Après vingt ans de guéguerre juridique avec Polydor, les premiers albums du cador du rap français ressortent enfin. Parmi eux, « Prose combat », classique parmi les classiques.

Connaissez-vous beaucoup d’artistes qui, sur un coup de tête, jettent l’intégralité des textes d’un album dans la Seine sans en avoir une seule copie ? A priori non. C’est pourtant ce qu’a fait MC Solaar un soir de déprime lors de la fabrication de « Prose combat », classique parmi les classiques du rap français, sorti en 1994 chez Polydor. Ce jour-là, Claude MC aurait pu tomber au fond de la flotte. Mais non. De toute façon, en bon maître étalon de la rime, Claude M’Barali a toujours su nager au milieu des requins de l’industrie musicale. Ou presque. Prestidigitateur amateur – il fit un jour disparaître un billet de 50 francs prêté par Hubert-Blanc Francard pour lui faire comprendre que la maison de disques avait l’air de faire la même chose avec ses royalties – devenu professionnel au point de faire disparaître ses trois premiers albums pendant deux décennies, Solaar a en effet longtemps pleuré.

Solaar, 1997 (C) Philippe Bordas

Pleurer, il y avait de quoi. Un conflit avec sa maison de disques Polydor l’a conduit à la fin des années 90 devant les tribunaux. Sur le papier, aucune des parties n’a alors intérêt à laisser en friche un début de catalogue français fort lucratif. « Qui sème le vent récolte le tempo », premier LP sorti en 1991, vient de livrer son paquet de tubes. Trois ans plus tard, « Prose combat », enfonce le clou, portant les lyrics du rap français à un niveau quasi stratosphérique sur l’échelle de la Julerie. Des lyrics mis en valeur par un trio de brillants alchimistes du beat : le chauve Hubert-Blanc Francard, dit Boombass, la pile électrique Philippe « Zdar » et l’inventif Jimmy Jay. Un troisième album, « Paradisiaque », voit le jour en 1997 avant que tout ne parte en Chupa Chups entre l’artiste et sa maison de disques.

Même s’il semble évident, l’intérêt financier de chacun ne suffit pas toujours à résoudre les différends sur le grisbi des royalties. Quelques mois après la sortie de « Paradisiaque », le rappeur obtient aux prud’hommes la résiliation de son contrat avec Universal, une décision confirmée en Cour de cassation en 2004. Si les albums de MC Solaar sortent désormais chez Warner, aucun des quatre premiers albums sortis chez Polydor (Universal) n’était disponible depuis plus de vingt ans. Jusqu’à cette réédition que plus personne n’osait envisager. Et surtout pas MC.

Fidèle à sa réputation, Solaar reste curieux des autres. Pour cet interview dans un bel hôtel parisien, on l’interrompt en pleine conversation avec un agent de sécurité officiant à ses heures perdues comme acteur de seconde zone dans des films français. Et en le quittant on apprendra incidemment qu’il s’apprête à revoir Boombass après l’avoir perdu de vue depuis des années. Pour son prochain LP ?

GONZAÏ : Avant de parler de « Prose Combat », revenons un peu sur vos débuts. Gamin, qu’est ce qui vous a poussé à faire du rap, un genre alors assez confidentiel ?

