La meilleure façon d’évoquer un festival – même lorsque vous avez traversé le pays de haut en bas pour vous y rendre – est peut-être d’éviter l’exercice ennuyeux du report. Les digressions s’y entassent à mesure que le journaliste compte le nombre de bières déposées au fond de son gosier, par exemple pour « y voir plus clair au milieu de ses semblables ». Cette année, pour la onzième fois, le festival Les Siestes Électroniques prenait Toulouse d’assaut. Il me semblait important de donner la parole à son fondateur et programmateur.

La première fois que je l’ai rencontré, je venais à peine de découvrir son festival. Nous étions en 2010, et cela fait trois ans maintenant que je saigne l’herbe des parcs toulousains pour écouter sa programmation. Drone, techno, disco, house ou indie… On dit généralement des Siestes Électroniques que c’est un festival pointu et branché. Il est à mon avis, et de l’aveu de son programmateur, avant tout exigeant. C’était du 28 juin au 1er juillet et, en vrac cette année : Hypnolove, Pional, John Talabot, Saad ou l’excellent Morphosis dont la techno taille XXL reste la plus belle découverte de cette onzième édition. Trevor Jackson en est fan.

Aujourd’hui, les Siestes Électroniques se sont aussi délocalisées à Paris, au Quai Branly. Des musiciens et passionnés de tous bords, comme Brian Shimkovitz du blog Awesome Tapes From Africa, Pilooski, Romain BNO ou Doug Shipton de Finders Keepers et NLF3 cet été, y viennent pour piocher dans le fond audio du musée, d’habitude uniquement réservé aux chercheurs. Et comme les Siestes ne sont pas du genre à se reposer sur leurs lauriers, le festival se lance également dans l’édition. Leur revue s’appelle Audimat, et le numéro zéro compile articles et essais sur la pop music, signés Simon Reynolds, Didier Lestrade ou Diedrich Diederichsen.

Fin de l’instant promo, place à l’interview. Parce que derrière toute cette agitation se cache d’abord un type d’une trentaine d’année au regard aiguisé par la passion. Mesdames, messieurs : Samuel Aubert.

C’est quoi le point de départ des Siestes Électroniques ?

C’est d’abord un groupe d’étudiants qui se fait chier à Toulouse, notamment l’été. Après plusieurs étés, on a compris que si on voulait qu’il se passe quelque chose, fallait prendre nos responsabilités. On a envoyé un dossier à la mairie, super mal écrit, qu’on a oublié, sans savoir qu’il fallait six ou douze mois pour avoir une réponse. Un jour on a reçu leur autorisation, et la première édition a été organisée en un mois, avec que de la bricole : un sound system récupéré chez des teuffeurs, 200 francs investis pour des flyers, en faisant jouer des mecs qu’on connaissait, pour rien. C’est parti comme ça, quatre dimanches entre mi-juillet et mi-août, là où tu te fais bien chier ! Et ça a marché ! Ça nous a mis une bonne piqûre de dopamine pour la suite, on savait que la mairie allait maintenant nous répondre, donc on leur a demandé des sous, et on a mis plus d’ambition dedans. Dès les premières éditions on a fait Apparat, ou Aoki Takamasa, venu spécialement du Japon. Un aller-retour Tokyo-Toulouse, ce qui était totalement con mais on ne se posait pas ce genre de questions !

Et vous aviez des festivals en tête, à ce moment-là, pour le concept des Siestes ?

Cette idée de plein air, d’un festival en journée, elle n’est pas sortie de nulle part. On avait fait plusieurs éditions du Sonar, avec notamment sa programmation diurne. C’était aussi les premières années de l’Aquaplaning à Hyères. Tu vois le Midi Festival ?

Oui.

C’est son ancêtre, qui a dû démarrer en 1997 et s’arrêter en 2003, à la Villa Noailles. Y avait déjà des concerts sur la plage mais avec une programmation plus électro, le Midi étant très pop. Et puis à la fin des années 90, y avait beaucoup de choses qui n’avaient leur place ni dans les clubs, ni dans les centres d’arts. Et donc, le plein air ça collait hyper bien pour ce genre de choses.

Tu parles d’IDM ?

Oui, historiquement, les fondateurs du festival, on est plutôt IDM. Dans les années 90 on écoutait tous soit de l’indie, Fugazi et compagnie, soit du hip hop. Et on a tous pris deux claques : les albums d’Autechre et d’Aphew Twin au lycée, et puis les raves. Les raves c’était plus une expérience sociale, je n’avais pas de mixtapes des Spi qui tournaient dans ma bagnole ! Il n’empêche que les Siestes, ça a été pensé pour cet IDM, et avec certaines valeurs de la rave : n’importe qui peut venir, un événement musical doit être vu comme un événement social.

