Pierre tombale brinqueballée sous la pluie battante, torrent de larsen grisonnant sur un océan de K-Way en toile cirée, grand chef indien crevant le ciel avec ses rouflaquettes trempées dans la potion magique ; tous les qualificatifs sont de rigueur pour décrire ce qui restera certainement l’un des derniers concerts épiques du Loner, de passage au Paleo Festival en Suisse. Planté là au milieu de nulle part, Neil Young est revenu donner des signes de vie après un premier passage en 1993. Vingt ans plus tard et comme un ouragan, il a tout emporté.

ambiance_ma23_ma272j1608Au départ, je n’aurais certainement pas misé la queue d’un crazy horse made in Spanghero sur le fait que je m’apprêtai à vivre le meilleur concert de ma vie. Pas tant parce que Neil Young n’avait, à 67 ans, jamais aussi mal porté son nom, mais plutôt parce que les probabilités de vivre une apparition quasi divine dans le rectum de l’Europe – plus précisément à Nyon, 19.000 âmes suisses sur le bord du lac Léman – étaient proches du zéro absolu. Que voulez-vous, les clichés ont la vie dure ; on imagine le Suisse plus neutre qu’un clip en acrylique et son célèbre festival en plein air le cul coincé entre plusieurs gros concurrents, à cheval entre le Montreux Jazz Festival et le For Noise à Lausanne. Comme on en arrive toujours, passé un certain âge, à développer une détestation profonde pour la panoplie du festivalier (la tente Quechua, les gobelets en plastique, les BERMUDAS), on se dit qu’ici comme ailleurs, les festivals servent la même soupe tiède et qu’un concert vaut bien un autre ; qu’on pourrait tous les voir en changeant l’arrière-plan comme un fond d’écran que ça ne changerait pas grand-chose, que voir Neil Young sur les hautes plaines du Paléo Festival ou dans la boue des Eurockéennes ce serait du pareil au même parce qu’un trépané du cerveau t’empêchera toujours de voir la seule chanson potable du concert à cause de son putain d’iPhone qui prend des photos floues.
Le cynisme a pourtant ses limites, cette soirée du 23 juillet fut l’un de ces rares miracles qui secoue tout le cocotier intérieur. Un truc qui, comme les étoiles filantes ou un éclair d’intelligence dans le regard de Nagui, n’arrive qu’une seule fois dans la vie.

Everybody knows this Is nowhere

Situé à seulement trente kilomètres de Genève, Nyon est ce petit patelin typique des clichés, comme on les imagine. Des chevaux dans des enclos, des champs de maïs avec les Alpes en trame de fond, des exilés fiscaux sirotant leurs jus de papaye en attendant la mort. L’espace d’une semaine, la ville s’anime. Cette 38ième édition du Paleo ne déroge pas à la règle, la moyenne d’âge des festivaliers sautant des wagons s’approche facilement de la trentaine, l’ambiance est bon enfant et comme les artistes à l’affiche ce soir (Lou Doillon, Phoenix, Alt-J) n’ont certainement pas prévu d’invoquer l’esprit de Satan en brûlant la rase campagne, on comprend vite que le Paleo est un festival sans débordement prévisible ; bref que la partition sera jouée au millimètre près. Bien campé sur mes positions, et ne m’attendant pour ainsi dire à aucune surprise, je décide avec mon collègue Johnny Jet de sécher les premiers concerts de l’après-midi ; d’une part car la programmation des festivals l’après-midi c’est un peu l’équivalent de la grille TV de France 3 pendant les grandes vacances, mais aussi parce qu’un live report exhaustif c’est toujours d’un ennui à mourir, et pour le lecteur et pour celui qui l’écrit. A la place, je vous offre la nouvelle du jour, découverte sur un coin de table. C’est l’histoire d’un autre insubmersible qui refuse de couler.

