’la merde hein ?”

C’est au cours de ce bref échange avec mon frangin au téléphone hier soir que m’est venue l’idée de régler mes comptes avec le plus beau des rappeurs cisgenres.

« Un hématome sans coup

Première chose que l’on remarque chez Nekfeu (et constitue depuis ses débuts solo son principal argument de vente) : des penchants affichés pour la littérature au milieu d’un rap game banlieusard qui fait peur à la ménagère et à l’équipe d’ONPC. C’est d’ailleurs invité par la bande à Ruquier pour présenter son premier album « Feu » en 2015 que le grand public découvre ce bon p’tit gars plutôt effacé, assez mignon et auto-proclamé fan de Céline (Dion). Ça plaît ; les trentenaires et plus voient en lui l’espoir de se (ré)intéresser à une musique urbaine sans perdre leur dignité, la rédac de Télérama va pouvoir dépoussiérer sa rubrique rap laissée à l’abandon depuis le dernier album de MC Solaar, les branleurs.euses de Première L ont désormais un objet de fantasme moins mort que Chateaubriand et plus réel qu’Edward Cullen. Même l’un de ses titres-égotrip aux textures cailleras portera le nom d’une des figures-phares de Jack London. Tout va bien, « le petit Grec » d’abord un peu tendu commence à se détendre sur le plateau de France 2 où personne ne semble encore prêt à lui jeter la pierre.

Mais, las ! un Yann Moix particulièrement en forme et échaudé par son concours de bites perdu avec Michel Onfray déroule un festival de métaphores plus imagées les unes que les autres. On retiendra parmi elles la désormais célèbre «Un hématome sans coup ». Si la formulation offusque le public et les invités (et bien que l’ex-chroniqueur cultive des tendances à la filsdeputerie assez prononcées), elle endosse une polysémie quasi-prophétique : non-seulement met-elle le doigt sur la thugerie toute relative du jeune Ken, mais elle préfigure également la suite d’une œuvre mitraillant les figures de style sans jamais vraiment viser juste.

« Dire qu’on s’est vus hier aujourd’hui il survit sur une ci-vi-ère »
« j‘ai prédit qu’certains s’aideraient d’un psy hein, On a tous le droit à cette rédemption »
(J’en ai plein d’autres des comme ça)

Un jour j’ai montré mes écrits de voyage à E., journaliste de l’âge de mon daron à l’origine de ma vocation de (faux) pisse-copie. Son verdict :« Ce passage – il pointe de son stylo un bout de phrase en bas de page – est excellent, c’est de la littérature. En revanche, celui-là, « la solitude est une armoirie de voyageur qui ne s’accroche pas au mur » … là tu me donnes une bête tournure d’expression écrite pour faire plaisir à ta prof de français ». Simple. Efficace.

Nekfeu lui n’a visiblement (malheureusement ?) pas eu droit à la bienveillance autoritaire d’un E. pour son check-up de bon goût quotidien. Il s’est bien plutôt embourbé dans le nombrilisme langagier des ados qui découvrent l’art de péter avec la bouche … sans personne pour lui rappeler qu’à force de flatulences excessives, on finit par se chier un peu dessus quand même. Pas grave, tout le monde sait que le public est disposé à acheter de la merde tant que l’emballage ressemble à un coffret de la Pléiade. Le jeune Samaras, prêt à vendre sa mère pour une poignée de calembours éco+ et crafter son image de Baudelaire en survet’, présente très tôt un besoin quasi-maladif de validation tant auprès de ses camarades de galère qu’au conseil de classe.

