Ce chapô d’homonymie (ou de « désambiguïsation », pour les Précieuses ridicules) répertorie les différents sujets partageant un même nom. « Les Trois Stooges » peut désigner :

 

– Trois compères, trois larbins, trois corniauds,
– trois bouffons qui tournaient des courts de slapstick comedy au milieu du vingtième siècle
– trois zicos d’un groupe de rock queue de comète des sixties, compères d’un chanteur qui les a pris pour des larbins, des corniauds, des bouffons
– ta trilogie d’or plombé que constituent les skeuds primitifs du gang mentionné à l’item précédent.

A ton avis, Wiki Boy, il va parler de quoi, ce papelard ?

James Newell Osterberg Jr. ne s’en est jamais caché : lorsqu’il a formé les Stooges, il a pris grand soin d’enrôler des acolytes malléables, à qui il pourrait aisément imposer ses idées. Repérés aux abords d’une pharmacie devant laquelle ils zonaient quasi quotidiennement, les frangins Asheton avaient l’attitude idoine de jeunes incultes désœuvrés. Ça faisait pas tout, mais c’était quand même pas rien. Dave « Zander » Alexander, ami d’enfance de Ron Asheton traumatisé comme lui par le bruit et la fureur des Who en concert, était un alcoolo de première, promis au Club des 27. Avec sa cafetière scarifiée à la sauce petite vérole, son regard de chèvre morte et son sourire ravagé serti de dominos comac en bordel couvrez, le bassiste ne sachant pas jouer de la 4 cordes était fait pour camper l’Averell de la fratrie Dalton en guenilles de cuir et de toile. J.O. « Joe », nabot claudicant tout de nerfs vêtu, plus mûr et plus futé que les crétins qu’il avait recrutés, n’avait pourtant pas de visée personnelle à l’époque ; c’est au travers d’un groupe qu’il souhaitait s’exprimer. T’as qu’à voir, il s’est d’abord affublé du blaze « Iggy Stooge ». Et, pour enfoncer le clou, il a veillé, le temps de deux albums, à ce que ce soit la mention « The Stooges » qui figure sur les crédits des titres pondus par sa clique. Ce faisant, l’Iguane singeait aussi, c’est vrai, les Doors de son reptile-totem, « Le Roi Lézard ». Quoi qu’il en soit, cette belle cohésion des débuts ne durera pas…

49303_stooges_RHM_small« Zander », qui se fait tèj’ because la tise, est remplacé à l’arrache et, va savoir pourquoi, les Stooges, ça devient nawak. Iggy se pique d’abord d’épaissir le son du combo en engageant un deuxième guitariste. Puis, Iggy se pique tout court et les autres font pareil, à l’exception notable de Ron Asheton, qui préfère à l’héroïne les breloques nazies et son fouet, dont il fait claquer la lanière de cuir sur les planches ou sur la couenne de son chanteur. De cette période foutraque, à l’issue de laquelle les Stooges seront licenciés par leur maison de disques, il faut retenir l’entrée en leur sein de James « Scorpio » Williamson, en qualité de second guitariste. Iggy va en effet tomber en pâmoison devant ce junkie au teint blafard, aux traits taillés au couteau, aux cheveux de jais et aux ongles vernis. Quand Bowie extrait l’Iguane de la poubelle dans laquelle il croupissait tel un Diogène destroy, lui proposant de reformer les Stooges, le saurien rincé a complètement zappé les frères Asheton. Seul Williamson trouve grâce à ses yeux, et il est persuadé que le tandem qu’il va former avec lui sera armé pour rivaliser avec celui de Jagger et Richards. En cinq sec, la signature « The Stooges » finit dans la poubelle qu’Iggy vient de quitter ; sur « Raw Power », d’« Iggy and The Stooges » (sic), tous les titres seront estampillés « Pop/Williamson ». Les Asheton sont repêchés par défaut, Ron tenant la basse avec les boules placées plus haut qu’à l’accoutumée, et Scott « Rock Action » cognant les fûts parce qu’il faut bien gagner sa graine.