Il y a d’ailleurs un public hyper mixte dans ce festival, avec pourtant une programmation très pointue, voire extrême. Encore plus cette année, j’ai l’impression, alors que l’an passé tu faisais jouer Arnaud Fleurant-Didier ou Connan Mockasin.

À mort ! On a la chance d’avoir construit une forme et un écosystème qui nous permettent de nous affranchir de la règle d’or de tous les festivals : pour payer ton festival tu dois avoir beaucoup d’entrées, et pour faire beaucoup d’entrées t’es obligé d’avoir de grosses têtes d’affiches qui bouffent tout ton budget. Dès le début, on a pu se permettre de faire une prog’ sans tête d’affiche. On s’est rendu compte, après une étude publique en 2010, que les mecs venaient aux Siestes majoritairement pour la musique mais sans savoir du tout ce qu’ils allaient voir. Ce qui fait qu’en tant que programmateur, je peux faire ce que je veux, j’en use et j’en abuse ! Pour Arnaud Fleurant-Didier, j’échangeais des mails avec lui depuis pas mal de temps. Ça a marché l’année dernière, mais on avait aussi déjà fait Bertrand Burgalat ou Sébastien Tellier, dans le genre chanson française. Cette année, c’est vrai, c’est plus sombre. C’est comme les vins, ça fluctue.

« Ne pas être simplement le festival hipster du Sud-Ouest »

Du coup, comment vois-tu ton festival, par rapport aux autres ?

Je me sens des affinités avec le Midi Festival, Villette Sonique, le Soy à Nantes. Des festivals avec une patte très forte, des mecs qui osent ce que la plupart ne font pas. Je lisais dernièrement que le groupe le plus programmé cette année, c’est Shaka Ponk. C’est très bien pour eux, mais tous les beaux discours du ministère de la Culture ou des collectivités sur la diversité, dire que c’est la France qui a amené ce thème à l’Unesco, et qu’on voit 300 concerts de Shaka Ponk en deux mois, c’est gâcher ! Les affinités sont aussi à aller chercher à l’étranger, finalement.

C’est-à-dire ?

On s’est rendu compte que pas mal de gens ailleurs qu’en France font des choses dans le même esprit, si bien qu’en 2007 on a rejoint le réseau ICAS, avec le Club Transmediale de Berlin, FutureSonic à Manchester, le Mutek à Montréal et d’autres. On voit alors que les programmations inédites localement ne le sont pas à l’étranger. D’où l’idée d’aller encore plus loin dans ta prog’, encore. Il y a deux ans, quand on a fait Mount Kimbie, on devait être dans les premiers en France. Par contre sur le réseau ICAS, on l’a tous fait ! Le challenge maintenant c’est d’être pointu, trendy mais pas exclusivement, et aussi de faire une programmation qui sorte de ce réseau.

Concrètement ça t’apporte quoi, ce réseau ICAS?

Concrètement, rien ! Mais ça permet de ne pas se sentir seul, de voir les problématiques dans les autres pays. Depuis deux ans, le fait d’être dans ce réseau et d’avoir fait ce partenariat avec le Quai Branly, ça a fait pas mal évoluer les Siestes, pour ne pas être simplement le festival hipster du Sud-Ouest. C’est pas honteux hein, c’est pas voulu mais c’est là ! T’as quand même un beau défilé du look ultra-tendance de l’année quand tu viens aux Siestes. Très bien ! Le but c’est de ne pas être que ça. Ça nous pousse à être à la hauteur de ce réseau, nous on est le Petit Poucet. Même des festivals en Pologne ont plus de budget que nous. Ça pousse à être plus exigeant, intransigeant. Le truc au Quai Branly, je sais pas si t’as vu ? Le fait de travailler avec ce fond particulier, ça pousse à chercher plus loin.

Oui j’ai vu, ça s’est fait à votre initiative les Siestes à Paris avec le Quai Branly ?

C’est eux qui sont venus nous voir. Un mec qui était à Beaubourg et nous connaissait a pris un poste au Quai Branly. Il fallait qu’il fasse sa marque. Il nous a contacté en voulant mettre en valeur le fond audio du musée. Que de la musique ethno, à 100 % ! J’en ai parlé à quelques artistes, des mecs qui n’y connaissaient rien comme d’autres qui avaient fait deux ans de recherches sur tel ou tel sujet. Et ça a collé. Ça roule très simplement, t’as un projet cool, un commanditaire qui vient te chercher, un petit budget de 10 000 euros que tu connais à l’avance, et après je me démerde ! Ma crainte était que les conservateurs pensent qu’on allait faire du saccage, comme ce fond-là n’est accessible qu’aux chercheurs. Finalement, ils trouvent ça très bien et respectueux.

