Loïc Hecht a 36 ans et il vient de publier Le Syndrome de Palo Alto, un premier roman qui charrie le genre de l’enquête et de la non-fiction sur le thème de notre dépendance à la technologie et des dangers qui en émanent. Un livre qui, forcément, s’adresse à tous. Et qui méritait qu’on en parle avec l’auteur, pour arrêter de lever le pouce à la moindre notification.

Loïc Hecht a un parcours atypique et captivant. Il y a plus de dix ans, il expérimente sur son blog le récit d’une époque marginale. Il passe 24h sur Chatroulette en changeant régulièrement de personnages, du rocker au cowboy, afin de catégoriser les réactions qu’il provoquait. Il devient l’une des premières plumes de Snatch Magazine, avec des papiers profonds sur des sujets éclectiques et également des documentaires comme celui sur le bouillon de Ceuta, réalisé pour pour suivre la vie des migrants d’Afrique rêvant d’ailleurs. À l’inverse il disséqua la machine infernale Jacquie et Michel en devenant le premier journaliste à faire parler Michel.

Mais un jour Loïc Hecht décida qu’il devait faire autre chose. Un roman. Le projet d’une vie dans lequel il fourrerait toutes ces passions. Des histoires d’internet et de modernité. Alors après avoir laissé passer l’été, au mois de septembre il décida de s’enfermer dans un couvent glacial pour écrire. C’était il y a quatre ans et le 8 janvier dernier, son livre est enfin sorti. Voilà ce qu’il raconte.

Le Syndrome de Palo Alto est une aventure, un récit croisé où l’on suit Marc Klein, un jeune entrepreneur français qui s’installe à San Francisco (Californie) pour vivre le rêve Américain dans la Silicon Valley. Il a une idéologie en tête : il veut rendre le monde meilleur avec le développement d’une application révolutionnaire. Il tombe amoureux d’une CamGirl colombienne désabusée et qui, étant venue étudier aux Etats-Unis, a perdu sa bourse d’étude après s’être faite mise à la porte de son Université pour avoir été prise en flagrant délit de masturbation à la bibliothèque. Le tout est encadré par le point de vue d’un journaliste avide de scoop qui mettra en lumière les travers d’une société sur-connectée où la monétisation de son corps et de ses idées est vitale dans ce monde où vivre sans créer de richesse est inenvisageable.

Dans le roman, il y a de nombreuses références aux applications star que l’on retrouve sur nos téléphones aujourd’hui, Instagram, Facebook, Tweeter, pouvez-vous nous expliquer le titre Le Syndrome de Palo Alto, qui fait référence à cette consommation des applications.

Palo Alto est la capitale de la Silicon Valley. On y trouve les sièges sociaux de Facebook, Tesla, Hewlett-Packard, Palantir, etc. Steve Jobs vivait là. Il mettait un point d’honneur à venir orchestrer les lancements des nouveaux produits dans l’Apple Store planté au centre de cette ville en carton-pâte où déambulent des bataillons de start-uppers et d’investisseurs qui fantasment l’idée de créer la nouvelle application qui bouleversera le monde et les rendra millionnaire. Et puis, on y trouve aussi l’incontournable université de Stanford, qui pourvoit largement cette industrie en matière grise. L’idée du syndrome de Palo Alto, qui dérive de son cousin stockholmois, explique notre rapport d’otage consentant des GAFAM. Nous haïssons l’idée que ces entreprises de la Silicon Valley se repaissent de nos données, et les utilisent contre nous, nous abhorrons la relation de toxicomane-dealer que nous entretenons avec Facebook, Instagram, Twitter, Tinder, Google, etc., nous nous maudissons pour avoir laissé les iPhone coloniser nos chambres conjugales ou les tables de nos dîners entre amis. Et en même temps, passé ces considérations qui nous trottent dans la tête à la fin de la journée, on y retourne avec plaisir, les deux pouces en avant, dès le lendemain matin, parce que c’est un sacré remède contre l’ennui, et puis, qu’on le veuille ou non, un certain nombre de ces applications nous facilitent la vie. Le Syndrome de Palo Alto, c’est donc cet amalgame de mécanismes complexes qui nourrissent notre rapport tiraillé à la tech.

Vous êtes journaliste et durant votre carrière vous vous êtes entretenu avec beaucoup de personnalités liées à la technologie et à l’innovation. Est-ce que ces grands patrons, ces innovateurs, ont motivé l’écriture du livre ?