Paddle8: The Stooges: Ron Asheton, James Williamson and ...Les trois Stooges : trois zicos d’un groupe de rock queue de comète des sixties, compères d’un chanteur qui les a pris pour des larbins, des corniauds, des bouffons. Dave Alexander : viré pour cause d’alcoolisme par un futur héroïnomane et mort comme une merde quelques années plus tard, direction le Club des 27. Ron et Scott Asheton : bon, si t’as pas lu en diagonale ce qui précède, tu sais. Eh ouais, si au départ ses intentions étaient pures, le gars Iggy s’est in fine bien foutu de la gueule de ses « Dum Dum Boys »…

« The Stooges » [1969]

« The Stooges », premier album du groupe éponyme. Relis bien cette phrase non verbale, car c’est sans doute l’une des rares fois où tu verras l’adjectif « éponyme » employé à bon escient. Je la ramène pas, je t’informe. Quand j’étais jeune, en pleine folie punk, j’avais un problème avec les coupes de douilles des paroissiens avec qui je frayais. J’aimais mes cheveux longs et n’aurais pour rien au monde raccourci ma luxuriante toison. J’aimais aussi Bowie, ce qui était plus ou moins bien accepté par mes copains keupons à œillères. Un jour, alors que je traînais dans une petite ville balnéaire, j’ai perçu au loin une musique qui tapait dur, pompée sur l’intro du nullissime Can’t Hurry Love des Supremes, mais assaisonnée façon féroce. Elle provenait d’un boui-boui genre crêperie-kebab devant lequel un mecton torse nu de trente ou quarante balais pogotait en mode vieux con. J’ai foncé vers le bouge, y ai acheté une canette de binouze et me suis enquis auprès du taulier du titre du morceau qu’il passait. Il m’a tendu un LP sur la pochette duquel un type souriait comme un abruti, à la manière d’Alfred E. Neuman, l’icône de Mad Magazine. « Lust For Life ». Bowie, putain. Et le ravi de la crèche qui faisait risette sur la jaquette s’appelait Iggy Pop, tu parles d’un pseudo pérave. De retour dans ma zone de confort, je me suis rencardé sur l’animal et j’ai appris que c’était un iguane que d’aucuns surnommaient « The Godfather of Punk ». J’ai fureté dans les bacs de mon disquaire préféré et j’ai découvert que, sur l’écrin du vinyle « The Stooges », le mec portait le cheveu long (mais pas trop, juste ce qu’il faut) et me faisait plus d’effet quand il tirait la gueule que quand il se déridait. J’aimais déjà ce disque, avant même de l’avoir goûté…

First -1969- by The Stooges, LP with paskale - Ref:114683334Si les MC5 affichaient leurs opinions d’extrême gauche, les Stooges s’en carraient le proze de la chose politique. Pour intellectualiser leur démarche et leur discours, on a dit d’eux qu’ils étaient nihilistes. Mais c’était pour amuser la galerie, ces conneries. Les Stooges étaient en réalité des branleurs qui ne s’intéressaient qu’à leur musique. Des rebelles sans cause, en somme. « The Stooges » transpire par tous les pores la solitude crasse et visqueuse, l’ennui, le désœuvrement, la frustration et les amours délétères ; même quand Iggy répète ad nauseam qu’il va se payer du bon temps, sa voix est si lasse qu’on sent bien qu’il nous raconte des craques. Voilà pour le nihilisme idéologique. Et pourtant, si la teneur des paroles des chansons peut sembler famélique, ces dernières n’en demeurent pas moins lourdes de sens. Les Stooges y prophétisent en effet la fin d’une époque, celle des rêves bariolés hippies, et Charles Manson ainsi qu’Altamont leur donneront raison. Le retour à la réalité sera raide, c’est rien de le dire. Descente de LSD, solitude crasse et visqueuse, ennui, désœuvrement, frustration, amours délétères et meurtres… Côté paroles, c’est donc « t’as pigé maintenant pourquoi on est pas jouasse sur la photo de classe ? ».