C’est une récompense d’être approché par une institution comme celle-là ?

Oui, carrément ! Quand ça a débuté, on leur avait envoyé un projet qui était assez proche, finalement. Mais à l’époque on ne pesait rien, ça a pris dix ans et il semblerait qu’aujourd’hui, dans le monde culturel et institutionnel, les mecs reconnaissent une valeur aux Siestes. C’est gratifiant, c’est sûr !

Et, puisqu’on parle d’institutions, quelle est la relation entre les Siestes et la mairie de Toulouse ?

C’est simple, le budget du festival c’est 100 000 euros, dont 15 000 pour les cachets. C’est pas énorme ! Et dans ce budget, t’as la moitié de subventions de la part de la mairie. On a de bonnes relations parce qu’ils ont compris qu’ils avaient intérêt à nous soutenir. On arrive à avoir les lieux qu’on demande même si ça reste une lutte permanente. Au-delà, ils ne comprennent pas l’intérêt et la spécificité des Siestes. Par exemple on a changé de parc, de la Prairie des Filtres au parc Compans-Caffarelli cette année, à cause de plaintes du voisinage. Ils proposaient des lieux avec une jauge de 400 personnes, ou alors à dix bornes ! Ce qui est dommage pour l’accessibilité, quand on recherche avant tout la diversité du public ! Pour eux un festival c’est un nom d’artiste, que les gens viennent voir que tu sois là ou là. Cette année, ils avaient peur qu’on détruise le parc. T’as vu le jardin japonais, derrière ? Ils ont tenu à le fermer, ce que je trouve honteux puisqu’on est dans un espace public.

« Le problème en tant que programmateur, c’est de porter une attention trop excessive à la nouveauté. »

Tu crois que le terme « électronique » fait encore peur ?

Du fait de nos relations avec la mairie, qui tournent autour de la dégradation et du bruit, on en vient parfois à s’autocensurer. Il est probable que le mot « électronique » fasse encore peur, mais pas plus ou moins qu’un festival de hip hop ou de métal. Après c’est sûr si on faisait de la musique de chambre, la nana des espaces verts nous aurait filé tout le jardin ! Alors qu’on est susceptibles d’en faire, en plus!

Tu n’as jamais été approché par d’autres festivals ?

Si, je participe à la programmation collégiale des Musiques Volantes à Metz. Mais, tu sais, le marché de la programmation est étroit. Je suis content de ma position, en retrait. Officiellement je ne suis pas dans le milieu, mais depuis dix ans j’ai appris à connaître tout le monde, même si je n’ai ni les mêmes réflexes ni la même manière de travailler. Je fais quelque chose à Toulouse et j’habite à Paris depuis dix ans, et je trouve ça hyper confortable. Sachant que la programmation n’est pas ce qui me fait manger ! Je ne suis pas du tout un professionnel !

De fait, tu as une relation particulière aux nouveautés. Tu y fais attention à quel point ?

Comme je suis amateur, je ne reçois pas d’albums promo, je m’alimente avec un certain nombre de blogs ou de fanzines. Le problème en tant que programmateur, c’est de porter une attention trop excessive à la nouveauté. Les albums je les écoute très rarement, deux fois, à un moment ça devient boulimique. Ce que j’écoute plus d’une fois, par exemple cette année, c’est essentiellement les artistes que t’as pu voir ici. Le but n’est pas de faire la course au next big thing que t’as eu pour une bouchée de pain pour valoriser un dossier de presse. Notre programmation est une raison d’être, un principe philosophique mais aussi économique. Les artistes qu’on fait jouer, c’est ceux qu’on peut se payer. Par exemple le deuxième album de Kindness est super, c’est 3 000 euros pour un mec que 20 personnes connaissent à Toulouse. C’est pas grave, on trouve quelqu’un d’autre et on s’extrait de ce circuit. Et il faut remettre les choses à leur place : les Trans’ peuvent lancer une carrière, nous non.

Et la revue Audimat, c’est une manière pour vous de documenter la musique autrement que par le concert ?

Oui, pour moi Audimat est fondamental. Vu les musiques et les artistes qu’on présente, la musique n’est pas forcément évidente. Personnellement y a certaines choses que je n’aurais jamais écouté, ou alors pas de la même manière, si je n’avais pas lu sur le sujet. Cette expérience-là, je voulais aussi la transmettre, et j’espère qu’Audimat pourra évoluer de la même manière que les Siestes : être exigeant mais ouvert au plus de monde possible. Comme les Siestes, j’espère qu’on regardera ça dans dix ans avec fierté !

http://www.les-siestes-electroniques.com/
Les Siestes à Paris : du 1er au 29 juillet 2012 au musée du Quai Branly 

Crédit photo : Cédric Lange

 

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