Fact checking sur Google, écoutes répétées de l’album et questions pertinentes sont les trois commandements d’une interview professionnelle. Ca, c’est pour la théorie. Passons maintenant à la pratique, faite de questions connes sorties de dessous la casquette du journaliste musical qui n’a pas su tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de balancer les questions-rituels qui suivent. Et qui, en toute logique, ont donné des réponses aussi vides que le cerveau de Sid Vicious.

Il faut bien se l’avouer : le groupe à la musique sombre et ténébreuse que tu avais prévu d’interviewer préfèrerait surement en rester à sa musique. La parlotte n’est pas son fort, l’humour non plus. Traîné par un chèque sur le canapé de l’interview, saoulé par son attaché presse, tous ces artistes échangeraient bien une rencontre avec toi contre un rendez-vous chez le proctologue. Quant au journaliste, appelé souvent à la dernière minute, il doit faire parler tout ce beau monde pour créer un entretien inoubliable à la Jean-Jacques Bourdin.

Mal préparé – c’est un métier – il doit souvent alors sortir sa liste de questions de secours, celles qui lui permettent aussi bien d’interviewer les frondeurs du PS que le responsable création de Fleury Michon. Résultat des courses : un malaise généralisé et des poncifs qui saturent depuis presque 20 ans les méandres du web musical. Voici comment arrêter de polluer les serveurs : barrez toutes les questions ci-dessous.

1. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

La réponse qu’on aurait aimé lire : Notre rencontre est aberrante, Pierre jouait du tambour dans l’orchestre philharmonique de Moscou, Paul mendiait dans le métro avec sa guitare et moi (Jacques) je faisais de la basse à Los Angeles pour des séries télévisées. Un jour on a tous pété une durite. On s’est inscrit à la légion étrangère puis durant un entrainement chacun s’est mis à taper une mesure avec ses pieds, on s’est alors dit « Putain ça serait ouf de faire un groupe ! ».

La réponse qu’on a eu : Dans un garage… On habitait tous la même rue à Crourt dans la banlieue de Lyon et on partageait tous les trois la même passion du rock donc a commencé à jouer et boire des bières sans jamais s’arrêter.

Ambiance : Les membres du groupe regardent le journaliste avec haine. Décidément ce bobo parisien ne comprendra jamais rien de la réalité du monde provincial.

2. Quelles sont vos influences musicales majeures ?

La réponse qu’on aurait aimé lire : Merci pour cette question. Pour le coup on a tous été influencés par un groupe de la ex-RDA : Unknown. Ils font une musique que personne ne connaît, tellement géniale que tu vas jouir directement en l’entendant. Sinon on adore la musique Pachtoune et Demis Roussos.

La réponse qu’on a eu : On a beaucoup écouté les Beatles, les Rolling Stones ou Iggy Pop et surtout Joy Division. Pour ce qui est de la musique « indé », Oasis a été une influence majeure.

Ambiance : Le groupe baille si fort que le journaliste tombe de sa chaise se brisant ainsi le col du fémur. En entendant la sirène de l’ambulance qui le conduit à l’hôpital, il se dit que ça ferait un super beat.

Résultat de recherche d'images pour "interview interpol"3. Comment avez-vous trouvé votre nom de groupe ?

La réponse qu’on aurait aimé lire : Bizarrement personne ne nous a jamais posé la question. Lors d’une session chamanique avec Ségolène Royal dans le Poitou, Pierre a fait un malaise lorsqu’il a fait la bise à Ségo. On a du l’emmener direct aux urgences d’où notre nom Urgences Royales.

La réponse qu’on a eu : On s’est dit que The Lambdas serait un super nom étant donné qu’on adore les groupes en The : The Cure, The Beatles ou The Pirouettes. Puis lambdas c’est pour souligner qu’on est vraiment dans la tendance, histoire d’être identifiable facilement sur Google.

Ambiance : Les membres du groupe et le journaliste opinent tellement du chef que leurs têtes tombent lentement sur la moquette. Le bruit de la chute est atténué par la qualité du tissu en laine choisi par l’hôtel 4 étoiles.

Résultat de recherche d'images pour "interview savages rock"4. Comment fonctionne votre processus créatif ?

La réponse qu’on aurait aimé lire : Deux mots : méthodique et bordélique. On écoute un maximum de sons qui sortent aujourd’hui pour se tenir au courant des tendances actuelles, puis on note toutes tout nos compositions dans un cahier qu’on s’envoie par la poste. Après c’est ce qui s’est passé pour cet album, on change à chaque fois afin de rester originaux et trouver des choses à dire aux journalistes.

La réponse qu’on a eu : On se retrouve en studio, boit des bières, fume des clopes et compose toute la journée. C’est un peu comme aller au boulot, l’avantage là c’est qu’on peut fumer sur son lieu de travail.

Ambiance : Le journaliste essaie de rebondir, mais non. Le groupe ne réagit pas, il s’enferme dans un mutisme certain pour protéger ses secrets de fabrication industriel.