MC SOLAAR : J’écoutais Radio 7. On y trouvait une émission, où parfois, à la toute fin, un gars parlait. C’était Sidney. Après coup, j’ai su aussi que Clémentine Célarié faisait partie de cette émission. Elle avait alors un blaze, un surnom. A la fin des sessions funk, quelques personnes parlaient dans le poste. Dont Sidney. J’entendais ça, ça me plaisait. Et puis après il y a eu une émission fondatrice à la télévision, H-I-P H-O-P, encore présentée par ce Sidney. A l’école, on essayait d’imiter les danseurs de l’émission. Mais il n’y avait pas encore de rap à proprement parler. Sur une radio, je me souviens d’animateurs aux noms mystérieux : RLP, LBR. Dans leurs émissions, des gens rappaient en français. Là, ça devenait un peu plus technique, avec des gars comme Iron ou Shoes. On y trouvait aussi des gens de Maisons-Alfort. Quand quelqu’un enregistrait l’émission sur une cassette, elle tournait entre nous. On la copiait, et tout le monde se retrouvait à écouter une émission en boucle. Un jour, avec mes copains, on organise une sorte de boum où il y a un micro. Là, on improvise un peu dessus. La première personne qui nous parle de hip-hop s’appelait Laurent, un Guyanais. A chaque fois que quelque chose parlait de hip-hop où y faisait allusion, je m’y intéressais. Un jour, Laurent nous dit « Venez, il y a une soirée Keep out ». Il y était déjà allé une fois. Là-bas, nous avions vu des gens danser. Même si on n’avait pas internet, les informations parvenaient jusqu’à nous. On savait qu’il y aurait une soirée à Roissy-en-Brie, à la tablée à Créteil ou à Grigny. Dans ces soirées, il y avait toujours des gens qui rappaient. Sans m’en rendre compte, j’étais devenu le rappeur de mon groupe d’amis. Rien n’était écrit. Je versais plutôt dans l’egotrip, avec 8 phrases au maximum.

Quand avez-vous senti que vous basculiez réellement dans le rap ?

Je suis devenu rappeur le jour où nous sommes allés dans un studio pour la première fois. Avec un micro gadget acheté dans le métro. On l’avait payé 5 francs. Avec ce micro qu’on se passait les uns les autres, je rappais de plus en plus fréquemment. Ca va durer quelques années. Pour faire simple, dans ces soirées, j’étais le rappeur du coin. Et puis à un moment, je m’apprête à passer mon bac. Je me dis qu’il va falloir être sérieux, arrêter tout ça car le rap ne m’emmènera jamais nulle part. L’année suivante, je dois m’inscrire à la fac, il me faut donc cesser les hostilités et entrer dans le rang. C’est ce que je me dis. A cette période, une cassette sort de nulle part. Je l’enregistre. Je réécoute. Il y avait du rap, en français, chanté avec l’accent de Marseille. Cette cassette, c’était « Concept », d’IAM. Avant leur premier album. (Il se met à rapper) « Musicalement, on en a pour dix ans, à rattraper le temps, qu’on perd en ce moment. Exaspérés par les conneries, qu’il nous font écouter, tous les jours, dans les radios, à la télé ». Le tout avec l’accent de Marseille et une musique bien faites. Je mets la cassette dans mon Ghettoblaster, assez fort, et je sors. A l’arrêt de bus, les gens écoutent. Je leur dis « C’est en français ! ». J’avais à peine 15 minutes de son, car je n’avais même pas eu la patience d’enregistrer la cassette en entier avant de sortir. Ce jour-là, il y a eu un déclic en moi. Je me rendais compte qu’on pouvait raconter plein de choses, en français, d’une manière qui me parlait et sur une musique qui me plaisait. Aborder des vrais thèmes.

« On sortait beaucoup dans les soirées du moment, au Globo, au Bobino, à la Java ou au Rex Club le mardi ».