Côté musique, bien que le disque soit inégal, c’est carrément « prends-toi ça dans les chicots ». Le disque est inégal parce que les Stooges avaient sous le coude peu de titres vraiment chiadés au moment d’entrer en studio, sous la houlette du vampire John Cale : 1969, I Wanna Be Your Dog et No Fun, ça fait pas bézef. Le reste tient de l’expérimental, du vite torché, du remplissage. Qu’importe, avec ce premier skeud, les Stooges déchaînent malgré tout leur puissance de feu. Faut pas le nier, Iggy est encore sous haute influence jaggerienne ; on renifle cependant tout de suite que c’est un putain de chanteur en devenir. La rythmique est aux petits oignons, mais celui qui fait des étincelles, aspergeant tout du sol au plafond, et sera le seul véritable dépositaire du boucan dit « stoogien », c’est cette tête de con taciturne de Ron Asheton. Son jeu de guitare lourd et lent fait danser les éléphants ; salingue et malsain, il séduit aussi Le Malin. Pédalant wah-wah et riffant « power chords », le serpent à lunettes fumées construit un mur du son aux textures saturées, griffé par des solos tranchants et lancinants. Rejeton du béton et du bitume de Motor City, Ron Asheton est débecté par les enfers bucoliques, pleins de gazouillis stridents et de pollen urticant. Il pulvérise au lance-flammes et au napalm les oiseaux moqueurs, les bosquets verdoyants et les fleurs parfumées, toutes mièvreries prisées par les enfants de l’Ère du Verseau. C’est certes un peu excessif mais, tel un Attila protopunk, il tient à s’assurer que l’herbe boueuse de Woodstock ne repoussera pas.

« Fun House » [1970]

Après une bonne ventrée de « The Stooges », je n’étais pas rassasié : il me fallait le deuxième album des quatre affreux, mais j’étais plutôt à sec, financièrement parlant. Avec un complice, on a eu une idée de fripouilles pour se faire rapidement du joli lollypop sans trop se fouler. On a chouré toute la réserve de henné de sa frangine, et confectionné avec de chouettes barrettes de shit, à la consistance et à la couleur plus vraies que nature. On a fourgué notre chichon bidon à des gamins de rupins, certains de ne pas se faire dézinguer les ratiches en retour. Et puis, soulager des gosses de la haute d’une thune qui nous faisait défaut et n’était pour eux que quantité négligeable, ce n’était pas pécher, Mon Père. Une fois mon forfait perpétré, j’ai déboulé fissa et avec gourmandise chez mon marchand de galettes vinyliques, et bien mal acquis profita. J’ai revu peu de temps après les petits bourges victimes de mon arnaque ; mon matos ne leur avait pas fait un effet bœuf et ils lui avaient trouvé un goût de thé. J’ai gloussé, pas fâché d’être tombé sur d’aussi fins connaisseurs. Les meufs de cette bande, qui me regardaient d’un air drôle, avaient les seins qui pointaient et de ravissantes croupes. Ça m’a vaguement fait bandouiller, mais ce n’était rien comparé à la méchante trique que m’avait procurée l’écoute de « Fun House ». De toute façon, je les avais déjà baisées, ces greluches…

The Stooges - Complete Funhouse Sessions | RhinoSur la pochette de « The Stooges », les mecs tiraient des tronches longues comme ça ; sur la photo intérieure de son nocif petit frère, ils sont deux sur quatre à esquisser un sourire. Félicité stoogienne. Nous sommes en 1970 et ça fait deux ans que les Stooges squattent une bicoque qu’ils ont baptisée « Fun House ». Ils partagent tout : les crédits des chansons, l’oseille, la bouffe, et bien sûr la came. Iggy, qui ne comprend décidément rien à la politique, confondant vie en communauté et marxisme, dira d’eux qu’ils étaient alors « de vrais communistes ».
Sur « Fun House », les Stooges t’invitent donc à visiter leur maison des plaisirs, et tiennent à te faire savoir à quel point ils s’y sentent bien. C’est pas les boîtes de péteux qu’ils y ont boulottées en chœur qui les ont amenés à ce constat, si tu veux mon avis. Les textes de c’t’album, j’y ai entravé que dalle, et je suis convaincu qu’il faut pas trop chercher à les décrypter. Comme dirait l’autre, je te le dis en vérité, leur euphorie paranoïaque, éructée et palpable, est d’origine chimique, y a pas à tortiller. Quand Iggy, cliniquement à cran, te balance furieusement « I feel alright » à la figure, il est manifestement sincère sur le fond, mais la forme qu’il emploie fout un chouïa les foies. La quincaillerie lourde, tu sais comme moi comment ça marche. Si t’es dedans et que t’as pas de problème d’appro, tu t’en cognes du singe qui a élu domicile sur ton épaule. Tu peux vivre heureux ainsi pendant des piges, oublieux des effets de bord qu’il ne fait pas bon voir à nu, à la lumière crue de la pleine conscience. Hélas, tout finit toujours un jour. Et dans le cas qui nous intéresse, le dénouement fait jamais semblant d’être glauque. Les Stooges post-« Fun House » auraient été bien en peine de prétendre le contraire. Iggy, qui avait tâté de tout, s’est un jour réveillé glougloutant dans la mare du dégueulis verdâtre qui s’échappait de sa bouche. Il a pas aboyé « I feel alright », mais plutôt chouiné « Dad » et « Mom »…