Résultat de recherche d'images pour "nekfeu 2019"Il applique ces 5 techniques secrètes et devient millionnaire

Alors pourquoi tout ce succès pour une telle supercherie ? C’est que derrière cet air ingénu de mec faussement surpris par le succès se cache un businessman redoutable au cul bordé de nouilles. Nekfeu, de par ce statut privilégié de babtou des jungles urbaines, épaulé par une prod’ et une équipe marketing qui ont su où créer la demande, a tôt fait d’apprendre les rudiments de la caméléonerie sociale. La recette tient en 5 étapes :

1. Donner au peuple du juvénal, beaucoup de juvénal: Commencer par une vibe Rastignac-Johnny-belle-gueule imberbe des temps modernes et en perpétuel apprentissage du monde, mis en parallèle avec ce nouveau délire qu’ont les rappeurs de tout ramener au Japon. À titre d’exemple, le morceau Nekketsu sur son album “Cyborg” qui assimile son parcours à celui d’un personnage de shonen (ces héros de manga candides à la coupe Beatles tellement déter’ à réussir leur vie qu’ils feraient passer Bernard Tapie pour un standardiste de Sofitel).

2. Une ascension sociale calculée au poil: Enchaîner en opérant une transition douce-amère vers la conquête du monde médiatique. Ca y est, le bel éphèbe a pécho son Égérie, symbole d’élévation dans les rangs de la société. Petit Grec peut désormais clamer haut et fort qu’il revient de loin. Mais voilà qui serait réducteur : il faut bien apporter une touche ontologique à toute cette vanité arrivée là sans prévenir, alors on se la joue mal du siècle en appuyant le fait que la jouissance égotique ne mène nulle part (« on n’était pas naturels on n’était pas nous-même»).

Résultat de recherche d'images pour "nekfeu étoiles"3. Rentrer le ventre et faire passer ça pour du muscle : Ne pas oublier cependant une street cred qui sert de soupape au maintien dans le game. Nekfeu sait mettre en avant un CV bien garni d’expérience de groupe (1995, S-Crew, L’Entourage) et s’entoure dès le début d’un crew United Colors of Benetton, « ses frères », histoire d’universaliser un peu la tambouille. La démarche est à peu près aussi naturelle que sa putain de manie de caler des rimes en découpant les syllabes à la truelle, mais, hé bien, voilà qui semble fonctionner. On retient également cet abominable cringe que fut son apparition dans Rap Contenders, où le fier garnement au flow sophistiqué s’affaire à détruire un Constantine déjà à terre (et depuis lors disparu de la circulation). Au vu du déséquilibre, on soupçonne beaucoup de travail dans sa chambre de la part du petit Nekfeu contre un adversaire groggy ayant sans doute passé plus de temps à approvisionner la rédac’ de Gonzaï du côté de Clignancourt qu’à bosser ses textes.

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4. Assurer le service des réclamations : Maintenant que le business est en place, consolider les bases, faire rempart à la critique et anticiper les failles potentielles : « Fils de pute bien sûr qu’c’est plus facile pour toi quand t’es blanc». Ken sait très bien qu’il a le flanc à découvert sur ce plan. Tous les blancs sont racistes sauf lui parce que ses potes s’appellent Momo et Moussa. À cela on ajoute un proto-humanisme naissant que l’on découvre dans son dernier album en faveur de la cause LGBT : « Yeah, occupe-toi d’tes péchés, F.T.G B.T, yeah / Si t’es homophobe, c’est qu’tu juges, force à mes LGBT, yeah ». 

S’il perd au passage quelques fans tout droit sortis du Néolithique (« wsh j’écoute plu Nekfeu nik les pd »), le coup est calculé : la France n’est pas l’Alabama non plus et les sons de Nekfeu n’ont dès le départ que très peu de points communs avec l’homophobie récalcitrante du rap sauce banlieue. Une apparente prise de position politique qui s’inscrit finalement bien plus dans le sens du courant qu’elle ne prend le contrepied d’une quelconque pression sociale. Les tweetos s’enjaillent alors :

« Il a des couilles Nekfeu pour dire force aux lgbt dans un son ça doit être le premier rappeur à le faire je pense »

Faire passer le poncif pour de la subversion. Habile.