Les grandes personnalités de la tech sont fascinantes à plusieurs égards. Il y a d’abord cette propension à avoir l’air de ne jamais douter de rien, voire, pour les plus mégalomanes, de se poser en sauveur d’une humanité qui ne leur a bien souvent rien demandé, avec des solutions technologiques répondant à des problèmes qui ne se posent à personne. Et puis, ces hommes – car c’est un milieu très masculin – ont cela de très caractéristique qu’ils rejouent le mythe de la conquête de l’Ouest, à ceci près que la ruée vers l’or a été remplacée par la ruée vers une masse critique d’utilisateurs, et donc de !2 données personnelles monétisables. En ce sens, et parce qu’ils baignent dans le culte de la réussite entrepreunariale, avec tout ce qu’elle nourrit d’ambitions et de vanités, ces types sont des inspirations et des points de départ extraordinaires pour des personnages romanesques. Toutefois, ce ne sont pas eux qui ont motivé l’étincelle de l’écriture mais un groupe d’activistes, The CounterForce, qui, à partir de 2014, a mené des actions symboliques contre eux. Pendant plusieurs mois, ces militants en lutte contre la gentrification de la baie de San Francisco ont systématiquement bloqué les bus privés convoyant les employés des GAFAM, et harcelé des figures sulfureuses de ces boites, identifiées pour avoir acheté des maisons à des prix exorbitants. Cibler le transport et le logement, les deux calvaires de la population de San Francisco ne travaillant pas pour ces entreprises était brillant. La tech sortait tout à coup de son écrin virtuel pour se matérialiser en une ligne de fracture sociale bien réelle. Vu de France, j’ai trouvé ça extrêmement excitant. J’avais l’impression que ça allait péter. J’y ai vu une matière exceptionnelle pour faire de la fiction. Je suis donc parti à San Francisco pour rencontrer tous ces acteurs et documenter ce qui allait devenir le cadre de ce roman.

(C) Vincent Desailly

Vous mettez en évidence la hiérarchie économique sous-jacente de ce business. Dans votre roman un personnage incarne un des maillons de cette chaine, c’est une star des réseaux sociaux qui fait fantasmer les utilisateurs. Il est construit en mimétisme d’une star bien réelle d’Instagram, Dan Bilzerian, un joueur de poker millionnaire, ancien marine, qui affiche ses muscles, ses voitures, ses armes à feu et des filles en maillot de bain. Comment considérez-vous ce nouveau métier d’influenceur ?

Les influenceurs et influenceuses sont une catégorie d’internautes qui ont intégré qu’il est aujourd’hui possible de gagner sa vie exclusivement grâce à une présence soutenue sur les réseaux sociaux, tout en s’offrant un massage d’égo évident au passage. Pour résumer, ils sont devenus des entrepreneurs d’eux-mêmes. Les marques sont enclines à payer des sommes délirantes aux plus connus en échange d’une mise en avant de leurs produits. A partir du moment où ces personnes ne sont pas assaillies de dilemmes moraux et qu’elles se sentent en phase avec ce système économique, elles auraient tort de se priver d’une telle manne. Pour les plus « successful », c’est aussi un moyen d’échapper au joug d’un patron et de jouir du capitalisme dans sa dimension la plus magistrale, en ayant, qui plus est, presque plus jamais rien à payer, puisque ces stars numériques se font tout offrir ou presque par des créateurs, restaurateurs, hôteliers, etc. qui espèrent, en retour, bénéficier d’un peu de leur aura et de leur audience à travers une petite mention.

“L’influenceur est ni plus ni moins que la version contemporaine et augmentée de l’homme-sandwich”.

Mais pour arriver au sommet du « game » de l’influence, la route est longue, et il faut être prêt à avaler à un paquet de couleuvres. Il y a toujours quelque chose entre le cocasse et le gênant à observer les plus zélés ranger leur dignité au placard et être prêts à raconter n’importe quoi à leur audience pour faire la promotion d’une crème, d’un thé ou d’une machine à se blanchir les dents, ou que sais-je encore, dans le cadre d’opérations commerciales foireuses. L’influenceur est ni plus ni moins que la version contemporaine et augmentée de l’homme-sandwich. Mais au-delà du personnage que vous mentionnez, le roman met aussi en scène une jeune femme qui décide justement d’embrasser cette carrière, en étant très consciente de toute cette dimension grotesque, mais en y voyant aussi une possibilité d’empowerment et d’émancipation. Bref, s’il y a évidemment des crétins vaniteux parmi les influenceurs, il existe aussi tellement de variétés de profils et de nuances de motivations qu’il serait ridicule de tous les mettre dans le même panier.