A la rentrée, je vais quand même à la fac. Même si je rappe en me baladant et que je vais voir des concerts, je ne suis plus rappeur. On sortait beaucoup dans les soirées du moment, au Globo, au Bobino, à la Java ou au Rex Club le mardi. Une fois qu’on avait réussi à y entrer une ou deux fois, les videurs nous avaient bien identifiés et nous laissaient rentrer à chaque fois. C’était aussi facilité par le fait que j’étais sérieux. Et puis un jour, je me rends à l’institut d’anglais Charles V pour suivre des cours de prononciation. J’étais alors en fac à Jussieu, mais on avait une ou deux heures de prononciation dans cet institut, à Saint-Paul. C’était facultatif, mais j’y allais. On avait des listes de mots à prononcer.
En sortant de là, je croise Georges Lapassade, un prof d’ethnologie. Il me dit « Est-ce que vous connaissez le hip-hop ? », probablement intrigué par ma façon de m’habiller. Je lui réponds positivement. Il ajoute, avec un accent italien assez campagnard, « Il faut que vous veniez à l’université Paris 8 à Saint-Denis ». J’y vais et là, je vois pour la première fois un univers hip-hop. Je vois des graffitis, des gens habillés en « hip-hoppeurs », des gens que j’ai croisés dans des concerts, des danseuses qui sont là en train de s’affairer. Comme j’étais étudiant, je me mets du côté des étudiants. Le prof parle de l’histoire du hip-hop, parle de DJ Kool Herc, traduit des textes, parle de la lutte pour les droits civiques. C’est fourni, illustré par des exemples. Une prof d’anglais, Desdemone Bardin, apprend l’anglais aux élèves en traduisant les Last Poets et les premiers textes de hip-hop. Tout ça me plaît énormément, et je me retrouve alors dans le rap. Tout en continuant à vouloir être sérieux. Un prof, Monsieur Lemonnier, donnait des cours d’art graphique, mais étudiait surtout les tags. Il faisait venir des graffeurs, les interrogeait sur les raisons pour lesquelles ils « tagguaient ». Un jour, avec des copains du quartier, on part dans un studio, à Noisy-le-Sec, pour enregistrer et fixer quelque chose sur bandes. Là, j’avais 3 ou 4 chansons.

Pop N'Co MC Solaar, Radicool

Je fais un petit saut dans le temps mais votre premier album, « Qui sème le vent récolte le tempo » contenait des productions de Christophe Viguier, aka Jimmy Jay. Hubert Blanc-Francard, aka Boombass, et Philippe « Zdar » étaient aussi de la partie, des années avant de monter leur duo Cassius. Ces premières productions étaient essentiellement basées sur des samples de soul. Quel est votre avis sur le sample ? Hommage, vol, emprunt ?

A cette époque, je rencontre effectivement Jimmy Jay dans un studio. On va enfin pouvoir avoir nos propres musiques, et ne plus rapper sur celles des autres. Jimmy Jay sample, et je mets des paroles dessus. A ce moment-là, il y avait, dans les organismes comme la SACEM, un débat sur le droit d’avoir un certain nombre de mesures. Le sample nageait encore dans un vide juridique. Les choses n’étaient pas encore légalisées, ni aux Etats-Unis, ni en France. Ma vision du sample, c’était qu’il permettait de rendre hommage à un artiste. Mais surtout qu’il permettait de partager sa musique à des gens, de la faire re-découvrir. Je ne connaissais pas trop la SACEM, ni l’organisation de tout ça. Naïvement, mon idée du sample c’était ça. Partager à des gens. Mais sur mon premier album, il y avait également Hubert Blanc-Francard. Il avait fait quelques morceaux alors qu’en parallèle, il bossait comme directeur artistique pour une maison de disques, Polydor. Hubert était plus au fait de tout ça, et il demandait des autorisations aux artistes qu’il voulait sampler.
Parfois, on ne prenait pas les samples en l’état. On préférait faire rejouer la partie qu’on souhaitait par des vrais musiciens. C’est par exemple le cas pour Bouge de là. Hubert trouvait que ça sonnerait mieux si c’était rejoué. Un guitariste et un bassiste étaient venus au studio. Certains prenaient des bouts de morceaux et construisaient des samples, des boucles, d’autres faisaient venir des musiciens.

 

Des musiciens comme Ron Carter, contrebassiste et violoncelliste de Jazz, qui avait déjà joué avec Alice Coltrane, Eric Dolphy ou Miles Davis.

Ron était venu jouer sur « Stolen moments : Red, Hot + Cool » une compilation contre le sida où il y avait plein de monde. Comme Herbie Hancock ou Don Cherry. Quand Ron est arrivé, il a fallu faire un morceau bien sûr. Zdar, Hubert et Jimmy Jay écoutaient énormément de soul et de jazz pour trouver des idées de boucles. Ron avait joué sur presque tous les petits extraits qu’ils écoutaient. Deux fois sur trois, Ron disait « Oh, mais j’ai joué là-dessus ! ». Parfois, il n’était même pas crédité, mais il se rappelait souvent de l’endroit où ça avait été enregistré, avec qui, etc. Nous étions super étonnés. Il avait tenu à venir en France car un membre de sa famille y habitait et il voulait le voir. Il nous avait demandé de prendre cette personne comme traducteur, ce qui lui avait permis de le revoir.

