En janvier 2022, et comme à peu près tous les deux mois, Neil Young est revenu sur le devant de la scène. Mais cette fois, pas pour un énième nouvel album ou réédition retrouvée au fin fond des années 70, non, plutôt pour déclarer la guerre à Spotify, accusé de faire le jeu de l’antivax Joe Rogan dans son podcast diffusé sur la plateforme suédoise. Bilan des courses : la suppression de l’intégralité du catalogue du Loner sur Spotify et une occasion idéale pour se replonger dans cette discographie à rallonge à laquelle personne ou presque ne comprend plus rien. Et notamment ces 17 albums publiés par Neil depuis l’an 2000.

Au tournant du nouveau millénaire, Neil Young a déjà une ribambelle d’albums derrière lui. Que ce soit seul, avec Buffalo Springfield ou Crosby, Stills and Nash à ses débuts, plus récemment Pearl Jam et pour toujours avec Crazy Horse, le Loner tient une cadence moyenne spectaculaire d’environ un album par an. S’il est devenu célèbre en alternant la folk et le blues rock quasi grunge qui caractérise ses compositions avec Crazy Horse, il est aussi connu pour surprendre en allant chercher l’expérimentation là où on ne l’attend pas (sa plus grande extravagance du 20ième siècle étant certainement le controversé « Trans »). Il a même posé sa guitare sur Dead Man de Jim Jarmusch, pour l’une des meilleures B.O. de l’Histoire du cinéma. En 1995, il est intronisé au Rock and Roll Hall of Fame et en 2000, Rolling Stone le place à la 34e place de son classement des plus grands musiciens.

Pour autant, la qualité de ses dernières sorties est irrégulière, autant que leur réception. Ce discorama commence donc quatre ans (et c’est beaucoup) après son dernier album « Broken Arrow », l’immense tournée en compagnie de Crazy Horse et sa réunion de 1999 avec Crosby, Stills, Nash and Young. Bref : en 2000, Neil est un artiste clivant. Pour certains, c’est un monument indéboulonnable, toujours au premier plan malgré quelques écarts. Pour d’autres, et ils sont de plus en plus nombreux à se lasser de ses sorties frénétiques à la qualité discutable, rien de plus qu’un ringard sur le déclin condamné à tôt ou tard disparaître. Et si la vérité, à la lecture de l’article ci-dessous, était pile au milieu ?

« Silver and Gold » (2000)

Il y a une sorte de légende chez les fans de Neil Young : ils voient en chaque nouvelle décennie une sorte de renouveau de leur chanteur préféré. Ici, la superstition ne se confirme pas vraiment et Neil propose une folk très simple. L’album comprend principalement des morceaux oubliés et disséminés au gré de ses vingt dernières années d’écriture, dans une ambiance calme et nostalgique. C’est agréable, mais ce n’est pas un immense album. La pochette, elle, reste un mystère.

Meilleur titre : Without Rings.

« Are You Passionnate ? » (2002)

Pour cet album, Neil Young s’associe avec Booker T & The M.G’s et contre toute attente, le résultat est assez indigeste. Même si certains morceaux restent agréables, l’ambiance est globalement à l’ennui. Le tout ressemble à un diner triste, dans un décor kitsch et fade, avec de temps en temps un ivrogne se lançant dans un karaoké glauque. Pas dingue, donc.

Meilleur titre : Goin’ Home.

« Greendale » (2003)

Voilà Neil Young et Crazy Horse réunis pour un album concept racontant faits divers et trajectoires de vie dans la bourgade de Greendale, dans un mélange de Twin Peaks et Cent ans de solitude version Loner. Neil parle de ses sujets favoris, comme l’écologie avec Be The Rain, mais il raconte surtout une histoire. Les instrumentations sont puissantes et entraînantes, avec un gros blues rock crasseux dont on ressent la merveilleuse alchimie. Voilà un vrai bon album, qui demande un petit effort de lecture ou d’écoute attentive pour ne pas passer à côté de l’aspect narratif.