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Jusqu’ici, tout se passe bien. Le festivalier suisse a l’œil plus vif que son équivalent français, le prix des bières du Paleo n’est pas excessif et il fait chaud, sans qu’on puisse pour autant accuser les organisateurs de nous avoir plongés dans une fournaise sans nom comme du bétail dans une usine à rayons X. De toute façon, et comme on a manqué les concerts de l’après-midi parce qu’on bouffait un burger-frites à coté de la piscine de l’hôtel 3 étoiles payé par le festival, on n’avait vraiment pas à se plaindre. L’impression de déglutir mon repas dans un palace de Miami à côté de grands-mères payant l’ISF et portant des robes à fleurs de grands couturiers des années 80 m’aurait presque donné envie de sécher les festivités du soir.
Deux heures plus tard, retour dans l’enceinte du festival pour faire un rapide tour du propriétaire. Sur la grande scène, on découvre éberlué que les programmateurs ont décidé d’ouvrir les hostilités avec un numéro de stand up, une certaine Sophie Hunger est là, plantée avec son grand corps, à se lancer dans des imitations ratées de La Grande Sophie, PJ Harvey et autres brailleuses de l’ère trip-hop – manquait plus que les scratchs de platine – devant une foule momifiée qui n’apprécie pas vraiment mais qui peine à trouver le courage de décamper, chaleur oblige. Plus loin, des stands de restauration, une caserne merchandising dédiée à Marlboro – la loi Evin, cette bonne blague française – et des boutiques souvenirs, un peu comme partout finalement ; puis encore plus loin deux chapiteaux où d’autres groupes comme les Anglais de Palma Violets essaient tant bien que mal de capter l’attention d’un public qui sue, en masse. Je vais vous faire l’impasse sur les trois prochaines heures, ça nous évitera de nous bidonner sur le concert de Phoenix et leur look de garçons-comptables offrant à un public de trentenaires portant le pull Lacoste noué autour des épaules un bonheur éphémère facilement comparable avec le plaisir qu’on peut éprouver en retrouvant une pièce de 2 euros au fond de sa poche. De toute façon, on est venu pour voir cet enfoiré de Neil Young. A 23 heures pétantes, ô sainte ponctualité suisse, il monte sur la grande scène.

Tonight’s the night

Qu’on aime ou pas le vieux canadien, les occasions de le voir en Europe sont plutôt rares ; qui plus est avec le Crazy Horse, mythique backing band qui lui colle aux baskets depuis quatre décennies déjà et dont l’accoutrement ce soir fait davantage penser à une bande de seniors à deux doigts de se faire virer de la PME où ils survivent en tant que développeurs rescapés des 70’s qu’à cet équivalent des Bad Seeds en version chromée, genre pot d’échappement de Harley Davidson.
Face à la grande scène, la foule se comprime. On est combien là ? 20.000, 30.000 spectateurs parqués sur un grand espace ? Peut-être plus, certainement pas moins. Les organisateurs du festival semblent avoir pensé à tout ; ils ont même construit un bâtiment qui ressemble à un HLM quatre étoiles surplombant l’ensemble, pour les fainéants désireux de se prendre une décharge le cul rivé sur un fauteuil en plastique. Neil Young en Europe, pour celui né au moment où lui sortait l’un de ses pires albums selon la critique (« Re-Ac-Tor », 1981), c’est une sorte de petit événement ; l’un de ces vestiges du passé qu’on désirait voir, un peu comme les éléphants au zoo maintenant qu’on sait que nos enfants ne les verront plus que dans les films 3D. « C’est un événement historique ! » dit mon voisin, « moi mon père était plus cold wave » soupire-t-il, « genre Cure ». On se demande bien ce qu’une partie du public fout là ; c’est certainement le même qui s’attend à voir le vieux grigou entonner ses classiques de best-of. Mais c’est mal connaître le Loner, ce soir comme sur les dates précédentes, il traumatisera le tympan de ses invités avec un set électrique et bruitiste, le tout saupoudré de quelques standards pour calmer la foule. Des caresses et des baffes, un bon résumé de la soirée qui s’annonce. Le programme parle d’un concert de deux heures, soit environ deux fois plus que la majorité des starlettes du moment, à bout de souffle et de répertoire au bout de 60 minutes. Mais tout de même, à 67 ans, est-ce bien raisonnable de défier le palpitant ? Sa dégaine de grand-père annonce le pire, sa veste molle est un mauvais présage ; je me dis qu’il pourrait bien crever ce soir, à genoux sur la scène avec sa calvitie et ses veines gonflées. On aurait au moins l’impression d’avoir vécu une soirée mémorable en étant coupable de non-assistance à personne en danger.

