Cramponnés au Rock’n’Roll depuis bientôt vingt ans, les Black Lips pourraient bien finir épinglés au panthéon du rock de niche, rongés jusqu’à l’os par la vie de cirque qu’ils mènent, en clowns parfaits. Leur manège prend de la vitesse, leurs tournées donnent le tournis – pouvant aller jusqu’à 300 dates par an – et leur spectacle aussi. Turn, turn, turn, il faudra se calmer un jour ou l’autre. Hic, ça ne presse pas, le groupe est en net progrès et la qualité des morceaux ne fait rien tomber à l’eau. Leur avant dernier album, « Satan’s Graffiti or God’s Art ? », sorti en 2017 est irrégulier, leurs titres écrits à pile ou face, entre deux shooters, du gue-ta et du Goya. Téméraires, habiles et délurés, ils sont venus déménager le plancher de la Maroquinerie le 21 Novembre dernier pour la sortie de leur neuvième album, « Sing In a world that’s falling apart ». On aura beau dire ce que l’on veut, même avec la Kulturindustrie d’Adorno et Horkheimer à l’appui, le rock peut encore ouvrir le champ – sans pesticides – de tous les possibles. Ces gens-là sont libres, ils chantent la liberté et si l’on peut leur reconnaître un talent certain : ils savent y faire goûter. Hippie Hippie Hoorah.

Une semaine avant le Black Friday, la grande messe capitaliste désormais inscrite au calendrier annuel occidental, le quintet Black Lips est venu prêcher un tout autre message à ses fidèles, fait d’autres incantations et de sorcelleries. Le froid déjà bien installé dans la capitale, la moitié de la semaine dans les jambes, on ne se démotive pas pour aller à un concert des Black Lips. Par amour déjà, car le groupe américain chantonne ses balades hybrides entre rock, folk, country et garage depuis un certain nombre d’années – il commence à prendre de la place sur nos étagères – mais aussi par curiosité, leur réputation parlant d’elle-même. Dans une interview de Noisey sortie en juin 2014, l’un des membres manquait à l’appel, jamais réapparu après le concert (et la cuite) donné la veille. Et le groupe n’hésite pas à donner son avis sur le port d’arme et la législation qui le régit en Géorgie, leur terre natale. Entre le réac’ et le démocrate, l’expression est hardie et il faut reconnaître leur impudence, la plupart des groupes étant majoritairement frileux quant aux positionnements politiques. Cela pourrait expliquer le nombre de labels sur lesquels ils ont signé. Ce qui apparaît comme évident c’est que le groupe n’en a rien à foutre de son image marketing ou que son plan de communication est assuré par Hunter S. Thompson. Si l’on a acheté le dernier America, on s’attend donc à un contact direct avec un bout irascible de l’Amérique des marges. Les formations du groupe sont à l’image de la disparité de leurs albums – le mur de Trump sépare leurs albums “Let it Bloom” (2005) et “Arabia Mountain” (2011) – ayant semé deux guitaristes mais recruté la saxophoniste, percussionniste et chanteuse Zumi Rosow. Pourtant, on y va quand même et la date affiche complet.

Le désordre moins le pouvoir

Début de soirée, le groupe arrive sur scène, tout fières qu’ils sont, en freaks américains, directement sortis de La Monstrueuse Parade. Leur art n’a rien de conceptuel, il est terriblement sincère et pétulant. Ils ne font rien attendre, ne s’essayent pas à la fabuleuse recette de jouer leurs tubes à la fin du concert pour finir sur un happy end. Leur titre Family Tree arrive en deuxième place et ne présage rien de correct. Le sol et les murs tremblent à faire décrocher un cri, un sourire ou un haussement de sourcils aux trentenaires parisiens rincés de concerts indie-pop. Et ça faut le faire. Puisque rappelons-le, nous ne sommes pas à n’importe quelle époque et la musique prend un tout autre sens lorsqu’elle est contextualisée. A l’heure où même le fait de tout casser n’y change absolument rien, permettre à son prochain l’émotion, le soulèvement et l’indignation est synonyme d’un grand talent.