Meilleur titre : Leave the Driving.

« Prairie Wind » (2005)

L’enregistrement de l’album coïncide avec l’anévrisme cérébral de Neil et la mort récente de son père. Le résultat donne un album simple, sentimental et contemplatif, nostalgique de temps plus insouciants, très main-sur-le-cœur sur coucher de soleil américain. Compte tenu du contexte, il se dégage surtout une certaine noirceur dans cet album, qui sent un peu trop fort les adieux. Chaque vision du passé est hantée du temps qui passe et de la faucheuse dans le paysage.

Meilleur titre : Prairie Wind.

« Living With War » (2006)

Avec un titre pareil, on se doute que l’ensemble sera teinté d’une certaine gravité. « Living with war » est un album très rock, beaucoup plus que la précédente salve folk du Canadien. Ce qui est rassurant, c’est que Neil s’est bien requinqué depuis son dernier album : il a l’énergie d’un teenager révolutionnaire et ça transpire dans sa voix, ses paroles et sa musique. Pour autant, le résultat est parfois très moyen. Restez accrochés : le meilleur reste à venir.

Meilleur titre : Roger and Out.

« Chrome Dreams II » (2007)

Il faudrait un jour se pencher sur la problématique des pochettes d’album, souvent très décevantes de Neil Young. Si les Lincoln font partie des plus belles voitures de l’Histoire de l’humanité, ce visuel est horrible. Au-delà de ça, « Chrome Dreams II » est un très bon album, qui a l’énergie des premiers. Et pour cause, il est une sorte de suite à son album disparu « Chrome Dreams », enregistré en 1977 sans jamais quitter les sombres studios. Ce disque contient donc quelques morceaux de l’époque (l’explosif Ordinary People, après les tendres Beautiful Bluebird et Boxcar), des oubliés des dernières décennies et de superbes nouveautés.

Meilleur titre : No Hidden Path.

« Fork In The Road » (2009)

En fait, Neil Young semble rajeunir depuis sa grosse frayeur de 2005. Il n’y a qu’à regarder le « clip » de Fork In The Road pour voir qu’il s’amuse comme un petit fou avec sa webcam pixellisée (à tel point qu’il en a fait sa pochette d’album, qui a le mérite d’être amusante et authentique). L’album tourne autour de sa voiture Lincvolt, une Lincoln de 1959 que le Loner écolo et inventif a converti en hybride. Les paroles de Fuel Line par exemple, vantent les nouvelles qualités dudit véhicule. « Fork In The Road » oscille entre humour, lubie et profonde passion, en glissant tout de même quelques morceaux plus critiques comme la satire Cough Up The Bucks, où Neil incarne un égoïste businessman.

Meilleur titre : Off the Road.

« Le Noise » (2010)

Ici, la prophétie de la décennie-comme-facteur-de-renouveau se réalise. Le Loner vire quasi stoner, plus expérimental, et il excelle absolument dans cette lourdeur assourdissante. On a l’impression d’être pris au piège d’un pot d’échappement enragé ou d’un cuir trop serré. Tour à tour derrière des riffs lourds, saturés de fuzz et d’électronique, et deux compositions acoustiques tout aussi profondes et puissantes, Neil chante sur l’abandon, les anciens compagnons de route, l’injustice, les vieux souvenirs, la mort, dans un ensemble chaotique, hanté, comme directement puisé des tréfonds du cœur. Love and War est à la musique ce que la vanité est à la peinture. L’acoustique Peaceful Valley Boulevard sonne comme la suite de Cortez The Killer, où l’Amérique est peinte sous ses plus noirs traits. Et tout ça avec Neil quasiment tout seul en studio, simplement accompagné de sa guitare et ses pédales d’effets. Le résultat est presque minimaliste dans son chaos. « Le Noise » est un album tout simplement extraordinaire, expérimental, profond et brutal, peut-être un des meilleurs de Neil toutes périodes confondues, et rappelle à quel point le Loner fait absolument ce qu’il veut.

Meilleur titre : la première place se dispute entre Peaceful Valley Boulevard et Rumblin.