5. Fidéliser la clientèle : Cerise sur le gâteau pour grimer un esprit pas plus névrosé qu’un autre en celui de véritable poète maudit : surenchérir l’existentialisme sans pudeur pour lequel les caméras ne sont jamais trop loins. La bonne humeur ne s’est jamais vendue aussi mal qu’en ce début de siècle où il fait bon singer la dépresssion. Les étoiles vagabondes, le film, met plusieurs fois en scène un Samaras plutôt déboussolé ; tantôt le spectateur l’aperçoit jouer le faux discret derrière un bonze au Japon (où l’album a été enregistré pour « retrouver l’inspiration »), tantôt on le voit respirer à pleins poumons l’air de l’Adriatique sur l’ île grecque de Métylène, terre de ses grands-parents et véritable « retour aux sources ». Forcément, le jeune homme se déplace, et de préférence en des contrées étrangères pour insister sur la recherche d’une spiritualité au forceps, laquelle est présentée comme remède possible au mal-être que lui provoque la célébrité.C’est con, mais rien que la voix-off du trailer ne transpire pas une once d’honnêteté. Ca marche quand même. Encore.Toujours.

En vrai Nekfeu a pignon sur rue pour jouer sur tous les tableaux. Ce Rupert Murdoch du rap français a pris le temps de patiemment disséminer les germes de son futur empire en s’adressant à tout le monde et personne à la fois. Les médias du coup n’en en peuvent plus, enthousiasmés par les moindres faits et gestes du rappeur comme on applaudit un nouveau-né à chacun de ses étrons : cette manière hasardeuse de jouer au Lego avec les mots sans offrir de message cohérent, cette fausse timidité de jeune premier au sourire travaillé, cette bad boy attitude en demi-teinte et sans prise de risque. Qui en voudrait à une telle gueule d’ange si soucieuse de se faire plein de copains parmi ses camarades (le nombre de dédicaces dans le dernier album est juste vertigineux) à part quelques aigris de ma trempe ? En dehors d’un contentieux aussi anecdotique qu’éphémère avec Guizmo, Nekfeu est aussi clean que son casier judiciaire. On en vient presque à regretter les bons vieux clashs à répétition des stentors du début de siècle (Booba, La Fouine, où êtes-vous ?).

J’attends de pied ferme le jour où l’idole des élèves du lycée Fustel de Coulange annoncera sa collaboration avec Franky Vincent ou Didier Super.

Pourquoi taper sur un Grec ?

Après avoir évoqué l’idée de cet article à mon meilleur pote, celui-ci m’a fait part de ses réticences en formulant l’hypothèse que peut-être tirais-je un peu sur l’ambulance. Il m’a même mentionné un article dressant un parallèle entre Metallica et Maître Gims ; les deux auraient en commun de représenter une nouvelle forme de variété propre à leur époque. Considérer Nekfeu comme un rappeur reviendrait donc plus ou moins à assimiler Lavilliers à un ersatz français de Sid Vicious. Le problème, c’est que Nekfeu, à son échelle, n’a ni la sincérité bourrine des Four Horsemen ni la convivialité populaire du ténor de Kinshasa (il faut reconnaître à ce type un certain grain de voix malgré la daube qu’il propose). Même Big Flo et Oli ou Stromae ont fini par déposer les armes en assumant pleinement les dessous « variet’ » de leur carrière à grands renforts de tubes sans prétentions. Voilà ce qui pêche ; on ne trouve pas cette filiation assumée chez Ken. J’attends de pied ferme le jour où l’idole des élèves du lycée Fustel de Coulange annoncera sa collaboration avec Franky Vincent ou Didier Super. Là, éventuellement, pourra-t-on enfin le trouver sympathique. Mais obsédé par son cachet de poète-blédard-bcbg, Samosa refuse de se rendre et persiste sur sa lancée de MC se voulant plus élitiste que la néo-variétoche dont il demeure finalement un produit avéré. Le mec a juste beaucoup de souffle, déballe vite, fait des prouts buccaux avec des allitérations qui lui restent à la commissure des lèvres ; tout un arsenal d’artifices qui suffit à faire illusion en somme. On se laisse impressionner pour pas grand-chose dans l’hexagone.