Malgré la demande d’autorisation dans les règles de Boombass, Georges Benson vous avait refusé un sample sur le premier album pour le morceau Victime de la mode.

Pas mal… Tout le monde a oublié cette histoire. Pour ce morceau, on avait finalement opté pour une boucle toute autre puisqu’on ne pouvait pas utiliser Benson. Ca s’était fait très naturellement, en farfouillant dans la collection de disques d’Hubert. Ou celle d’un de ses amis, je ne me souviens plus très bien.

« J’ai toujours été pour un fractionnement et un partage des royalties avec eux, créateurs de ce qui était samplé ».

Après ce refus de Benson, Boombass indique dans son bouquin Une histoire de la french touch qu’il avait décidé de ne plus demander d’autorisations d’utilisation de samples.

Je n’ai pas encore fini son livre. Dans mon souvenir, on demandait systématiquement l’autorisation. En tout cas on l’avait pour le sample finalement utilisé pour Victime de la mode. Et quand il y avait un procès – par exemple pour Bouge de là avec Cymande – on régularisait. Moi, j’étais pas vraiment dans les samples. C’était de la musique, et mon job, c’était surtout les textes. Il y avait beaucoup de disques en studio et je savais que Jimmy Jay les samplait, mais en vérité, je savais à peine comment lui ou Boombass fabriquaient la musique. C’est vrai qu’il y avait un grand débat à l’époque pour savoir si on devait ou pas déclarer les samples. De mon côté, j’imaginais le jazzman, le bluesman ou le chanteur de soul qui se retrouvait samplé. J’ai toujours été pour un fractionnement et un partage des royalties avec eux, créateurs de ce qui était samplé. Ca me semblait logique, même si je ne faisais évidemment pas partie des institutions qui débattaient du sujet.

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Votre premier LP, « Qui sème le vent récolte le tempo », avait très bien marché. Dans quel état d’esprit étiez-vous au moment de commencer à travailler sur le suivant, « Prose combat » ?

Je ressentais quand même une petite pression. Pas celle de savoir rapper, car ça faisait longtemps que j’allais dans plein de soirées rap. Suite à mon premier LP, plusieurs rappeurs étaient aussi apparus. Non, la pression que je ressentais était différente. J’avais un peu peur de l’image qu’on m’avait donné. Celle d’un garçon inoffensif, pour faire simple. En disant « Ouais, ta musique passe à la télé et à la radio », on sous-entendait que ma musique était fade.

« Mon idée, en entamant « Prose combat », c’était d’augmenter le thermostat, passer de 160 à 210. »

Mon idée, en entamant « Prose combat », c’était d’augmenter le thermostat. Passer de 160 à 210, en parlant notamment plus directement des problèmes sociétaux et en ayant un vocabulaire un peu plus militaire. C’était vraiment l’idée. Montrer que je pouvais aborder des grands thèmes. Mais avec un ton plus martial, plus viril. Je voulais montrer que je connaissais le rap, et que je ne faisais pas de la « variétoche ». Mes morceaux devaient être plus durs. Durs dans ma légèreté, mais plus durs quand même. « Prose combat » a été fait dans la joie. Cette fois, on avait un vrai studio à notre disposition. Et tous les gens que j’avais croisés depuis toujours pouvaient venir. A ce moment-là, je ne savais pas encore si j’allais continuer à faire de la musique. Donc la pression était très relative.

Prose Combat - MC Solaar - SensCritique

Vous employez le mot « militaire », qu’on associe pas forcément à votre personne ou à votre parcours. Sur « Qui sème le vent récolte le tempo», le morceau Ragga Jam parlait du service militaire. Je me souviens que Kery James, très jeune, scandait dans ce morceau ce refrain « Je ne veux pas aller au service militaire. Je ne veux pas faire la guerre pour un morceau de terre ». Avez-vous fait votre service militaire ?