Apocalypse maintenant

neil_young_ma23_lflusin_01Trois jours plus tôt, le ciel a failli craquer lors de son concert aux Vieilles Charrues, sans pour autant que Neil Young ne fasse tomber la pluie, ni ne convainque vraiment son audience. Le choix des chansons, le parti-pris de la stridence, la dégaine bedonnante du guitariste Frank “Poncho” Sampedro qui affiche un T-shirt sans manches à l’effigie de Hendrix – règle n°1 : ne jamais porter de T-shirt sur scène ; autant de raisons de ne plus croire au miracle, autant de tue l’amour qui rendent ce come-back un peu risible.
Et de fait, les vingt premières minutes du concert de Neil Young sont un supplice comparable à l’épreuve des poutres sur Koh Lanta ; Neil abat des solos à rallonge comme un bûcheron, Ralph Molina tape mécaniquement sur sa batterie comme un ferrailleur sur la tôle froissée, Billy Talbot ressemble à un prof d’histoire-géo tapant le bœuf tous les dimanches et Frank Sampedro porte le même T-shirt que trois jours plus tôt. Cette négligence esthétique rappelle les récentes tournées de Lou Reed, et le Crazy Horse a beau la jouer compact autour de son leader, la foule peine à comprendre quelles chansons le vieux est en train de torturer, d’écarteler tel un bourreau vicieux. Déjà trente minutes que Neil Young est monté sur scène et le groupe n’a joué que trois chansons, dans l’ordre Love And Only Love (issue de « Ragged Glory », l’album grunge de 1990), Powderfinger (issue de « Rust Never Sleep », 1979) et Psychedelic Pill (tirée du dernier album éponyme en date, et pas vraiment indispensable). En moyenne, ça fait dix minutes par morceau dont les trois quarts consacrés à du bruit blanc et du ZWOUIM ZWOUIM sonique joué en rang serré. Je commence à trouver le temps long et pour me distraire, je regarde le ciel qui s’assombrit au loin, parcouru d’éclairs silencieux.

A son crédit, une voix miraculeusement intacte, un toucher de guitare qui n’a pas bougé d’un iota. A n’en pas douter, si Neil Young nous bassine ce soir avec son set métallique – au point qu’on a parfois comme l’impression d’être coincé dans le métro aux heures de pointe à supporter un adepte de Sunn O))) – c’est bel et bien volontaire. En ça, Young se différencie de ses ex-copains de Crosby Stills & Nash assénant le même set depuis trois décennies dans d’increvables tournées où les trois angelots au trémolo alcoolisé assurent des concerts sans accidents. A la fin de la quatrième chanson – Walk like a giant – quelque chose se passe ; c’est d’abord un signe invisible, juste un bout du couplet qui annonce la tempête : « So the moment came, and the big sky rained and a ṗool of fire served in my desire » chante Young. On sent bien que le ciel est prêt à s’ouvrir et que plus concrètement, on va se prendre une sacrée saucée sur la gueule.
Les éclairs se rapprochent, on oublie la sueur. Sur scène, la fin du morceau s’accompagne de feuilles d’imprimante en confettis balancées sur la scène pour faire comme si c’était la fin du monde. Evidemment on se plie de rire. Neil Young, pas du tout. Lui reste droit planté comme un i à jouer chaque note comme si sa vie en dépendait, son groupe de condamnés à mort ne décroche pas un sourire et l’on se demande combien de temps encore on va devoir purger cette peine. Un rapide coup d’œil à la montre permet de constater que le concert a débuté depuis déjà 40 minutes ; c’est une impression d’éternité. Fin du premier acte.

Moment d’éclaircie dans la brume électrique avec un court set acoustique, que Neil s’en va expédier en trois morceaux. Instant de grâce sur Heart of Gold où le Loner, enfin seul sur scène, retrouve ses 25 ans. La foule applaudit à tout rompre – et pour cause c’est le seul morceau qu’elle a reconnu du premier coup – et le ciel crépite de flashs désormais ininterrompus tandis que le vieux enchaîne avec une reprise magistrale du Blowin’ in the wind de Dylan, accompagné d’un vent qui se lève sur le Paléo, suivi de nuages noirs. On commence à ne plus croire aux coïncidences ; ce soir Young va maîtriser l’espace et les éléments, dès lors chaque chanson va faire la pluie et le mauvais temps, au sens littéral. Flashback dix minutes plus tôt, quand le groupe débutait Hole in the sky avec les yeux rivés sur le ciel ; maintenant qu’on entend les éclairs qui se rapprochent, tout prend sens. Quand Neil joue la carte du dépouillement avec ses chansons rongées jusqu’à l’os – formidable version de Comes a time, on comprend pourquoi le type est encore là quand toutes les autres icones de sa génération récitent l’alphabet à l’envers en maison de retraite ; lui tient toujours debout, on lui pardonne les fautes de goût et cette étrange passion pour le bruit et cette fidélité à l’immonde batteur qui porte sa casquette à l’envers. Quand Neil chante à poil, il baise simultanément 20.000 personnes. A l’aise.