De fait, « Fun House » est un disque toxique, malade et contagieux. Un disque de rock impeccable, autrement dit. Cette fois, ce n’est pas une chauve-souris suceuse de sang qui assure la production, mais un drôle d’oiseau du nom de Don Gallucci. A seize ans à peine, le gars tenait le piano sur le Louie Louie mongoloïde des Kingsmen, si cher à Iggy Pop. Disparu des radars musicaux dès après « Fun House », Don Gallucci est devenu promoteur immobilier. Il mériterait un papier dans Gonzaï, mais c’est pas moi qui m’y collerai ; je t’ai déjà dit tout ce que je savais sur le lascar, hors ceci : c’est lui qui a eu l’idée de l’enregistrement « live en studio » de « Fun House », destiné à capter et restituer sur vinyle l’énergie brute et sombre que les Stooges dégageaient sur scène. Et si les titres gravés, hyper léchés à l’arrivée, bénéficient d’overdubs de guitare, c’est juste que le regretté binoclard à la croix de fer n’était pas le Docteur Octopus, ma puce. « The Stooges », uppercut imparfait mais extrêmement prometteur, révélait un groupe au potentiel et à la marge de progression énormes. Mais de là à imaginer que ce dernier accoucherait d’un monstre dès son deuxième skeud, il y avait un pas de géant à franchir à cloche-pied. C’est pourtant ce qu’il a fait, mettant au monde un dragon grondant formidable et intraitable, sachant cracher des flammes sans se cramer la gueule, et ton humble narrateur et ami n’a pas d’explication à cela.

Dès les premières secondes de Down On The Street, l’auditeur est happé par une lame de lave en fusion, aux couleurs sang et or de la pochette. La rythmique libère les chevaux légers dont les lourds sabots ferrés, martelant le sol, font jaillir des étincelles sur le pavé. Sur le paranoïaque T.V. Eye, Scott Asheton et Dave Alexander versent dans une hypnose si frontale et brutale, si persuasive aussi, que Kaa, le python constrictor aux yeux retors, se perd en tortueuses conjectures, virant de jalousie au rouge cramoisi ; l’ophidien interdit, « S » majuscule sonné, regagne en ondoyant les pages de la jungle. Sur le brûlant Dirt, les deux petites frappes bien appariées, qu’il ne convient plus de railler (Jack et Averell, mon cul), attisent le brasier des violentes passions qui portent à ébullition l’hémoglobine de leur chanteur, font craquer son corps noueux et tétanisent sa patte folle. Tout au long de la sublimissime galette, les riffs et solos de guitare aux notes vicelardes de Ron « Fuzzy » Asheton, œil incandescent et narine fumante au-dessus du magma, sont autant de giclées de balles de fusil sniper, fendant l’air irrespirable. Mais n’aie crainte, petit scarabée, ta tête n’est pas visée : la matière grise plombée produit de petits nuages roses qui feraient mauvais genre dans le décor. Quant à Iggy, il a trouvé sa voix. Dès « Fun House », il devient donc la bête que l’on sait, et il n’y a rien d’autre à ajouter. Le saxophone de Steve Mackay se joint à la bacchanale sur la Face B, de 1970 à L.A. Blues. La lave en fusion aux couleurs sang et or s’épaissit alors, et se teinte d’éclats Free Jazz. J’avoue que j’ai eu un peu de mal avec L.A. Blues au début. Je me disais que ce truc était pour Lester Bangs, amoureux transi du « Metal Machine Music » du grand méchant Lou. Mais ayant pris de la bouteille, au propre comme au figuré, j’ai capté que « Fun House » ne pouvait pas se terminer autrement que par ce chaos total. Un final idéal pour un disque parfait, en fin de compte.