Je ne l’ai pas fait. J’ai obtenu ma nationalité française assez tard, et visiblement, je n’étais pas recensé. Ceux de ma génération se faisaient tous appeler, les uns après les autres. Moi, on ne m’a jamais appelé. Nous étions 4 amis et on savait tous où on devait aller. Pour ma part, je devais faire préparation parachutiste à Pau, parce que j’étais sportif. Mais on ne m’a jamais demandé d’y aller. Sur les quatre, un était soutien de famille, deux sont partis à Pau, et moi, je n’ai jamais été appelé. Je les ai vus faire leur sac, aller prendre le train pour faire leur trois jours, et ensuite partir à Pau. De mon côté, je commençais à faire des choses dans la musique. A ce moment là, Internet n’existait pas. On pouvait plus facilement passer entre les mailles du filet.

Internet a du bon. Un gamin qui souhaite faire du rap peut aujourd’hui piocher à droite à gauche sur internet pour trouver des productions, les écouter, faire du tri, etc. En 94, c’était différent. Pour trouver des samples il fallait avoir des disques. Chose hallucinante, votre maison de disques avait alors réservé une enveloppe de 60 000 francs uniquement pour pouvoir acheter des disques et chercher des samples. Boombass et Jimmy Jay avaient d’ailleurs acheté 300 disques d’un coup chez un disquaire, pour 12 000 francs. Comment opériez-vous ensuite les choix des productions sur lesquels vous alliez poser votre voix ? Vous en refusiez beaucoup ?

C’était très différent. Boombass et Jimmy Jay avaient des idées, des bribes. Et ensuite, ils finalisaient tout ça quand on était au studio. Pendant qu’ils communiquaient entre eux, j’écrivais mes textes. Parfois, j’avais commencé la veille. J’avais toujours en tête un adage d’un gars rencontré dans une soirée parisienne et avec qui j’avais beaucoup traîné en Italie. Ce gars, c’était Stéphane alias Big Red de Raggasonic. Il disait « Je rappe, je m’adapte à la cadence ». Quand Boombass et Jimmy Jay avaient choisi un morceau, je posais systématiquement dessus. Je n’ai jamais refusé de poser, même si ça impliquait de devoir adapter ce que j’avais déjà écrit. J’ai bien fait. Car si je m’étais écouté, j’aurais choisi d’aller tout droit, de poser sur des instrus en mode « boom-boom-tchak ». Grâce à eux, qui étaient plutôt des musiciens, c’était bien plus varié.

Prose Combat, histoire d'un classique

Zdar avait également travaillé sur ce disque. Quels souvenirs gardez-vous de lui ?

Philippe « Zdar » Cerboneschi…Quand il est arrivé, c’était le maître du son. Je crois qu’il était dans une sorte d’association d’ingénieurs du son. Je me souviens d’un gars super relax, qui nous racontait des anecdotes sur ce qu’il avait déjà fait. Il avait déjà mixé Christophe, Etienne Daho, des chanteurs de variété. Il pouvait rester une nuit entière à écouter du son. Je me souviens qu’avant de travailler, il prenait son cahier. Il notait tout. « Ca, je vais le mixer comme ça. Et ça, comme ça ». On sentait aussi quelque chose de très intuitif en lui. Et il avait une qualité très précieuse, celle de savoir enlever. Par exemple, sur un morceau, on pouvait avoir une guitare à un endroit. Lui était capable de l’enlever en te disant que ça sonnait mieux comme ça. Savoir éliminer le surplus, c’est rare. Et puis, il a découvert la house music. C’était l’époque de l’apparition des smileys. Il pouvait alors quitter le studio pour aller dans une free party à Lille. Mais ils prenaient ses influences avec lui, et dans sa voiture, il écoutait plein de choses. Il travaillait en permanence, et quand il revenait, il nous montrait ce qu’il avait fait. Il revenait, il corrigeait.

Et en dehors du studio ?