Dans un contexte où la lecture est ultra-concurrencée par les réseaux sociaux et les séries qui racontent des millions d’histoires à portée de clics, comment un primo-romancier, qui a si bien cerné les dérives de son époque liées en partie à la dégénérescence des entreprises surpuissantes de la Technologie (GAFAM, Netflix, Disney…) appréhende-t-il la parution de son premier livre ?

Disons que c’est pas mal de s’armer d’une bonne dose d’optimisme. C’est un contexte où on entend beaucoup que la littérature est une industrie en crise qui permet à une quinzaine d’auteurs tout au plus d’en vivre en France. On nous dit aussi que c’est un business porté par un lecteur moyen qui est une femme de plus de cinquante ans, qu’il y a une certaine primauté pour les histoires géographiquement proches de nous, si possible avec des formats avec pas trop longs. Du coup, forcément, tout cela ne constitue pas un tableau hyper encourageant quand on arrive de nulle part, avec un roman un peu épais, qui parle de Silicon Valley et de technologie, dans une tradition plus américaine que française. D’ailleurs, cet agglomérat ne m’a clairement pas facilité la tâche pour trouver un éditeur prêt à défendre le livre. Je suis très reconnaissant en ce sens à Angie David, la directrice des éditions Leo Scheer, qui ne manque pas d’audace ni de courage. Après, en tant que primo-romancier, je débarque aussi dans un univers dont je ne connais rien, avec l’espoir que ce roman, parce qu’il décortique le rapport ambigu de ma génération à la technologie, avec un rythme volontairement enlevé, et une certaine dose d’action, saura toucher un public certes scotché aux réseaux sociaux et aux séries, mais qui démontre aussi un intérêt pour ce que permet la lecture, à savoir un rapport plus intime à une œuvre, à la psychologie des personnages, et donc à soi, in fine, en cela que c’est un matériau qui donne le temps pour s’arrêter et réfléchir à la folie de ce monde. Bref, j’ai écrit le bouquin que j’avais envie de le lire.

(C) Vincent Desailly

Comment s’est déroulée l’écriture du livre ?

J’ai attaqué la recherche documentaire en 2014, au moment où la CounterForce menait ses premières actions, et je me suis rendu à San Francisco à la fin de l’année, en novembre, pour une première tranche de recherche de terrain. À l’époque, j’étais le rédacteur en chef de Snatch, un magazine de société, et j’avais fait d’une pierre deux coups, en allant enquêter au passage sur le délire transhumaniste dans la Silicon Valley, ce qui m’a donné une raison légitime pour pousser pas mal de portes et rencontrer un certain nombre de personnages truculents. Les six mois qui ont suivi le retour de ce premier voyage ont été consacrés à la construction des personnages et à une première ébauche de structure et d’intrigue, en parallèle de mon travail à Snatch. Mais problème, j’avais le sentiment lancinant qu’à ce rythme, en étant à Paris, avec tout ce que ça suppose de diversions et de gesticulations pour gagner sa vie, j’allais mettre dix ans à finir ce bouquin. Cela m’a conduit, à l’issue d’un certain nombre de décisions radicales, à quitter la ville. Je suis allé vivre dans des résidences d’écriture à la campagne ou dans des coins paumés de l’Estonie, du Portugal, du Maroc ou de l’Espagne, pour être concentré à fond sur le projet, et aussi baisser mon niveau de dépenses. Je pensais réussir à boucler l’écriture du premier jet en six mois. Ça m’aura pris, au final, deux ans et demi, la faute en grande partie à une recherche documentaire, et à l’étude des textes de certains théoriciens critiques de la technique qui m’auront pris un temps assez conséquent. Mais j’ai fini par en venir à bout. Et donc revenir à Paris.

Vous citez notamment Jean-François Lyotard, qui a travaillé sur la notion du postmodernisme et vous faites dire à un de vos personnages que « le capitalisme est une jouissance, pour peu qu’on s’y abandonne. » Pensez-vous que le remplacement de l’individu par la machine dans le travail est inévitable ?