L’écoute de « Fun House » m’a déniaisé. Après ça, même les Stones me faisaient marrer : combien leur avait-il fallu d’albums pour atteindre la maturité affichée par les Stooges dès leur deuxième ? L’écoute du jeu de Ron Asheton sur « Fun House » m’a chamboulé. Après ça, même Hendrix me faisait ricaner : sa technique outrancière, ses fioritures et ses enluminures l’avaient tellement éloigné de ce que l’on attend d’un guitariste de rock, à savoir l’efficacité simple, directe, précise et puissante d’un bourre-pif dans la trogne d’un con. Hendrix avait su faire sur Crosstown Traffic ; Ron Asheton faisait ça tout le temps, comme on se mouche.

« Raw Power » [1973]

Sur les plages sauvages de ma jeunesse poussait du datura. La Plante du Diable. Son fruit est une capsule épineuse genre chardon, qui renferme des graines brunâtres. Tu t’enfiles ces dernières dans le cornet, et c’est parti pour un « Death Trip » anxiogène mais gratos de vingt-quatre heures et des bananes. Tu t’assieds d’abord sur le sable en attendant que ça vienne. Tu regardes les vagues qui roulent là-bas, et comme t’es un peu cultivé mais pas trop, tu marmonnes « Je te salue, vieil océan ! » ; t’es face à la mer Méditerranée, mais bon. Tu finis par t’endormir comme une masse et, quand tu te réveilles, t’as la bouche sèche et les neurones en vrac. Avec une tête à faire peur, tu te mets en quête d’un point d’eau, tel un clébard vagabond. Mais tu te perds en chemin, oubliant ton objectif, bataillant avec des branches d’arbres dont les cônes te regardent de travers, tentant de forcer des voitures pour libérer des peluches qui t’appellent au secours, abandonnées sur les banquettes arrière par leurs compagnons en culottes courtes, t’installant sans y être invité à des tablées de buveurs dans l’espoir d’étancher ta soif. A chaque fois, tu es contraint de décarrer très zoum, coursé par les passants, les problocs de guimbardes, les pochetrons avinés qui t’intitulent « l’indien ». Y a pas de quoi être fier de ces turpitudes, mais je les assume, en reprenant le cours de mon récit à la première personne. J’ai fini par me décider à quitter ces contrées hostiles pour rentrer au bercail. En taxi, s’il vous plaît, et sans un kopeck en poche. Le chauffeur a dû l’avoir amère, mais j’ai survécu, sinon je ne serais pas là pour cette histoire te conter. De retour à la maison, j’ai dû passer trois heures le bec sous le robinet, et je suis ressorti. Va savoir pourquoi et comment, je me suis retrouvé tambourinant à la porte d’un dude qui me promettait depuis lurette de me prêter son « Raw Power ». Il m’a trouvé « bizarre », m’a passé son LP et m’a dit : « je te préviens, c’est de la merde. » J’ai dû lui rétorquer, pas très reconnaissant, un truc du style « c’est toi la merde », et j’ai tourné les talons.

Le coucher de soleil était franchement flippant, annonciateur de « l’irrésistible nuit » qui « établit son empire, noire, humide, funeste et pleine de frissons ». Sur le chemin du retour, je suis tombé sur des potes qui, ayant pris une drogue chelou, étaient devenus invisibles. Certains d’entre eux avaient joué les passe-murailles et s’étaient retrouvés prisonniers des structures qu’ils avaient investies : vitrines, piliers, bouches d’égout. Je pouvais rien faire pour eux, et ça faisait toujours ça de moins qui vibrionnait autour de moi pendant que je marchais, me sifflant à l’oreille des mots empoisonnés. C’est donc flanqué d’une impalpable troupe que j’ai regagné mes pénates, et c’est en sa fantomatique compagnie que j’ai écouté « Raw Power » pour la première fois. Quand j’ai mis le disque sur la platine, j’ai tout de suite compris qu’Iggy s’adressait à moi et qu’il n’était pas content. Las, les propos injurieux qu’il hurlait à mon endroit étaient en volapük et, du coup, j’y bitais que tchi à ses salades. Ça m’a gonflé et j’ai dit à tout le monde qu’il fallait qu’on se casse de là, « out, out, out ! ». J’ai tenu la porte d’entrée ouverte pendant des plombes, afin d’être bien sûr que tous mes imperceptibles invités soient sortis, et on s’est enfoncé ensemble dans la nuit. Je me disais : « quelle dope gloupide ils ont été se dégoter, ces cons-là !” Les textes des chansons de « Raw Power » embrassent d’autres thèmes que ceux du sexe, de la drogue et du Rock’n’roll. Il y en est question, bien sûr, c’te blague, mais pas que. Iggy, devenu un parolier unique et affûté, s’intéresse aussi à la guerre du Viêt Nam (Search And Destroy), à la vacuité du racisme (Gimme Danger) et à la Grande Faucheuse (Death Trip). Alors, arrête de faire une fixette sur l’éjac’ faciale que tu perçois à travers les paroles de Your Pretty Face Is Going To Hell, dissèque plutôt les mots tout en subtilité de Gimme Danger, et tu me remercieras après.