On a eu la chance d’aller faire un tour en Nouvelle-Calédonie, à la Réunion et ailleurs. Et là, on l’a vu en vrai gars. Blagueur, danseur, inventeur de danses. Ce qui comptait pour lui, c’était le son. Travailler les infrabasses, il adorait. Même si certains lui disait qu’il y avait trop de basses pour la radio, il aimait bosser sur ce projet qui n’était pas normé. Jimmy Jay disait « Faut que ça soit dans le rouge ! ». Et il le faisait. A deux, ils cassaient les normes de ce que Philippe avait eu l’habitude de faire jusque-là. Un mec super.

« Prose combat » ressort. Il était indisponible depuis plus de 20 ans en raison de problèmes juridiques entre vous et votre maison de disques. Où le placez-vous dans votre discographie ?

Qualitativement, je le trouve encore très bon. En l’écoutant, je ressens bien ma volonté d’alors d’augmenter le thermostat, et de monter les curseurs au niveau des lyrics. Je le place en haut de ma discographie, en tout cas sur le podium. Pour moi, c’était un album parfait. J’avais vraiment essayé de placer tous les éléments assez hauts. On sent quand même le petit côté « Ouais, j’existe ». Un truc qu’on retrouvera aussi quelques années plus tard dans « Cinquième as ». C’était du rap de combat, fait pour progresser et pour montrer que oui, je pouvais aussi faire ça après Bouge de là. Si je devais en ajouter deux autres sur le podium, je dirais d’abord « Cinquième as », parce qu’il est complet et que je n’y emploie quasiment pas le « je » pour faire progresser les gens sur plein de domaines. « Cinquième as », c’est une sorte de Prose combat, mais en plus adulte. On y trouve Solaar pleure, une étrangeté, un rap de l’au-delà, écrit après ta mort. Grâce à un gars qui faisait du R’n’B, j’avais lu L’apocalypse dans la bible. C’était resté dans ma tête. Sur le podium, je mets « Prose-combat » et « Cinquième as ». Pour le troisième, on va laisser le temps au temps. Pour voir.

Vous n’avez pas sorti d’album depuis « Géopoétique » en 2017. Et la suite ?

Je suis en train de travailler sur un nouvel album. Il faut que je trouve l’état d’esprit. Et le positionnement. Car plus on fait des morceaux, moins on a envie de se répéter, ou de faire la même chose. Ca devient donc plus compliqué. Il faut aussi tenir compte d’un truc, c’est que j’aimais bien apprendre des choses à des gens. Ou les forcer à aller dans une bibliothèque, découvrir un site historique, etc. Et j’ai envie de retrouver ça. Mais c’est plus difficile car avec Internet, les gens ont accès à tout tout de suite. Il y a des tutos, des youtubeurs qui abordent presque tous les sujets. Et moi, j’aime qu’il y ait deux dimensions dans mes albums. Je vais essayer de trouver. Je crois que j’ai trouvé un thème, hier. Un thème vraiment bien, mais que je vais garder pour moi. Un bon album, c’est un album fort où tu découvres des choses. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus compliqué. Peu importe de quoi tu parles à quelqu’un, il peut se ruer sur son téléphone et obtenir des réponses en quelques secondes. Le soir même, il peut regarder des vidéos sur le sujet pendant 8h et ingurgiter toute la science existante sur le sujet ou presque. Trouver le fameux tiroir qu’il y a derrière la musique, c’est évidemment plus dur aujourd’hui que dans les années 90.

Sans langue de bois, écoutez-vous du rap actuel ?

Curieusement, j’aime encore écouter cette musique. Avec les plateformes de streaming, tu peux écouter des choses, découvrir. Pendant longtemps, j’essayais de ne pas m’imprégner des autres. Je luttais pour m’isoler. A présent, je n’hésite pas à écouter lorsque j’apprends qu’untel sort son album. Et j’en écoute beaucoup. Donc oui, j’écoute du rap français. Ne serait-ce que parce que c’est la musique qui a le plus monté ces dernières années.

Sur « Prose-Combat », un morceau s’intitule A dix de mes disciples. On ne va pas vous en demander autant, mais qui sont vos disciples actuels ? Qui s’inscrit dans la lignée « solaarienne » ?