Le fragment que vous citez intervient dans une tirade néo-réactionnaire d’un personnage-clé du livre. Il fait écho à une frange minoritaire au sein de la Silicon Valley, politiquement proche de Trump, qui s’appuie sur un background philosophique solide, avec une affection marquée pour les théoriciens français. La référence à Lyotard, et à cet extrait controversé de L’Économie Libidinale – que je n’ai pas lu – tient d’abord à une volonté d’approfondir la psychologie de ce redoutable entrepreneur libertarien qui soutient l’idée qu’on n’a pas laissé le capitalisme s’exprimer à sa pleine mesure, la faute à tout un tas de barrières. Paradoxalement, c’est lui qui a le regard le plus critique sur ses pairs et cette industrie. Maintenant, à titre personnel, j’ai du mal à avaler l’idée que la machine va remplacer l’humain dans tous les compartiments du travail. Pour se concentrer ne serait-ce que sur des domaines relatifs à l’industrie de la Silicon Valley, je vois mal comment des robots pourront prendre la place des petites mains dans les mines au Congo ou en Chine qui extraient le cobalt indispensable aux batteries de nos téléphones, ordinateurs ou voitures électriques. Je note aussi que, jusqu’à preuve du contraire, les algorithmes élevés au grain du machine learning ne sont pas compétents pour repérer les vidéos pédophiles ou les snuff movies postées sur Facebook, et que ce sont des modérateurs humains qui s’en chargent, avec tout ce que ça implique de traumatismes pour eux. Les exemples sont légions. En revanche, imaginer que certaines intelligences artificielles se substituent à nous, dans certaines tâches du domaine médical par exemple, parce qu’elles seront en mesure de repérer un cancer sur une radiographie infiniment mieux qu’un humain, ne me paraît pas si délirant ou futuriste que ça. Mais derrière, il faudra bien quelqu’un pour l’expliquer avec l’empathie requise au malade, et je doute qu’une machine développée par IBM, Microsoft ou Google en soit capable.

Il vous arrive de lire sur une liseuse électronique ?

Je n’en possède pas. Il m’est arrivé deux ou trois fois de lire des essais coups de poing sur mon téléphone. Comme tous les gens de ma génération, je crois, je consomme énormément de presse sur mon smartphone. Mais pour ce qui est des livres, je suis relativement old school. J’ai même ce drôle de fétichisme qui consiste à acheter en ligne et d’occase les vieux bouquins, pour pouvoir les lire dans leur édition originale, souvent pour un prix inférieur à un poche neuf.

“Les sites et applications de rencontres ont totalement démocratisé l’accès à ce supermarché libéral du sexe que Houellebecq considérait verrouillé”.

Le Démon, d’Hubert Selby Jr. vous l’avez lu dans son édition originale ? Vous citez ce livre dans votre roman, vous pouvez nous en dire davantage ?

C’est drôle, mais oui, celui-ci, c’est un coup de chance assez inouï de l’avoir trouvé sur eBay pour pas très cher, dans sa première édition française. Je suis l’heureux possesseur d’une version Speed 17, une collection mythique dirigée par Philippe Manœuvre aux Humanoïdes Associés, qui a traduit à la fin des années 1970 les premiers Hunter S. Thompson, Bukowski, etc. Dans mon roman, c’est Luz, l’apprentie influenceuse que je mentionnais plus tôt, qui se réfère à Harry White, le protagoniste du Démon, pour qualifier un autre personnage majeur de mon histoire : Marc Klein. Ce dernier est un startupper français qui s’est fait virer de sa propre boite par ses associés, quelques temps après une levée de fond. Céder la majorité des parts de sa boite en échange d’une injection de capital, puis se faire remercier par ses investisseurs, est un cas de figure classique dans la Silicon Valley. Ça me paraissait un postulat de départ intéressant pour un personnage. Mais contrairement à la mentalité californienne qui veut que les échecs fassent partie intégrante de la constitution d’un entrepreneur, Marc, lui, rumine son échec et peine à rebondir. Et il se met alors à nourrir un fantasme de vengeance contre cette industrie. Cette quête de violence émanant d’un cadre du monde de l’entreprise, sous forme d’une trajectoire exponentielle, avec des actions de plus en plus radicales, a quelques similarités avec le personnage de Selby Jr. Mais c’est un livre que j’ai lu assez tard, à un moment où j’avais attaqué l’écriture du Syndrome de Palo Alto depuis un moment déjà, et qui n’a pas influencé la construction du récit. En revanche, c’est clairement parce que je l’ai lu pendant que j’écrivais que la référence s’est retrouvée là.