Tu connais déjà la genèse des Stooges deuxième mouture ; s’il en était besoin, je t’ai briefé dessus au début de ce papier. Tu sais aussi sans doute que c’est Bowie qui a produit « Raw Power ». Moi, j’adore le mix originel de ce mec, et je me fiche comme d’une guigne de ceux qui ont suivi bien des années plus tard. La messe avait été dite en 1973, et de quelle putain de manière. Manœuvre, dans son livre judicieusement intitulé Rock (je déconne, y a Johnny et Polnareff dedans), dit de Bowie qu’il avait toujours raison. Comme d’hab’, c’est une ânerie, mais ce qui est sûr, c’est que Bowie a eu raison sur « Raw Power ». Raison de mettre la rythmique en arrière-plan et de laisser le duel voix-guitare auquel se livrent Pop et Williamson, les Jagger et Richards de l’apocalypse protopunk, envahir l’espace sonore. Raison de donner musicalement tout son sens au titre de ce skeud, qui est une explosion de folie furieuse. Le jeu de guitare de Ron Asheton était pervers, mais présentait des rondeurs caressantes à l’oreille ; celui de James Williamson, secoué de fulgurances foudroyantes et atteignant des sommets aux crêtes acérées, est sans pitié pour les tympans et les ingénieurs du son. Iggy a eu du nez : la griffe électrique de Williamson constitue le chaînon manquant entre la musique des Stooges des deux premiers albums et le « méga-bang », ce vacarme industriel issu des usines de montage automobiles de Detroit.

Sur « Raw Power », les doigts du guitariste sont des dards connectés à des glandes venimeuses et ses décharges survoltées tordent le métal, font exploser le verre et électrocutent les chairs. Les riffs et solos sismiques de l’homme-scorpion, souvent de facture rock’n’roll classique à la base, se muent sous son toucher en buissons ardents de ronces et d’orties où bourgeonnent ses notes barrées, en stridences hérissées de barbelés, en volées d’éclairs distordus, en rafales hurlantes de dragées qui cherchent pour détruire. Tentant de faire jeu égal avec un tel déferlement d’ultra-violence, Iggy est condamné à forcer sa voix, dont le timbre paraît du coup étrangement juvénile, comparé à celui qui l’avait fait briller sur « Fun House ». C’était pas la peine de remixer « Raw Power », très cher Mister Pop : t’auras beau triturer ce truc dans tous les sens, t’arriveras pas à maquiller le fait que ton guitariste te fout la pâtée dessus. Disant cela, je suis un peu chien, c’est vrai ; tu ferrailles bien sur Gimme Danger et I Need Somebody. Mais, s’agissant des deux ballades imposées du disque, « Djeydobeulyou » y lève un peu le pied, c’est bien naturel. Il y a des lustres, j’écrivais ce qui suit à propos de Gimme Danger.

