Dans la chapelle du souffle chaud, rares sont ceux à pouvoir assurer la comparaison avec The Voice. Lou Rawls, en dépit d’un physique de pimp taillé pour les trottoirs de Brooklyn, fut l’un de ceux là. Hommages ininterrompus à Sinatra tout au long de sa carrière, voix de stentor noir et groove érotique de fin de soirée ; telles furent de 1962 à 2006 les Lou rules.

Les chanteurs qui prennent le plus de place, physiquement, ont pris d’assaut les premières pages du grand livre historique de la musique noire. Personne ne pourrait dire le contraire ; qu’on aime ou pas, Barry White, Isaac Hayes ou Marvin Gaye, de par leurs vies, leurs registres, leurs démesures, sont l’arbre qui a longtemps caché la forêt. Les reclus dans l’ombre sont nombreux, impossible de tous les citer. Citons Lou Rawls. Le seul, peut-être, à pouvoir rivaliser avec le Sinatra du mythique « Live at the Sands » quand il est question de reprendre le standard écrit par Ervin Drake en 1961, It was a very good year. Pour Rawls, ce fut 1966. Comme la muraille de Chine, mais avec des cuivres : indépassable

Mais pour en arriver là, le chemin fut long. Tout débuta pour Rawls dans la cité du blues, à Chicago, où rapidement il fait la connaissance des petits Sam Cooke et Curtis Mayfield, croisés dans les petits groupes gospel de quartier. Tout est encore un peu flou, surtout pour les Américains nés avec la « mauvaise » couleur, mais Lou sait déjà qu’il sera chanteur. Sa voix de baryton lui permet de glisser sur plusieurs octaves ; plus tard elle lui permettra de glisser tous les styles.

Mais pour l’heure, Lou Rawls est mort. Revenu de l’armée en 1958 (au moment où Elvis y part), Rawls tombe 5 jours dans le coma après un accident de voiture où les médecins l’ont déclaré « cliniquement clamsé ». Quatre ans plus tard pourtant, c’est l’heure d’un premier contrat chez Capitol où il chante les chœurs sur deux titres écrit par le vieux pote Cooke, dont Bring It On Home to Me. Difficile de faire mieux que ça comme entrée dans le grand cirque de la musique des années 60.

Son premier disque à lui sortira la même année, en 1962 ; c’est « Stormy Monday », à l’accent jazz si proche de Sinatra, avec cette manière d’effleurer la batterie du bout des baguettes pour ne pas couvrir cette voix de crooner à la fois pure et puissante.
Mais c’est « Soulin’ », produit en 66 par l’aussi discret David Axelrod (à qui l’on doit aussi parmi les meilleurs disques de Cannonball Adderley) qui l’impose finalement outre-Atlantique. Tout au long des années 60, les deux ne se quitteront plus. Sur « Soulin », Lou n’a écrit aucun des morceaux, empruntés ça et là à Sam Cooke, Gilbert Bécaud et même Prévert et Kosma (les fameuses Feuilles mortes). Pas grave, la musique fera le reste. On ne parle pas encore de « psychedelic soul » comme ce sera le cas quelques années plus tard, mais Axelrod offre son premier standard à Raws ; c’est Love Is a Hurtin ‘Thing. « Lou Rawls a beaucoup de classe » confiera à ce propos Sinatra en 1971. Et question classe, le vocaliste de la mafia en connaissait un rayon.

L’homme aux 40 millions de disques vendus

Suivront d’autres albums orchestraux produits par Axelrod, comme le formidable « Lou Rawls and strings », digne du rat pack ; et puis, il y a ce virage mal amorcé. Sans dire qu’il lui sera fatal, le changement de décennie n’a, artistiquement, pas réussi à Rawls. Si personne ne cite plus jamais les albums de Rawls, que son nom a été oublié – du moins de ce côté de l’Atlantique, c’est peut-être parce qu’à l’image de son album sorti en 67, la vie de Rawls était juste « too much ». Trop de clopes, trop d’hésitations entre jazz, soul et funk (la purge des disques de la fin des seventies). En 1971, changement d’écurie et passage chez MGM pour « Natural man », après lequel tout sera dit. Six ans plus tard, l’album « When your hear Lou, you’ve heard it all » aura beau crié très (trop) fort que Rawls fait partie des cordes vocales qui comptent, c’est surtout autour de son cou qu’elles vont s’enlacer. Le jazz des débuts est bien loin, c’est la soul commerciale qui désormais dirige, parfois sirupeuse, parfois si mielleuse que Rawls finira par s’y engluer. Comme toutes les stars sur le déclin, comme Johnny Cash, le chanteur de Chicago tente de rester dans le cadre grâce à des apparitions au Muppet Show. C’est le début d’un long voyage dans la musique d’ascenseur.

Puis c’est la chute vers le petit écran, où il devient un temps la mascotte des pubs Budweiser. On peut également entendre sa voix grave dans le dessin animé écolo Captain Planet and the Planeteers, voire même l’apercevoir dans l’espace quand le premier astronaute noir emporte l’un de ses albums au delà de la stratosphère. Pourtant le retour sur terre sera violent. Lou est devenu quelques années plus tôt la mascotte des pubs pour les bières Budweiser, assumant de brader son héritage contre une poignée de dollars. C’est peut-être pour ça qu’on l’entend tousser sur ce live, en 1977. A moins que ce ne soit les premiers effets de la cigarette.

Complètement soulé

Arrivé péniblement à la moitié des années 80, tout le monde a bien compris que c’était déjà fini pour Rawls, il ne volera plus jamais sur la lune. Pas plus que Gaye, assassiné, ou Sinatra, devenu un copié-collé de lui-même. Restent tout de même des fulgurances pour ce chanteur dont le seul défaut aura peut-être été de n’avoir su être qu’un interprète, comme sa reprise du célèbre Motherless child, dans une tonalité blues à déchirer le cœur de tous les prisonniers d’Alabama.

Sinatra, lui, est mort en 1998. Pour Lou, la même chose se produira 6 ans plus tard, non sans qu’il ait eu le temps de rendre hommage à The Voice sur son dernier album (« Rawls Sings Sinatra ») puis soit monté sur scène une dernière fois, touché par un double cancer (cerveau et poumons), pour reprendre ce It was a very good year. Pour Rawls, tout s’arrêtera en 2006. Vous rappelez-vous de sa mort ? Evidemment pas. Ceux qui ne sont jamais vraiment arrivés ne sont, en fait, jamais partis.

La compilation “I can’t make it alone”, passionnante, permet d’écouter tous les enregistrements de Rawls avec Axelrod. C’est évidemment vivement conseillé.

5 commentaires

  1. peyras vous avez tjrs raison? votre job c’est un bon job…. si t’aime pas g la race des saigneurs, rentre la tête sous ton capio,

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