Vous faites aussi un clin d’œil à Michel Houellebecq, notamment à la misère sexuelle dépeinte dans ses romans. Je vous cite : « Avec l’apparition des sites et des applications de rencontre orientés vers la possibilité de sexe sans lendemain, comme AdopteUnMec, Tinder ou Happn, les moches avaient pu à leur tour jouir d’une vie sexuelle épanouie… » Avec du recul on voit que ces applications de rencontre ajoutent un élément frustratif à la vie d’individu qui pense pourtant s’épanouir à travers elles. Pensez-vous, au même titre que le contrôle parental sur certains sites ou jeux vidéo, que la législation soit le seul levier réellement utile pour contrer cette dérive individualiste qui isole et amène la société à sa perte ?

Sans polémiquer sur certaines de ses postures et convictions, Michel Houellebecq, en tant que romancier français, a cette particularité d’avoir toujours eu une vision du monde dans sa globalité, une lecture acérée de l’univers de l’entreprise, et des intuitions sociologiques qui virent parfois à la prophétie historique. Par exemple, La Possibilité d’une île, sorti en 2005, a cela de remarquable que c’est un roman sur le transhumanisme, fantasme cher à la Silicon Valley, qui a été écrit à un moment où le sujet n’existait pas du tout dans le panorama français. Et donc, comme vous le soulignez, Houellebecq s’est évertué, à partir de son premier roman, Extension du domaine de la lutte, en 1994, puis dans le second, Les Particules élémentaires, à camper des hommes standards et névrosés qu’il a considérés « perdants » sur le plan de ce grand supermarché libéral que serait devenu le sexe, après la libération des mœurs post-68.

“La tech a rendu caduque la théorie de Houellebecq dans Les Particules élémentaires”.

Quelque part, dans son côté geek, entrepreneur, un peu maladroit et à la dérive dans sa vie, le personnage de Marc Klein, seul Français dans mon livre, a peut-être un truc un peu houellebecquien au départ. Mais ce qui m’intéressait surtout, c’était de noter que la tech a rendu caduque la théorie de Houellebecq dans Les Particules élémentaires. Les sites et applications de rencontres ont totalement démocratisé l’accès à ce supermarché libéral du sexe que Houellebecq considérait verrouillé. Toutefois, le système actuel n’en est pas moins redoutable. La note de désidérabilité que les algorithmes des Tinder & co nous attribuent, sur la base des « votes » des autres utilisateurs, finissent par nous enfermer dans des sous-divisions physiques et sociales. Et il devient impossible pour Robert de Laon, 52 ans, avec ses dents jaunes, ses fringues de plouc, et ses photos mal cadrées d’espérer « matcher » avec Andrea de Los Angeles, 28 ans, ses selfies retouchées, son sourire bright, ses seins refaits, ses robes de luxe et son Chiquito de chez Jacquemus. Au-delà de cet apartheid, on pourrait aussi s’appesantir sur la dimension consumériste que ces applications insufflent dans les rencontres humaines. Mais en même temps, on ne peut s’empêcher de se dire que des individus se sont rencontrés et vivent heureux grâce à ces mêmes applications, et que si deux êtres sont consentants pour tirer un coup vite fait et ne jamais se revoir, c’est le moindre de leurs droits. Pour lutter contre les dérives individualistes, il ne s’agit donc pas de légiférer, mais simplement, je crois, de s’appliquer un compas moral et de se tenir à certaines valeurs simples, comme le respect mutuel, en se rappelant qu’on ne traite pas un être humain comme une chose à usage unique. Ça vaut pour un « match » Tinder, mais aussi un livreur Deliveroo ou un chauffeur Uber.

Le Syndrome de Palo Alto, par Loïc Hecht, éditions Léo Scheer, 400 pages, 21 euros.

6 commentaires

  1. jamais vu une instapute ou youtubeur placer un produit et pourtant ils sont des centaines de milliers voire des millions à en vivre.De même youtube est une mine de chansons aux copyrights bafoués mais toi quand tu essayes de mettre un seul morceau protégé tu te fais striker en moins de 2 heures.Amazon c’est pas des entrepots à perte de vue c’est les constructeurs qui vendent en direct.Donc pourquoi j’acheterais un roman qui dit tout sauf la vérité?

  2. Il me semblait avoir déjà entendu parler de Loïc Hecht. Malgré son droit à l’oubli, une simple recherche internet aura suffit. Du coup, l’éclairage de l’article prend une toute autre tournure et c’est plutôt malaisant. Les problèmes de la Tech sont effrayant, ceux du journalisme, pas moins à mon avis.

Répondre à Sylvain Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Shares