Une critique du crincrin lancinant, de Brigitte Bardot à The Do, ou comment le couinement à prétention musicale est devenu la marque de fabrique de toute scène revendiquant son indie-conformisme.

Énième concert naze dans une librairie-project room berlinoise: une jeune fille blonde[1] qui ne connaît pas bien ses propres chansons et a l’air de penser que ça la rend très mignonne, qui ose les introduire d’un « it’s a song about the pain you feel when you have been in love with someone and he is gone », et surtout, qui cultive un timbre jouant sur la fragilité (voix pas très forte, pas parfaitement juste) ; timbre que j’ai soudain l’impression d’avoir entendu des milliers de fois sur toutes ces galettes DIY qui tombent dans ma boîte aux lettres.

Favim.com-426Ce timbre, quand j’y pense, c’est une tendance lourde depuis quelques années. Il est difficile à définir, sinon par une accumulation d’adjectifs : dolent, évanescent, nasillard, frêle, plaintif, carlabrunesque, sous-björkien. Et il est de toute évidence apprécié par les anglophones à moustaches qui m’entourent et applaudissent chaleureusement l’absence de voix et de textes, semblant y reconnaître un signe d’appartenance communautaire. D’où vient-il, ce doux chant, et comment en sommes-nous arrivés là ?

Paradoxalement, cette nouveauté s’est développée en parallèle du maintien de la valorisation de « grandes voix » (puissantes, justes, fortes, à personnalité), que ce soit en musique savante ou en musique populaire. De Cécilia Bartoli à Beth Ditto, de Céline Dion à Mariah Carey, ce qu’on nous demande d’admirer, c’est une forme de performance : il faut porter loin, monter haut, tenir la note, pour le ténor ou la soprano d’opéra, mais aussi pour la diva soul ou la passionaria de variété. L’enjeu est une démonstration de force. Que cet autre type de voix, voix de l’anti-performance, non seulement plaise, mais soit présentée aussi comme digne d’admiration, me paraît assez nouveau : il ne touche pas la musique savante, et émerge en musique populaire vers les années 60, pour autant qu’il est possible de situer précisément l’arrivée d’un timbre lui-même difficile à définir. Emballée dans du « folk ciselé », du « petit bijou d’électro-pop » ou du « premier album sensible et dépouillé », l’absence de compétence vocale se trouva petit à petit élevé au rang d’art majeur.

Les premières touchées sont ces actrices qui maintenant-elles-chantent, mais qui se refusent à prendre des cours.

Un filon que Gainsbourg a su très bien exploiter, de Birkin à Adjani. Brigitte Bardot avec La Madrague inaugure le susurrement à vocation lyrique. Ce qui plaît dans ce filet de voix pas toujours bien ajusté, c’est une sonorité lascive, hésitante, qui indique, à défaut d’une puissance sexuelle (ce que signale la diva soul), une disponibilité sexuelle. La fille Gainsbourg et Lemon Incest rentrent dans le même schéma, avec d’autres enfants-stars, Vanessa Paradis par exemple ; on s’amourache de voix prépubères et mal posées lâchées en pâture aux oreilles salaces.