La lignée, ça serait des rappeurs positifs et finalement assez consensuels. Quelqu’un qui se rendrait compte qu’il y a autour de lui plein de gens qui font la même chose, et qu’il est inutile de les attaquer sans raison. J’aime bien le fond et la forme d’un Youssoupha. Et l’optimisme positif d’un Soprano. Sans renier les valeurs du rap, il apporte des choses. Être positif, essayer de guérir les gens, c’est assez noble par les temps qui courent. Je ne suis pas à la source de leur musique, mais ils font partie de ceux dans lesquels je me reconnais. Je suis aussi très touché par la puissance de l’analyse sociétale, second degré en prime, d’un Orelsan. Il va prendre un sujet, l’épuiser, mobiliser son flow quand il le souhaite.
J’aime aussi le regard de Nekfeu sur ses deux périodes, avec 1995 ou en solo quand il a quitté le rap des années 90 pour faire quelque chose de plus actuel. Ninho me parle aussi beaucoup. C’est un jeune qui arrive à faire le grand écart. Il parvient à plaire avec son flow. C’est comme du rap à l’ancienne et pourtant ça n’en est pas. Les thèmes qu’ils abordent sont variés. Ca peut être le four, la rue, l’amour. C’est propre, on sent un gars « littéraire ». Tous ont un point commun : l’écriture. Même si tu enlèves la musique, tu entres dans quelque chose. Ca n’est pas gratuit. Il y a des thèmes.

« Quand tu entends « On a des lingots d’or, ils ont des poissons panés », comment peux-tu ne pas dire bravo ? »

Dans vos morceaux, il y a souvent une histoire, une trame. Êtes-vous quand même adepte du rap à punchlines ?

Je suis client des punchlines quand il y a une atmosphère autour, même s’ils ne racontent pas d’histoires. Comme Ninho ou Nekfeu, par exemple. Avant, je mettais mes « punchlines » dans une logique rythmique et stratégique. En gros, à la 8ème phrase, je plaçais une phrase forte. En tout cas toujours dans un multiple de 4, et si possible en 8ème. J’imaginais le côté ragga, quand tu casses le son. Comme faisaient les rappeurs américains. Aujourd’hui, les rappeurs accumulent les punchlines, ou phrases fortes. J’en suis évidemment client. L’accumulation de punchlines existaient déjà aux Etats-Unis, avec Lil Wayne et d’autres. Quand tu écoutes La Fouine, ça te procure des chocs dans le cerveau. Quand tu entends « On a des lingots d’or, ils ont des poissons panés », comment peux-tu ne pas dire bravo ? Booba, pareil. Il procure des chocs dans le cerveau. Quand c’est jubilatoire, je sais que celui qui l’a écrit a kiffé. C’est vrai que quelquefois, les punchlines sont complexes. Mais l’essentiel quand tu écris, c’est de kiffer, non ? Et là, tu peux être sûr que c’est le cas. A mes débuts, je mettais un petit côté littéraire dans mes punchlines. Pour me dissocier.

A propos de kiffer, j’imagine que le procès avec Polydor pendant près de vingt ans n’a pas du en être un énorme, de kif. Comment avez-vous vécu ça sur le long terme ? Ca vous touchait ou vous continuiez à regarder devant ?

J’ai pas beaucoup regardé dans le rétro. Quand tout ça a commencé, j’étais encore en âge d’être à l’école, et je me disais que je pourrais toujours retourner à la fac faire des études et finir par trouver un autre métier. A un moment donné, on m’a dit « ça serait bien qu’il y ait un rééquilibre entre toi et la maison de disques ». Comme la personne qui me l’a dit était quelqu’un de crédible dans le milieu de la musique, je l’avais écouté et je m’étais dit « Demandons ce rééquilibre ». Ca n’avait pas été accepté. Plus exactement, on avait obtenu les bandes, qu’on avait ensuite mises dans un coffre. Mais on ne pouvait pas les utiliser. C’était une décision de justice. Dura lex, sed lex.
Dans la décision de justice, il n’était pas précisé quel parti avait le droit de réexploiter les albums. Il fallait que je continue. A un moment donné, je suis reparti en studio et ça a donné « Cinquième as », un album de flow. Petit à petit, j’ai presque oublié ses premiers albums. Même si j’y étais parfois ramené. Par exemple quand le streaming est arrivé, je me suis rendu compte que je ne les trouvais pas et que personne ne pouvait les écouter. En même temps, une génération était passée, et tous les rappeurs que je côtoyais étaient déjà dans les années 2000. J’ai jamais eu le temps de m’apitoyer sur la disparition de ces albums. A chaque fois que je sortais un album, ça faisait l’effet « Une info chasse l’autre ».