Résultat de recherche d'images pour "nekfeu étoiles"Rendons tout de même à Thalès ce qui est à Thalès : Nekfeu lors de ses débuts solo a eu le mérite de constituer une porte d’entrée intéressante au rap français tandis que ce dernier se remettait difficilement des traces laissées par une trap omniprésente et en perte de vitesse. Alors si son style bêtement tape-à-l’œil permet aux non-initiés de découvrir le rap d’avant et de celui à venir, qu’à cela ne tienne. Beaucoup de bons guitaristes aujourd’hui ont après tout travaillé leurs premières gammes sur « Arpeggio from Hell » et autres saloperies 80’s de shreddeurs permanentés détenant le monopole du (mauvais) goût. Et puis il faut le dire, bien que recyclés, 1995 et le S-Crew c’était relativement marrant et pas trop dégueu. Aller, dernière circonstance atténuante pour la route : Nekfeu incarne sans doute malgré lui le bouc-émissaire idéal pour porter le chapeau d’une mélancolie 100% instagrammable. Le mètre-étalon du rap fragil(isé) au XXIème fera une couv’ de magazine, ou ne fera pas. Difficile dans ces conditions de conserver pleinement son authenticité et ne pas sombrer sombrer dans les travers du rapapaillette.

N’empêche qu’au final Nekfeu fait son beurre en dilettante dans une sorte de No Man’s Land artistique placé sous le signe de la paresse et de l’approximation. Le plus frustrant, c’est que loin d’avoir inventé le fric, le gars aurait tout de même les moyens de faire mieux. La technique est là, les références plus que partielles mais pas complètement inexistantes. Reste que tant qu’on ne lui en demandera pas davantage, petit Grec maintiendra ce statu quo dépourvu de profondeur qui ne rend service à personne (paraît-il que choupinou est en déprime totale et s’est senti seul à chanter devant 80000 âmes). Je suggère donc l’ouverture d’une pétition pour encourager Ken à se reconvertir dans un one-man-tribute à Demis Roussos et s’en aller chanter le tout au cœur des camps de réfugiés à Métylène pendant les vacances d’Été. Prions, si tel projet pouvait aboutir, qu’il y trouve matière à panser cette vacuité existentielle dont il déplore tant la morsure, loin des vils froufrous du verbe et de la frêle formule creuse. Et puis ça ferait de chouettes souvenirs à la mer.

7 commentaires

  1. J’aimerai bien lire tes écrits!!! Autres que ceux par le biais desquels tu tape gratis sur les artistes qui te déplaisent. Y’a pas une once d’objectivité dans tes propos mais je comprends les mecs qui plaisent au grand nombre sont forcément mauvais alors on tape dessus…

    1. Je veux bien te montrer des écrits si tu rajoutes un “s” à “j’aimerai” et que tu daignes changer ce “0” par un “o” en bonne et due forme. Juste histoire qu’on soit sûr de bien parler la même langue.

      1. Vraiment désolé Bernard! C’est vrai que la faute est énorme… juger la forme plutôt que le fonds ça confirme tout le bien que je pense de toi.

  2. “le concept innovant du jeune rappeur semble provoquer un taux de sécrétions génitales qui remplirait à lui seul la région des Grands Lacs”
    Une phrase d’intro qui résume en fait à elle seule le moteur de cet article, la jalousie.

  3. Merci pour l’article.
    Après écrire tout ça pour dire qu’en vrai on s’en balek du gars ! je dubite.
    Ce « rappeur » pue le faux. Comme argument ça suffit. La démonstration : suffit d’écouter ce qu’il vomit.

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