Résultat de recherche d'images pour "boy harsher"5. Quand prévoyez vous de sortir un nouvel album ?

La réponse qu’on aurait aimé lire : Plus qu’une suite nous allons concevoir des chefs d’œuvres à chacune de nos sorties. Ça c’est uniquement grâce à Phil Spector, sorti spécialement de prison pour enregistrer chacune de nos pistes. Vous tombez bien car on sort le nouvel album demain et vous avez l’exclusivité. Son nom : L’entretien de l’ennui.

La réponse qu’on a eu : Oui bien sûr c’est pour bientôt d’ailleurs on va l’appeler …… [regard en coin de l’attachée presse]. Nous n’avons pas le droit d’en parler mais tout ce qu’on peut vous dire c’est que ça va être génial. Merci.

Ambiance : L’attachée presse restée en retrait se réveille tout doucement, gesticule nerveusement et regarde les membres du groupe telle une louve prête à bondir.

Résultat de recherche d'images pour "interview tess parks"6. Quelle est votre actualité du moment ?

La réponse qu’on aurait aimé lire : Une tournée prévue avec Booba et Kaaris, on va jouer notre album durant leur exhibition tour en France et aux Etats-Unis, mais ça vous le savez déjà. Pour la nouveauté il y a un clip qui sort dans une semaine réalisé pour la première fois par Jim Jarmusch, je vais vous en parler pendant 10 minutes et le débat va s’avérer très intéressant.

La réponse qu’on a eu : Là on fait une session promo à propos de l’album sorti il y a deux semaines. Dès demain on entame une tournée dans toute la France avec des dates à Marseille, Paris, Lyon sans oublier l’étranger avec Lausanne et Namur.

Résultat de recherche d'images pour "interview "grand blanc""7. Avec quel artiste voudriez-vous collaborer ?

La réponse qu’on aurait aimé lire : Francis Cabrel, ce mec est dingue ! Revisiter la cabane du pêcheur avec lui serait extraordinaire. Sinon on aimerait vraiment faire un supergroupe avec Bernie Bonvoisin pour jouer au Bol d’Or, paraît-il qu’il a ses entrées.

La réponse qu’on a eu : Franchement on n’en sait rien, toutes nos références préférées sont mortes, donc on improvise. Quand on a appris la mort d’Iggy Pop on s’est dit qu’on ne voudrait plus jouer avec personne [Iggy Pop n’est pas encore mort aux dernières nouvelles. Et artistiquement ? Mmmmh].

Ambiance : Pour ne pas froisser le groupe le journaliste serre les dents, sourie gentiment et fait un malaise vagal.

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8. Y a t-il un sens profond, un sens caché, derrière votre musique ?

La réponse qu’on aurait aimé lire : Tellement ! Sinon à quoi bon faire de la musique. Faire partie de l’époque, amener les gens vers une musique plus instrumentale. Surtout ce que les adolescents écoutent car finalement c’est à cet âge là qu’on écoute le plus de musique. Je ne me souviens pas à 25 ans avoir fait une découverte aussi forte que celle que j’ai pu faire à 16 ans.

La réponse qu’on a eu : Pas spécialement, seulement de faire de la bonne musique. On est un peu des artisans tu vois, on fait ce qu’on considère être le mieux possible avec nos capacités pour que les gens kiffent un maximum. Ça a l’air de marcher d’ailleurs, pas besoin d’en faire des tonnes, n’est ce pas ?

Ambiance : Piqué au vif dans son travail, le journaliste aurait envie de faire de la fake news, donner un passé d’héroïnomane à ces petits cons. Malgré tout il se rappelle qu’il ne travaille pas pour BFM TV ni Russia Today, il rétorque alors un Ardissonien « Ouais, c’est génial, vous avez raison » et ferme sa gueule. A tout jamais.

Résultat de recherche d'images pour "lester bangs interview"9. Avez-vous un petit mot pour les fans qui vous écoutent ?

La réponse qu’on aurait aimé lire : Plus qu’un mot ouais, un roman ! On possède une réelle connexion neuronale avec eux, ils sont nous, nous sommes eux. Lorsque nous jouons en live, c’est plus qu’une histoire d’amour c’est une communion. Puis surtout on adore les groupies qui nous suivent alors on est désolé pour toutes les couples qu’on a pu briser…

La réponse qu’on a eu : Merci de nous suivre et n’oubliez pas de vous abonner à notre page pour voir nos nouvelles dates.

Ambiance : L’attachée presse est content.e, le contrat promo a été rempli, le groupe souffle, aucune connerie n’a été prononcée. Le journaliste reste neutre, il sait que son papier passera à coup sur, il n’y a rien à éditer et le papier publié remplira sa fonction d’allume feu dans une cheminée. Les questions plates ont permis de sauver une interview non préparée, elles garantiront le remboursement de son casse croute. La rédaction des Inrocks sera contente de savoir que The Lambdas est vraiment un groupe comme les autres, sans déranger, parfait pour la playlist Air France Music.

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