Vos 4 premiers albums, dont « Prose combat » ressortent à présent chez la même maison de disques, Polydor, après vingt ans de bataille juridique. Quel élément déclencheur a finalement permis d’enterrer la hache de guerre ?

C’est né d’un simple coup de téléphone. Un jour, mon ami Saïd me dit « J’ai un voisin qui travaille dans une maison de disques. C’est un gars comme nous. Un mec de la grande époque. Est-ce que tu veux le rencontrer ?». Je le vois, il me parle de Nekfeu, de Bigflo et Oli. Il avait connu Polydor quand le label était rue Cavalotti. D’un coup il me dit « Tes albums étaient très bien. Tu ne veux pas qu’ils ressortent ? Ca serait assez génial que ça ressorte chez Polydor, ça ferait revenir l’histoire à son point de départ». Ca arrivait de nulle part. Je lui réponds « Si c’est possible, oui, bien sûr ». Et je le mets en relation avec mon manager. Assez rapidement, en parlant entre eux, ils se sont mis à rendre la chose possible. Ensuite, on a eu des rendez-vous physiques avec les instances dirigeantes de la maison de disques. Il y avait des anciens de Polydor. Nous nous sommes pointés avec toute l’équipe qui depuis vingt ans gérait ce truc de notre côté. De l’autre côté, certains avaient connus l’époque des premiers albums. L’ambiance était détendue. D’ailleurs, ça n’a jamais été une guerre, juste un différend juridique. Ceci dit, si mon ami Saïd n’avait pas croisé son voisin, ces albums dormiraient probablement encore au fond d’un coffre-fort.

Boombass vous décrit comme « un beau gosse, un footballeur hors pair et un maître dans l’art de l’esquive verbale ». Vous reconnaissez-vous dans ce portrait ?

Il m’a bien décrit. Footballeur, oui. Beau gosse, pourquoi pas, aha !. Roi de l’esquive verbale, c’est possible. A l’époque de « Prose combat », Boombass et Zdar m’avait trouvé le double surnom de Conciliatore, Néo-Géo. Conciliatore parce que j’essayais toujours de faire en sorte qu’il n’y ait pas d’embrouilles et que le ton ne monte pas. Et Néo-Géo parce que j’employais des mots qui sortaient de nulle part. J’esquive pour ne pas heurter. A des moments de ma vie, il y avait 40 rappeurs qui pouvaient passer dans la journée pendant l’enregistrement d’un de mes albums. Avec chacun son histoire. Des gens de Boulogne, de Montfermeil, du 91, de Vitry, plus les rastas de Ris-Orangis. Tout ça pouvait très vite partir en sucette. Ils voulaient tous faire de la musique, et chacun avait des entités différentes. C’était pas si simple.

Ce fourmillement de personnes autour de vous, on le comprend très bien quand on jette un œil sur les crédits de votre premier album. La liste des remerciements est plus longue que le bottin de la Nièvre.

C’est tous les gens que j’avais réellement croisés dans ma vie pré-hip-hop. Dans les soirées Zulu, dans le métro, etc. Il y a aussi mes lectures. Pour écrire Qui sème le vent récolte le tempo, j’avais énormément lu. Punaise, mon cerveau était plein. Après l’école, je rentrais chez moi ou j’allais dans un studio de rastas vers deux heures du matin, après m’être cultivé, soit avec un livre, soit par une rencontre dehors à Montparnasse, à Châtelet, à Place des fêtes, à la goutte d’or. Il y avait plein d’adresses où je pouvais me nourrir.

Rééditions de MC Solaar, chez Polydor 

A lire : Une histoire de la french touch d’Hubert Blanc-Francard (Léo Scheer éditions)

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