Etre journaliste pigiste, c’est avant tout jouir d’une liberté sans commune mesure. Paradoxalement pourtant, on est toujours dépendant de tout un tas de gens soit disant très occu

Etre journaliste pigiste, c’est avant tout jouir d’une liberté sans commune mesure. Paradoxalement pourtant, on est toujours dépendant de tout un tas de gens soit disant très occupés. Du coup on se retrouve parfois dans une attente abyssale, sans commande à se foutre sous la dent dans l’immédiat. Mais comme on n’est pas un esclave du salariat, c’est souvent l’excuse parfaite pour sortir de chez soi, passer son mardi après-midi dans un parc au soleil, mater des jeunes filles printanières et accessoirement s’envoyer un bouquin en parfaite insouciance.

Je sais de quoi je parle, c’est exactement ce que j’ai fait avec Principe de Précaution, le deuxième roman de Matthieu Jung.

Tout commence un samedi à Saint-Germain des Près alors que ma mère me traîne à la Hune, fameuse librairie parisienne coincée entre deux musées appréciés des touristes étrangers. Me souvenant  avoir lu une interview dans une revue culturelle d’un mec venant de signer un bouquin apparemment de bonne facture dans un esprit assez proche de Houellebecq, je demande à une vendeuse, sans me rappeler du nom du bouquin ni de l’auteur, si elle n’aurait pas idée de ce que ça pourrait être. Cinq minutes d’attente plus tard, la revoilà avec un ouvrage à dix-neuf euros cinquante signé Matthieu Jung. Jung comme le psychiatre. Bien joué madame la vendeuse, c’est tout à fait ce que je voulais. Je me le fais offrir par ma chère mère en arguant que si elle veut je lui refilerai. Elle n’en a que faire, me lâche que de toute façon “Houellebecq est un con” mais le paie quand même de bon cœur.

Pour en venir au bouquin lui-même, Principe de précaution est l’histoire d’un cadre d’une institution financière importante avec une vie chiante et similaire à celle de millions de quidams résidant en Ile de France. Une vie réglée au rythme des bulletins météorologiques de Laurent Romejko, des allers-retours en RER pour rejoindre sa petite banlieue cossue et des horaires de bureau, le tout sur fond de faits divers, d’obsessions sécuritaires et de problèmes familiaux, à une époque où l’actuel président de la République Française n’était que ministre de l’Intérieur. A partir de là, on déroule. Ce prototype de vie sans saveur s’articule autour de déjeuners ennuyeux avec les collègues, de discussions existentielles avec lui-même – et sa femme aussi – de la crise d’adolescence de son « plus grand » qui fume de la weed, des vacances de noël avec la belle famille. Etc. Etc. Etc.

Autant vous dire que si votre vie ressemble à ça, lire ce bouquin n’est peut-être pas la priorité absolue.

Forcément, la filiation avec l’œuvre de Houellebecq est évidente tant Principe de précaution s’inscrit dans la lignée du « roman social » contemporain. Pour autant, l’ombre de Houellebecq est assez justement évacuée dès les premières pages du livre à l’instant où son narrateur, dans un clin d’œil évident, souligne l’envergure trop subversive de l’écrivain français pour une petite frappe comme lui. Le livre de Matthieu Jung peut alors prendre son envol et dépeindre cette réalité tristoune du travailleur classique parisien. Si la théorie sur l’inégalité sexuelle consécutive à la libération des mœurs, largement développée par Houellebecq dans Extension du domaine de la lutte est très présente, Matthieu Jung explore d’autres domaines et se fend d’une excellente analyse sur cette obsession moderne et occidentale visant à exercer un contrôle total sur sa destinée et annihiler tout risque de mort idiote comme par exemple crever sous un métro parce qu’on s’est fait balancer sur la voie par un taré. C’est d’ailleurs de l’exploration de ce syndrome moderne que Principe de Précaution, titre tout sauf anodin, tire sa force.

A travers la peur de mourir de son narrateur pudibond, paradoxalement passionné de faits divers morbides, Matthieu Jung, jeune auteur très en phase avec son époque, esquisse parfaitement le tableau du cynisme triomphant. Face à la vantardise permanente et l’arrivisme tout puissant, d’autres valeurs humanistes, honnêteté et intégrité en tête, peinent considérablement à imposer leur prise sur une société compulsivement capitaliste qui n’a que faire des bons sentiments. Dès lors, la montée progressive et parfaitement orchestrée par son écriture produit son effet. La paranoïa du narrateur s’accroit. Ses propos se font chaque fois plus virulents à l’égard du monde qui l’entoure. Le ressentiment sociétal permanent et sous-jacent rend à chaque page tournée un peu plus improbable l’illusion d’un happy end.

Peut-être bien pour nous emmener vers l’unique ponctuation étincelante d’une existence bien terne. Aujourd’hui la vie, demain la mort. Si on a de la chance.

Mathieu Young // Principe de précaution // Stock

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