« Americana » (2012)

Nouvelle réunion de Neil Young et Crazy Horse après « Greendale », pour un album de reprises. Le choix des chansons donne une peinture de l’imaginaire collectif américain, car un bon paquet des pistes sont des standards country. « Americana » sonne donc surtout comme un gros jam entre Neil et ses vieux copains. C’est aussi une manière pour le chanteur de se plonger, encore une fois, dans ce qui compose l’Amérique et ce qui en a fait ce qu’elle est devenue, autant par les grands narratifs historiques que dans des couplets plus noirs et cyniques. Pas extraordinaire pour autant.

Meilleur titre : High Flyin’ Bird.

« Psychedelic Pill » (2012)

Deuxième album de 2012 pour Neil Young et Crazy Horse, parce que : pourquoi se reposer quand on a 67 ans ? « Psychedelic Pill » est excellent et porte bien son nom; c’est une heure et demie de volutes électrisées, avec quelques morceaux d’une rare longueur (Driftin’ Back dure 24 minutes, soit 24 minutes de bonheur). Beaucoup sont des enregistrements de jam entre Neil et Crazy Horse, tirés des répétitions de « Americana ». L’occasion aussi de se remémorer quelques décennies de vie et de musique, puisque pas mal de morceaux traitent, comme souvent vous l’aurez remarqué, de l’âge, du temps qui passe et des souvenirs. Neil aurait-il trouvé la recette de la pierre philosophale ?

Meilleur titre : Ramada Inn.

« A Letter Home » (2014)

Deux ans après « Psychedelic Pill », Neil revient pour un album de covers acoustiques enregistrées chez Jack White, dans son studio de 1947. Et ça sonne comme en 1947, ça crépite, ça sent le vieux bois et la poussière. Amusant, puisque cet album tombe au milieu du projet Pono de Neil, la quintessence de son purisme en termes de qualité audio et de sa croisade contre les formats compressés type MP3. En résumé : « A Letter Home » est un très bel album, tendre, simple et touchant, du type « musique pour coin du feu » ou « vieux blues de hobo ». Avec en guise d’intro, une belle lettre de Neil à feu sa maman, et deux duos White-Young, notamment le très beau I Wonder If I Care So Much.

Meilleur titre : Early Morning Rain.

« Storytone » (2014)

Tout est dit ici, mais voici un bref résumé. Intéressant travail que « Storytone », dont l’édition deluxe comprend pour chaque morceau deux versions : l’une jouée avec un orchestre, l’autre par le Loner seulement. Conseil, la version solo de l’album est bien meilleure, car plus intense, plus intime, plus vraie. Toutefois, au-delà de cette curiosité, Neil ne se réinvente pas vraiment. Voici un bel album, aux textes très personnels, notamment sur l’amour car Neil a divorcé de sa femme après 36 ans de mariage. On trouve encore un morceau sur sa voiture (I Want To Drive My Car, évidemment), et un sur l’environnement (Who’s Gonna Stand Up ?). La recette marche, mais ça manque d’assaisonnement.

Meilleur titre : All Those Dreams.

« The Monsanto Years » (2015)

Neil Young monte sur ses chevaux de guerre pour « The Monsanto Years », album-concept très explicitement critique de la production agricole et alimentaire. Neil enregistre avec Promise of the Real, le groupe des deux fils de Willie Nelson. Ce qui n’a rien d’anodin puisque Neil a toujours été de la partie avec leur père dans le projet de festival Farm Aid. L’album vire parfois hippie sur les chœurs de People Want To Hear About Love, ou merveilleusement « Harvest » sur Wolf Moon, mais se caractérise surtout par une rage quasi punk devant des réalités dramatiques et un sentiment d’impuissance face au problème. Toutefois, l’album n’est pas vraiment transcendant. A savoir qu’après cette sortie, Monsanto a enquêté sur Neil Young et Walmart a légèrement augmenté leur salaire minimal. Une critique plus complète est disponible ici.

Meilleur titre : The Monsanto Years.