Mais si les starlettes ont comme excuse leur absence de spécialisation (la musique n’est pas leur cœur de métier), que faire de Charlotte Gainsbourg devenue grande, et a priori une adulte responsable qui fait ses choix de carrière en connaissance de cause ? Est-ce à cause de la production ultra léchée de ses albums que ça passe ? Est-ce que ce qui ferait le succès de ses disques, ce ne serait pas Beck plutôt qu’elle-même, de même qu’on n’écoute ceux de Jeanne Balibar qu’à cause de Rodolphe Burger ? C’est plus compliqué que ça : s’il n’est plus besoin de passer par la case ancienne actrice ou fille de pour avoir à légitimer une absence d’organe vocal, c’est que, pendant que Charlotte faisait sa crise d’ado, le bruit de violon qui crisse est devenu une marque de fabrique qui n’a même plus besoin de cache-misère instrumental. Ainsi, The Do ou CocoRosie fondent toute leur esthétique sur un long gémissement. De l’art du vrai, ce gémissement. Je ne résiste pas à l’envie de citer la page wikipedia de Coco Rosie : « très poétique, leur univers est fait de bruits d’eau, de casseroles ou de jouets pour enfants. » Concentrons nous sur les casseroles. A tout hasard, j’ai googlé « Cocorosie + telerama[2] », j’ai bien fait : « la voix divine de la harpiste Sierra (Rosie), apprentie cantatrice aux talents multiples, parfait contrepoint aux litanies nasillardes de sa sœur percussionniste Bianca (Coco) » (Hugo Cassavetti). « Litanie nasillarde » c’est bien trouvé. Quant à la voix divine de l’autre, je ne me suis pas cognée l’intégralité de leur discographie pour partir à sa recherche, mais je soupçonne la divinité de s’être déportée du chant lyrique vers le couinement de salle de bain, ou vers le miaulement de petit chaton qui s’enrhume (car malgré tout, quoi de plus mignon qu’un petit chaton qui s’enrhume ?). Un glissement très révélateur.

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Le chaton enrhumé devient donc le signe de reconnaissance d’une certaine indie-pop multiculturelle néo-baba arty à chemise à carreau.

On est loin désormais de la pauvre actrice qui veut sortir son album, qui, elle, n’assume pas complètement. Le souffle souffreteux, c’est désormais l’incompétence retournée en pose lo-fi DIY, la fausse note présentée comme une jolie hésitation toute timide tellement mignonne qu’on a envie de lui faire des bisous mouillés. Le gémissement est devenu un art en soi. La chanteuse des XX choisit délibérément d’aller vers une mollesse vocale qui colle au minimalisme paresseux de l’habillage instrumental. Celle de The Do est aussi capable de chanter de manière « traditionnelle » (on l’a vu sur certaines chansons du deuxième album), mais préfère se donner un genre bordélique-sympathique-je-chante sous la douche comme tout le monde. Ce n’est donc plus que la voix faible est acceptée, mais que son affaiblissement est encouragé. La voix est poussée vers le gémissement, appelée à sortir d’elle-même pour se donner un autre territoire, celui du chiard vagissant, de la pucelle agaçante, de l’enfant roi pendant les courses de Noël.

Des années soixante aux années quatre-vingt, le problème s’est donc transformé. Se sont développés d’abord une tolérance envers l’incompétence bien emballée (instrumentalement et plastiquement), et un jeu d’érotisation de la dolence lascive, appliquée aux jolies femmes et aux adolescentes timides. Puis ces caractères (absence de technique, de souffle, ton traînant) ont perdu leur signification sexuelle (secondaire) pour être enfin revendiqués, esthétiquement, pour eux-mêmes. Cela implique aussi qu’une analyse du phénomène ne serait pas forcément pertinente[3], en tout cas pas après la phase Bardot/Gainsbourg. On passe d’une donnée – la faiblesse vocale – qu’il faut enrober tant bien que mal, à la construction active d’une voix développant artificiellement les mêmes attributs. L’artifice, le construit, font toujours partie de la voix musicale; ils prennent ici un tour nouveau. Comme la voix de soprano (artificiellement poussée vers le haut) signale un devenir-enfant[4] par lequel elle se déterritorialise, la voix couinante tend vers un devenir-pisseuse, version moderne et hyper-individualiste du môme ; ou comment l’on est passé de l’enfant rousseauiste, vierge et candide, en communion avec la nature et le chant des oiseaux, au pervers polymorphe babillant pour qu’on s’occupe de lui, mignon par pure manipulation. Changement de paradigme radical, dans lequel le lyrisme même pourrait finir par s’abolir au profit d’une chanson ultimement déterritorialisée, chassée d’elle-même.