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Man Vs Wild

Le deuxième acte, plutôt court en intrigue, se clôture sur une ballade au piano avec Singer without a song, joué par l’apôtre sur un instrument défoncé, cogné de partout, le bastringue doit au moins avoir l’âge du chanteur. Qui maintenant se lève pour la grande tragédie. Voilà le grand moment, le feu d’artifice, l’instant où tout se joue. Les premières gouttes commencent à tomber, l’atmosphère se charge en électricité, sorte d’Alain Gillot pas empêtré voilà que Neil mène le temps à la baguette comme dans Fantasia avec l’intro de Like a hurricane qui, je vous le donne en mille, sonne le début de l’orage sur le festival. Des trombes d’eau s’abattent sur nos têtes, chaque minute semble une heure, des arcs se dessinent dans le ciel, nos vêtements pèsent une tonne ; à vrai dire le concert prend l’allure du jugement dernier et notre taulier a l’air d’aimer ça. Alors que la régie fait descendre du plafond un clavier customisé – des ailes d’ange sur les côtés – et que Frank Sampedro tente tant bien que mal de maîtriser l’instrument balloté par la bourrasque, Neil s’approche sur le devant de scène, en perd son chapeau, laisse apparaître à la foule en transe – ou en nage – le peu de cheveux qui lui restent sur le caillou ; l’espace d’un court instant le visage possédé du chanteur goûtant la pluie avec un plaisir démoniaque laisse penser que ce soir le hasard n’est pas de la partie. Sur l’écran, Neil Young a la gueule d’un savant fou ; il ne chante plus, il joue l’orage. Like a hurricane s’étire en longueur dans une version de plus de vingt minutes, les premiers festivaliers commencent à baisser les bras face à la pluie démentielle, on résiste, encore quelques minutes, histoire de ne pas passer pour des mauviettes face à ce grabataire qui est en train de nous foutre une sacrée raclée. Days of thunder. On pense la chanson finie, elle repart de plus belle avec un groupe qui joue maintenant comme un seul homme ; Thor se serait-il réincarné dans la peau craquelée de ces quatre grands-pères ? L’averse est brutale, les accords de Neil Young de plus en plus cataclysmiques ; la fin du monde est proche et la pneumonie encore plus, vient le temps de piteusement battre en retraite face à celui qui continue d’hurler dans son micro comme si finalement, il voulait crever ce soir après nous avoir humiliés. Instant de toute beauté. Alors qu’on courre comme des damnés à travers la forêt pour s’abriter en tentant d’éviter la foudre, Neil Young hurle sur un final terrassant, son Rockin’ In The Free World est un bras d’honneur à toutes les conventions, à toutes les convenances ; on doit l’entendre à dix kilomètres à la ronde, c’est encore plus fort qu’une meute de loups cherchant à vous refiler la rage.
Les pieds trempés, les jambes pleines de boue et le cœur battant à 140BPM, on se retourne sur la soirée qu’on vient de vivre en se demandant si ce concert a bien eu lieu. Avons-nous rêvé ? Etait-ce de la pluie qui ruisselait sur les fringues, ou de la sueur ? Plusieurs heures après la fin de ce déluge, les genoux s’entrechoquaient encore, le corps traumatisé par cette expérience bouleversante ; les sept plaies d’Egypte n’étaient rien face à l’incandescence de cette soirée avec notre Saint Jean d’outre tombe. Et croyez le ou non, mais la tempête s’est finalement arrêtée après le concert de Neil Young. Il pleuvra plus jamais pareil ici.

Set List du concert au Paléo

Love And Only Love / Powderfinger / Psychedelic Pill / Walk Like A Giant / Hole In The Sky / Heart Of Gold / Blowin’ In The Wind / Comes A Time / Singer Without A Song / Like A Hurricane / Rockin’ In The Free World

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7 commentaires

    1. Hello
      on me souffle dans l’oreillette que le Bescherelle vient de fêter ses 100 ans, peut-être l’occasion pour vous de faire une mise à jour sur les règles orthographiques ?

  1. Excellent article, qui retranscrit bien là le “fuck off” de Neil pour son public. Le papy nous prend constamment à contre-pied, mais on ressort malgré tout de l’expérience avec le coeur qui bat “à 140BPM”.
    La comparaison avec C,S&N et tous les autres vieux schnocks du rock est particulièrement croustillante.

  2. Immense. Un des rares articles où l’on a l’impression de battre des records d’endurance en fumant 10 clopes. Je suis trempé comme un lac irlandais. Seul bémol dans cette suite de bonnes notes : la négation de la dernière phrase. Même si ça n’a rien à voir avec le centenaire de Bescherelle.

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