Leur titres Come Ride With Me et Funny sont tapageurs, expédiés à la vitesse de l’éclair, ils canonisent l’instant. L’un des guitaristes, à gauche de la scène, cheveux mal peroxydés bleu ciel et boudiné dans une robe de la marine nationale se flanque d’une grosse goulée de mousseux entre chaque titre. Jared Swilley, peigne en main, au micro et à la basse depuis les illustres débuts du groupe, se caricature en James Dean et recoiffe sa mèche mal gominée aux côtés de son copain Cole Alexander qui arbore une veste costard en tissu malien traditionnel aux motifs de peinture blanche. Bien que d’apparence squelettique et diaphane, les os dessinés à chaque mouvement, Zumi, short en cuir sur collant rouge, est incroyablement puissante. Leurs rôles sont difficilement assignables, leurs tenues tout juste tolérables et les phrases qui entrecoupent les morceaux sont incompréhensibles. Parce qu’il n’y a pas de leader et qu’ils sont peut être bourrés, ils se regardent, curieux, furieux, badins et se renvoient la parole pour les annonces des morceaux. La communication est foirée parce qu’il n’y en a pas. Ce groupe est magnifié par son incohérence. Pas de strat’, pas de résultats escomptés, de calculs, d’offres et de demandes. Consécration du brouillon. Et sacrée prouesse. Car si comme le disait Adorno et Horkheimer dans Kulturindustrie (Allia, 2015) : « la civilisation actuelle confère à tout un air de ressemblance. Le film, la radio et les magazines constituent un système. Chaque secteur est uniformisé et tous le sont les uns par rapport aux autres ». Créer du désir, de la rugosité et du signifié est un vrai métier. Cela fait bien longtemps que le rock ne fait plus renverser de bière sur le pantalon, que l’on considère qu’il n’est plus lui même et qu’il a été remplacé par une violence déconstructive de la coco et de la techno. Mais il peut se réincarner, par-ci, par-là.

Convergence des luttes

Le groupe d’Atlanta se retire précipitamment comme pour annoncer un tsunami. Le bal se rouvre sur une balade acoustique interprétée par Zumi et le guitariste aux jambes nues, atouts majeurs du gender fluid. Le tableau est disgracieux, deux silhouettes en parfait déséquilibre mais il jaillit de là une synchronie, du sourire et de la mélodie. Ils sont immenses. Leurs balades romantiques ont un charme fou, elles fédèrent un public pourtant bien divergent et rendent profondément heureux. Si c’était ça la recette. Le duo sursoit l’exécution du désordre qui attend. En un rien de temps le reste de la bande débarque, se bouscule, avec l’aide du public qui se jette depuis la scène sur Hippie, Hippie, Hoorah, comme pour sortir de l’apathie. Les autres spectateurs encerclent la fausse aux lions. Black Lips donne vie à de nouveaux corps, d’autres corps. Et grâce à eux, de bien plus encore. Plus forts. C’est une lutte physique, un soulèvement gracieux, un mouvement essentiel pour exister, autrement. Tout part d’une même intention finalement, celle de bien faire, d’harmoniser le vacarme, pour uniquement partager une mélodie joyeusement braillée, le sourire édenté. Et ça met tout en commun. Ils nous engouffrent sur une multitude de voies inconnues depuis l’antagonisme de leur rock. Le loufoque et le sérieux, la légèreté malgré l’évidence des heures incalculables de travail. Le concert arrive à son terme, Odelia et Spidey’s Curse focalisent toute l’attention. L’imagination se surpasse, et le spectateur pourtant bientôt rincé se sent libre de s’investir, mais surtout d’investir au delà de ce qui lui ait imposé par le marché. Abracadabra.

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