Le constat semble déprimant pour l’histoire culturelle, à moins de s’avouer qu’on ne peut pas s’empêcher d’apprécier à sa juste fonction cette oubliable douceur en fond sonore. Il fallait bien une musique pour aéroport ; il faut aussi une musique pour café-trendy-à-latte-macchiatto, cette boisson qui contient autant d’air que tout celui qui passe entre les dents de devant de Jane Birkin. Sinon, il ne nous reste plus, pour oublier ces braillards à guitare, qu’à nous tourner vers la puissante positivité d’une Isabelle Boulay.


[1] Je suis pas assez méchante pour donner son nom, et  j’avoue l’avoir déjà oublié. Quelques indices cependant : elle n’est pas signée et aime les pianos désaccordés.

[3]  Mes exemples ont été très massivement féminins, mais on pourrait trouver sans mal quelques équivalents barbus à voix tristounette tirée vers l’aigu, surtout dans les garages de Brooklyn.

[4] Oui, la référence est bien Deleuze. Tu peux lire tout ça là : http://www.le-terrier.net/deleuze/anti-oedipe1000plateaux/1808-03-77.htm .

8 commentaires

  1. Ah ! bah ça fait du bien de lire ça un lundi matin. On se sent moins seul (faut dire que j’ai vu un résumé des Victoires de la Musique et j’ai eu une espèce de crise d’angoisse).
    Fantastique ce texte.

  2. Putain ce que cet article est chiant à dérouler en 3 tomes et en pseudo thèse tendance culturelle ce qui ne mérite pas même un statut. Ouais, y’a des nanas qui susurrent dans le micro pour te faire croire que leur hymen il est encore tout beau tout neuf et que ça puisse t’exciter. Enfin pas toi apparemment mais d’autres, que la virginité fait bander. Pas de quoi en faire un fromage et nous ressortir les sempiternels bémols du critique rock sévèrement burné à propos de Charlotte Gainsbourg, Jeanne Balibar, Cocorosie & co. C’est d’un convenu… le genre d’article de qualité inversement proportionnelle aux commentaires qu’il peut (ou va) susciter.

    Sylvain
    http://www.parlhot.com

  3. Il a raison Sylvain, cet article donne envie de jurer. Moi aussi je vais faire ma ptite théorie : la pop n’a jamais rien inventé harmoniquement ou mélodiquement, rien! Elle ne créer que des ambiances sonores, un son spécifique qui se meut dans le cadre du temps du titre et là encore, y’en un qui invente pour cinquante qui recyclent (mal)… La voix branlante et faiblarde fait partie des outils à disposition, à condition d’en faire quelque chose : mettre en valeur une diction, des petits égarements maitrisés, un déraillement qui sert le propos musicale etc… Rien de moins fin que le chant soutenu lorsqu’il est mal exploité par de (trop) nombreuses chanteuses à voix… y’a des chanteurs a la « litanie nasillarde » hyper virtuose. je te laisse les considérations interprétatives sur le devenir pisseuse de la chose…

  4. Moi ça me dérange pas qu’une fille (ou un mec d’ailleurs) chante un peu faux, un peu pas fort, un peu ce que tu veux. Ce qui me dérange c’est quand elles utilisent toutes le même trick et qu’on ne parvient plus à les distinguer entre elles ou même à connaître leur vraie voix.
    Aujourd’hui trois chanteuses sur quatre utilisent exactement les mêmes inflexions, les mêmes affectations, et en ce qui me concerne, je ne les supporte plus.