« Peace Trail » (2016)

Neil reste dans le registre politique et critique. « Peace Trail » est beaucoup plus sauvage musicalement que son prédécesseur, par sa simplicité rafraîchissante (peut-être qu’il est juste mal enregistré) et son retour à la folk (brutalement tailladée par l’harmonica assassin de Terrorist Suicide Hang Gliders). Le choix de l’auto-tune sonne comme une immense blague sur My Pledge. Même s’il est globalement plutôt bon, quoique parfois étrange et discutable, l’album est loin d’être un chef d’œuvre dans cette discographie. En fait, Neil refait une crise d’adolescence et écrit sur tout ce qu’il n’aime pas de la société dans laquelle il évolue. Un album « ouin-ouin », en gros.

Meilleur titre : Indian Givers.

« The Visitor » (2017)

Neil retrouve Promise of the Real pour sa nouvelle sortie, dans un format plus libre et bordélique que « The Monsanto Years ». Il continue de s’énerver et de chanter sa colère, dans un rock plus agressif cette fois-ci, sur un ton souvent ironique et moqueur à l’image d’Already Great. Neil sait toujours faire de la folk avec Almost Always, pas de problèmes de ce côté-là. Et il sait toujours créer la surprise avec son étrange, chaotique et mexicanisant Carnival. Rien à signaler.

Meilleur titre : Forever.

« Colorado » (2019)

« C’est un peu Neil qui fait du Young », dirait l’abruti moyen au bout d’une quarantaine d’albums. Quelque part ce n’est pas totalement faux, puisque « Colorado » est un album de Neil Young et Crazy Horse qui envoie du bois, tout simplement. La recette est la même que depuis les compositions qui ont fait leur renommée et elle fonctionne. Neil reste sur ses mêmes chevaux de bataille car la colère est sa potion magique. Avec toujours ce sentiment d’immédiateté et de bricolage que l’on retrouve dans quelques-uns de ses précédents albums, et ce fabuleux blues crasseux et dégoulinant, comme sur Help Me Lose My Mind ou She Showed Me Love.

Meilleur titre : Milky Way.

« Barn » (2021)

Un des meilleurs pour la fin, avec ce dernier album enregistré dans une vieille grange des Rocheuses, sous la pleine lune, avec les fidèles loubards de Crazy Horse. La production est plus travaillée et harmonieuse et la qualité générale bien meilleure. « Barn » passe de la balade folk au blues brutal, des souvenirs (Heading West) aux protest songs (entre autres, Change Ain’t Ever Gonna et le superbe Song of the Seasons) et propose un quasi sans faute. Il y a là un vrai plaisir à se dire que Neil est toujours capable de sortir une telle oeuvre, sans perdre ni intensité, ni pureté, animé d’une rage de plus en plus forte, hantée par la désillusion et plus profonde que les précédentes. Un beau documentaire sur « Barn » est disponible sur YouTube.

Meilleur titre : Welcome Back.

Ainsi s’achève cette revue des 17 derniers albums studio de Neil Young dans sa période post années 2000. Si parfois la lassitude et la redondance se ressentent inévitablement dans certains disques (la discographie complète se compose tout de même d’une quarantaine d’albums !), il y a une certaine classe à enchaîner les sorties avec une telle frénésie, en se battant sur tous les fronts. Surtout que le résultat est, fort heureusement, plus souvent bon que mauvais, avec certaines vraies pépites (le top personnel étant « Barn », « Le Noise » et « Psychedelic Pill »). Certes, l’exercice n’était pas totalement partial, car c’est un fan jusqu’aux dernières heures qui s’y est collé. Mais c’est une certitude : à 76 ans, Neil Young reste encore largement au dessus de la mêlée. Le garage à vieilles bagnoles peut encore un peu attendre.

4 commentaires

  1. Paul labourie l’intelligence artificielle en action, 8 papiers en 2 jours, une analyse de tout les albums de Nil depuis la Genèse sans le nouveau testament, la magie de l’Arn et de son messager

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