Une étrange et sourde mélancolie berce les oreilles de l’auditeur au début du morceau, faisant de lui la pépite singulière de « Raw Power ». Mais il faut bien que l’océan se déchaîne, et que les Stooges pervertissent leur ballade, question de tempérament. Alors, l’Iguane et le Scorpion haussent le ton, le premier surtout d’ailleurs. Je sais pas ce qu’il a pris, ou ce que la petite étrangère lui a fait. Peut-être est-elle rétive à lui prodiguer le genre de danger qu’il exige instamment ? Alors que l’Iguane porte le Scorpion sur son dos au beau milieu des eaux démontées, l’arachnide pique le reptile, comme dans la fable. C’est alors la descente, magnifique, dans un grand degueulando viscéral de voix et de riffs entremêlés. Tu veux que je te dise que Gimme Danger est le meilleur morceau des Stooges ? Alors, je te le dis. Tu veux que je te dise aussi que Ron Asheton était à sa place derrière sa basse avec un guitariste de la trempe de James « Scorpio » Williamson ? Bon, on va peut-être pas se fâcher avec la terre entière non plus…

Un troll s’est un jour gaussé de ma pomme, au prétexte que, niveau musique, elle était frappée de pétrification temporelle. D’humeur goguenarde et primesautière, il m’a apostrophé en ces termes : « Peyras T coincé sixties avec un chapio & tou tou tou l’atirail ? » Eh ouais, c’est comme ça, un troll : ça aime tellement fouiner que ça va jusqu’à consulter ta photo de profil Facebook, ça confond les années soixante et les années quatre-vingt, et ça fait des fautes d’orthographe. N’empêche, je peux pas donner entièrement tort à la petite bestiole au pouvoir de nuisance infinitésimal : j’échangerais pas un seul de mes trois Stooges contre la discographie complète de Ty Segall, ce profanateur de sépultures. Ou celle de son comparse Tim Presley, ce loquedu neurasthénique à l’allure de chat mouillé. Levées de boucliers, volées de bois vert et autres cris d’orfraies vent debout, c’est vous que v’là ?

58 commentaires

  1. J”mexuse, grand manitou du papier crayon ordi carnet coin2table , mais Moi J’prefer’ the Yonkers demo de 1976 by j thunders /hearbreakers featres R.Hell viré de chez viré & reviré de chez viré pour en arriver a du spoken word pas locasse.

  2. C’est un très bon article mais ce qui me plait le plus n’est pas tant le sujet que tu abordes ( qui m’intéresse pas plus que ça, je peux vivre sans les Stooges) que ton style qui est très vif et très incisif. Tu écrirais sur n’importe quoi d’autre, sur des courses cyclistes comme Blondin, sur des recettes de cuisine comme Maïté, sur le Québec Libre comme De Gaulle ou sur les cornichons et les tomates comme Delteil ça me plairait aussi, avec ce style là. Tu as du talent ! Et du gnac ! La forme est revenue on dirait ! Donc c’est ce que je voulais te dire. Tu as du style, un style très personnel et très plaisant, une manière très agréable de mélanger des anecdotes vécues et des tranches de vie, des souvenirs avec ton sujet , un côté irrévérencieux un peu Frederic Dard sur les bords mais toujours bien troussé, avec juste ce qu’il faut de noir pour souligner les couleurs, continue ! C’est un plaisir de te lire ! Et je suis sérieux !

  3. le chapeau donc vu ou pas sur fesses brouk gonfle , va falloir en acheter un autre, le 1er peut -être aura t’il d difficultés a le poser sur sa tête de gros ‘rockersse’

  4. Tout c toussoteux ‘rockers’ qui achetent des disques de rocks & qui se prennent pour des rockers! c les disquaires qui doivent bien rire sous cape & bien en vivre!

            1. J’ai lu et aimé. Attention néanmoins à l’utilisation du mot “fleuron” : ça grouille de trolls adorables mais moqueurs par ici

  5. Bonjour,
    Excellent article très agréable que j’ai relu plusieurs fois qui pointe sur quelques titres probablement des moins indigestes des Stooges
    Pourquoi ne pas signaler la contribution de IGGY POP dans l’excellent album de Françoise Hardy Clair-obscur : i’ll be seiing you
    dans lequel il produit une voix chaleureuse et agréable en opposition avec les prestations bien plus bruyantes que musicales que nous connaissons.
    On sera également admiratif de sa musculature sèche et saillante qu’il exhibe volontiers et qu’il n’a pas cru utile d’envelopper d’une couche de graisse protectrice comme bien involontairement à la mode chez les sexagénaires.
    Pierre THOMAS

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