  5. Bon Diou ! Gudrun ! Aux orties !
    J’en ai lu quelques papiers sur Gonzai étonnamment plats voire dégoulinant tendance Inrocks (dernièrement sur le Cat Power par exemple) sans que ça déchaîne de telles foudres de l’Internationale Blasée de la Rebeltitude Journalistique.
    Qui l’eût cru mon pauvre Gudrun ! Dézingué pour un papier ne décrivant qu’une opinion, ma foi, respectable, sur un symptôme lancinant de la pop et du rock.
    Courage mon Gudrun ! Je ne te connais pas, mais tu ne mérites ni le goudron ni les plumes. Moi aussi je le trouve bien chouette ton papier. Mais la prochaine fois, pour que ça passe, ne surtout pas hésiter quelques digressions pour faire style : parler de la pizza que tu mâchonnes en écrivant, de ton chien qui te bave sur le genou, de ta petite vie sordide (faut inventer, Gudrun) ne pas oublier surtout de faire de l’autodérision « je sais que ce que j’écris est convenu, mais je suis une merde et j’ai bu trop de bière » un truc du genre et tu verras, mon Gudrun, tout le monde va a-do-rer !

  6. Très bon papelard, quoi que puisse en dire un Fesson bourrin.
    C’est bien vu de mettre ce gimmick des voix chevrotantes en lien avec cette imagerie de jeunes femmes nubiles aux pubis rasés qui participe de l’hypersexualisation putassière contemporaine.

  7. Superbe essai de gonzo-musicologie…
    Pour répondre aux propos de Sylvain Fesson, lorsqu’il pose l’appartenance de ce papier (virtuel) au  » genre d’article de qualité inversement proportionnelle aux commentaires qu’il peut (ou va) susciter « , je citerai simplement le commentaire fort éclairé de Pierre Balèze (bravo en passant, super boulez le jeu de mot) :  » la pop n’a jamais rien inventé harmoniquement ou mélodiquement, rien! [noter la présence du point d’exclamation qui souligne encore davantage la répétition du terme « rien »]  » ====> C’est vrai que la défonctionnalisation de l’accord de 7ème de dominante dans le rock’n’roll c’est pas grand chose, quant aux les mélodies (franchement pas inspirées), des Beatles, Brian Wilson et autres Stevie Wonder, elles passent toutes pour de simples redites (ou resucées ?) d’oeuvres de compositeurs illustres tels que Bach, Buxtehude, Beethoven, Brahms, Bellini, Bruckner, Bartok, Britten, Berg, ou encore BOULEZ… Balèze l’alittération n’est-ce pas Pierre ?

    Une bêtise pareille (et aussi tristement condescendante) ne m’aurait pas véritablement étonné me fut-elle apparue par le truchement des cordes vocales de l’un de mes obtus camarades du conservatoire, mais lire ça sur Gonzaï, ça donne vraiment le vomi (de Jean-Sol Partre) !

  8. Alors alors, commençons par clarifier un petit détail, je ne suis pas un « critique rock sévèrement burné », car Gudrun est un charmant prénom qui quoique germanique n’en est pas moins tout à fait féminin: http://en.wikipedia.org/wiki/Gudrun
    Sur le fond, il me semble aussi qu’il peut y avoir une forme de virtuosité avec des « petites » voix (Björk, Antony Hegarty), et qu’une voix puissante peut être tout aussi brise-miche, d’ailleurs ma référence finale à Isabelle Boulay était, en vrai, plutôt ironique.
    Je me demande même si c’est pas une des (nombreuses) inventions de la pop de s’intéresser à former des voix sur un autre modèle que celui du chant lyrique. ça a donné des choses très intéressantes. Dans la chanson réaliste des années 20 ça passait plutôt par la mise en avant d’un accent (parigot), et d’un timbre plus « réaliste » que celui (hyper artificiel et donc forme de distinction sociale, aussi) de l’opéra. Mais avec Piaf, ou Aznavour, ou Michel Sardou, on est encore dans une démonstration de puissance. Je trouvais ça intéressant de remarquer qu’on a développé ensuite un contre-modèle, pas forcément critiquable en soi, mais à mon avis signifiant.

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